KL DE L'ANE
ar M. le docteur René Moreau,)
masquerait pas, qu'on ne ferait pas sonner les trompettes et qu'on ne courrait pas la ville à cheval (1). A Vienne, en Dauphiné, l'archevêque était tenu de donner à l'évêque des Innocens trois florins, « monnaie de Saint-Maurice », avec une mesure de vin et deux années de bois ; chaque chanoine donnait au même une charge de bois. On célébrait également à Chartres, dont le chapitre relevait directement du Saint-Siège, la fête du Papi-Fol ou Pape des Fous ; elle avait lieu les quatre premiers jours de l'année.
JETONS d'un PAPI-FOL (PAPE DES FOUs)
A Senlis, on élisait aussi un Pape des Fous ; les chanoines changeaient, ce jour-là, non seulement de place au chœur, mais aussi d'habits, et ils en revêtaient dont la bizarrerie excitait l'hilarité des assistants. Quand l'évoque véritable voulut supprimer cette mascarade, il trouva son chapitre
(1) Marlot, Melropolis rernensis hisloria, t. II, p. 769.
divisé en deux camps : les uns demandaient la continuation des anciens usages, c'est-à-dire la fête dans l'église même ; les autres consentaient à la transporter hors du sanctuaire ; nul n'opinait pour sa suppression. Chapelains et vicaires furent, finalement, autorisés à faire tout ce qui leur plairait au dehors ; on leur accorda môme dix setiers de blé pour festoyer.
Le chapitre de Noyon assignait à l'évêque des Innocens, « pour soutenir sa dignité », quatre setiers de blé, plus quarante sous parisis d'argent.
Une année, l'évêque élu par ses pairs et fort de leurs sulfrages, vint sommer le doyen de faire servir à son cortège du pain blanc, du vin de trois espèces : rouge, clairet et blanc et diverses friandises, dragées, fruits, oublies, etc.
La veille des rois, les vicaires de Noyon élisaient non pas un Pape, comme à Amiens et à Senlis, ni un patriarche, comme à Luçon, mais un Roi des Fous.
Il est dit, dans une délibération du chapitre, que l'assemblée permet au Roi des Fous et à ses compagnons de se livrer à leurs jeux la veille de FÉpiphanie, pourvu qu'on ne chante point de chansons infâmes ; qu'on ne prononce pas de paroles inju-
rieuses et impudiques ; qu'on ne danse pas de danses obscènes devant le grand portail, comme cela avait eu lieu à la précédente fête des Innocens. Ce ne fut qu'en 1721 que cette mascarade fut totalement supprimée à Noyon, et cela, dit-on, à cause de la cherté des vivres (1).
A Beauvais, c'était surtout la fête de l'Ane qui se célébrait en grande pompe : les chanoines se rendaient au devant de l'âne, à la porte de l'église, la bouteille et le verre en main, ienentes singuli urnas vini plenas.
Outre cette fête, il y en avait une autre, où, pour figurer la fuite en Egypte, on plaçait, sur un âne, une jeune fille tenant dans ses bras un enfant ; elle allait, processionnellement, de la cathédrale à l'église Saint-Etienne, et se plaçait avec son âne près de l'autel. Cette procession avait lieu le 14 janvier.
A Metz, à Troyes, à Besançon, les fêtes des Fous ne présentaient aucune particularité notable.
Les évêques des Fous de Viviers devaient régaler leur clergé. Un clerc ayant refusé de se soumettre aux charges de sa nouvelle dignité, on en appela à
(1) M. M. J. R. (d'Amiens), Monnaies inconnues des Évêques des Innocens, des Fous, etc. (Paris, 1837), p. 29.
un tribunal arbitral, composé de trois chanoines, qui, après de longs débats, condamna le récalcitrant à payer le repas.
La cérémonie de l'évêque des Innocens était très solennelle à Bayeux. Dans un inventaire du trésor de la cathédrale de cette ville, dressé en lZi76, se trouvent mentionnés : deux mitres, pour le petit évêque, le bâton pastoral, les mitaines du petit évêque ; plus quatre petites chapes de satin vermeil, à l'usage des enfants du chœur.
Le petit évêque de Bayeux était rétribué par les principaux monastères de la ville de Caen : l'abbé de Saint-É tienne, de Caen, lui donnait vingt sous ; Tabbesse de l'abbaye de la Sainte-Trinité, de la même ville, continua, jusqu'en 15/|6, de lui payer « cinq sous pour sa provision, ainsi qu'il est accoutumé (1) ».
A Dijon, la fête des Fous était marquée par une particularité qui ne se trouve pas ailleurs.
On représentait une espèce de farce, sur un théâtre édifié, pour la circonstance, devant l'église Saint- Etienne : on y rasait publiquement la barbe au préchantre des fous. Pour comprendre cette singularité, il faut se rappeler qu'autrefois, la tonsure de la barbe et des cheveux était le signe distinctif des fous et des baladins. C'était pour joindre l'aspect
(1) L'abbé de La Rue, Essais historiques sur la ville de Caen, t. II (1820).
de la folie au nom dont ils étaient affublés, que les vicaires se rasaient publiquement aux portes de l'église. Ils rasaient aussi leur préchantre, tantôt complètement, tantôt sur un seul côté du visage. Puis, ils couraient les rues de la ville, avec accompagnement de fifres, tambours et autres instruments, rasant les gens de gré ou de force, augmentant le nombre de ceux qui portaient leur grotesque uniforme.
On a pu se demander à la lecture de tant d'extravagances si, par un consensus unanime, les historiens ne se sont pas accordés, pour broder à l'envi autour d'un thème divertissant, que chacun se serait appliqué à renchérir. Mais les témoignages sont là, abondants, indiscutables (1), provenant des régions les plus éloignées.
(1) Une preuve de plus en faveur de l'authenticité de ces saturnales ecclésiastiques a clé donnée par le docteur Rigollot (d'Amiens). Notre confrère a mis au jour une quantité de monnaies (ou méreaux) de plomb, où « la piété et la folie forment une alliance singulière ». On y trouve gravés le nom, les armoiries réelles ou supposées, la date d'élection, et souvent des rébus ou de puériles allusions au règne éphémère desdignitaires de ces fêtes carnavalesques. L'existence de ces pièces métalliques est un argument de plus en faveur de l'origine païenne de ces fêtes, puisque ces pièces sont une imitation de celles qui étaient en usage ch»z les Romains pendant les Saturnales. Il est à présumer que lesÉvêquesdes Fous ou des Innocens faisaient une distribution de ces monnaies au peuple,
MOÎURS INTIMES DU PASSK
Nous n'avons, jusqu'à présent, parlé que de ce