MISSEL DU XV» SIÈCLE
(Bibliothèque r ubiique de Rouen.)
sont ni plus graves ni plus instructives que celles du portail de Lyon (1) ou du portail de Rouen (2).
Un psautier du treizième siècle (3) est égayé de monstres bicéphales qui eussent réjoui Callot.
Ici, un moine joue au tric-trac avec un singe ; là, un enfant poursuit un papillon ; des coqs se battent ; une étonnante figure surgit d'une coquille de limaçon.
Le chef-d'œuvre en ce genre est peut-être un livre d'Heures des dernières années du treizième siècle (II)- Nous en empruntons la description à l'érudit archéologue qui nous a déjà donné tant d'éclaircissements sur une question que les historiens de nos jours ont négligée ou dédaignée.
La nature humaine et la nature animale se marient ingénieusement. La gaieté éclate partout : un musicien donne un concert, en raclant deux mâchoires d'Ane ; yn singe, déguisé en moine, marche sur des échasses ou contemple, avec un sérieux doctoral, le vase aux urines (5).
Mais à quoi bon multiplier les exemples (6) ? S'il est vrai que de pareilles figures n'ont aucun rapport avec les Heures de la Vierge, ou avec le psaume de
(1) Cf. rinlermédiaire, X (1877), col. 362.
(2) V. les ouvrages dAdeUne et de Langlois.
(3) Bibliothèque nationale, ms latin 13.2G0.
(4) Bibliothèque nationale, ms 14.484.
(5) Mâle, op. cit., p. 83.
(6) M. Maie cite encore : à la Bibliothèque nationale, les ms latins 1.328 et 1.394: à Sainte-Geneviève, le ms 2.690.
la Pénitence qu'elles illustrent, il ne l'est pas moins que le clergé les tolérait dans les livres de chœur, comme il les souffrait au portail des cathédrales.
Pourquoi les livres pieux ont-ils été encadrés de sujets hétéroclites, n'ayant aucun rapport avec le texte sacré, et souvent môme irrévérencieux pour la religion ou ses ministres, sans pour cela qu'aient été froissés les sentiments de leurs premiers possesseurs ?
A cette question il en est qui répondent que c'est, tout simplement, « parce que l'ornementation des manuscrits, au moyen âge, fut toujours regardée comme un travail à part, n'ayant aucune connexité avec le livre à enluminer. Les détails, si variés, des miniatures amusaient ou excitaient l'admiration de celui qui feuilletait le manuscrit, sans que le lecteur primitif song^îât le moins du monde à se préoccuper si le texte ainsi illustré était sacré ou profane ».
Il est à présumer, en effet, qu'il y avait des miniaturistes chargés de traiter les sujets pieux et d'autres ornemanistes pour égayer les sujets bibliques par des « caprices ». Comment, autrement, expliquer que le même peintre qui dessinait une Annonciation — la Vierge en prières et un ange lui annonçant la bonne nouvelle — ait pu ajouter, dans
l'entourage de la miniature, un fou qui se frappe sur la fesse (1) ?
Quelle fut l'intention de celui qui a exécuté un pareil livre d'Heures, spécialement pour une grande dame ? Le but que se proposait l'artiste était « de représenter au lecteur pieux les vices, les mauvaises pensées auxquelles il était le plus enclin » (2).
Il paraît difficile d'admettre, et sur ce point nous partageons l'avis de Ghampfleury, que, dans un livre d'Heures destiné à une aussi noble dame, le fou en question fût appelé à dissuader celle-ci de se frapper sur un endroit inconvenant, pour lequel les Anglais ne trouveraient pas assez de circonlocutions.
L'art, à vrai dire, ne se piquait . pas, à cette époque, de tant de pruderie, et les grandes dames n'étaient pas troublées par des obscénités d'autant mieux acceptées qu'elles étaient moins voilées. Il n'est rien de plus immoral que l'immoralité déguisée sous des dehors vertueux ; mais, en ces siècles de foi naïve, on avait la gaieté et aussi la sérénité de l'enfance.
Aux siècles qui suivirent, au seizième et dix-sep-
(1) Ghampfleury, Histoire de la caricature au moyen âge, p. 207.
(2) Le Roux de Lincy, Notice sur la vente de Yenieniz.
tième, et surtout dans ce siècle de libertinage que fut le dix-huitième, on y aurait davantage attaché malice; mais au quinzième siècle, il y a encore, chez les miniaturistes, une part d'inconscience qui désarme la critique.
Quel artiste de nos jours oserait, sauf pour la satisfaction d'une fantaisie particulière, signer des compositions analogues à celles qui ornent un missel qu'on suppose avoir appartenu jadis à saint Nicaise, de Reims ?
La scène est la suivante : dans une chambre à feu, et près d'un grand lit, sainte Anne est à demi couchée sur une pile de coussins. Deux femmes la soutiennent ; son attitude ne permet aucun doute sur la nature de sa souffrance. La ventrière achève de mettre au jour la mère future du Christ. Un vieillard, portant lunettes, qu'on suppose être saint Joachim, éclaire cette grave opération, au moyen d'une chandelle qu'il tient à la main.
11 n'y aurait rien là que de très naturel, si au lieu d'un livre sacré, il s'agissait d'un ouvrage scientifique. C'est l'association à des textes saints de scènes plus ou moins folâtres qui en constitue le piquant.
Voyez encore ces admirables Heures (1), admirables par l'abondance et la beauté de leurs miniatures, qpi furent jadis léguées à la fille de Louis XI,
(1) Elles seraient cotées sous le a" 5)20, à la Bibliothèque nationale, d'après Langlois.
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Anne de France, par Louis de Laval, seigneur de Ghâtillon, et qui devinrent depuis le livre d'offices de Henri IV, dont elles portent le chiffre. Parmi les douze peintures qui décorent le calendrier placé en tête du texte, considérez celle qui représente le mois de février : le mari, enveloppé dans sa robe fourrée, ne présente rien d'extraordinaire, dans la manière dont il se chaulTe ; mais regardezla femme, elle s'abandonne à la liberté du téte-à-tête conjugal avec si peu de gêne, en recherchant elle-même la bénigne influence du foyer, que la position inverse et singulière de ses vêtements est loin d'inspirer des idées édifiantes et analogues à la destination d'un livre de prières (1).
Considérez cet autre missel, de la même époque : l'action galante, reproduite dans la gravure que vous avez sous les yeux, le tendre baiser que se donnent les amants, la position plus que leste de la main droite du berger, tout cela, sans doute, pourrait ailleurs être fort à sa place ; cela paraîtrait assez modeste même, comme accompagnement (à l'exactitude du costume près) de la prose de l'évêque Jacques Amyot, dans sa délicieuse traduction du roman pastoral de Longus ; mais quel rapport présente une semblable peinture avec l'Office de la Purification
(1) Essai sur la calligraphie des manuscrits du moyen âge, par E.-H. Langlois, p. 52. Nous l'avons reproduite sur la couverture du t. I des Mœurs intimes du passé.