Pion, éditeur
de son préfacier, médecin savant et consciencieux, moraliste sans le savoir, et, par surcroît, très alerte chroniqueur des mœurs. Entre autres révélations que nous lui devons, le docteur Fournies nous donne les plus piquants détails sur ses débuts dans la carrière médicale, et sur ce qu'était la vie d'étudiant à l'époque du premier Empire. Les documents sont si rares sur ce sujet, que c'est une bonne fortune de les rencontrer.
C'était, en ce temps, toute une afl'aire que de se rendre du fin fond de la province à la capitale. Notre jeune héros habitait un petit village du Périgord, privé de tout moyen de communication avec la ville voisine.
Il était à peine à une lieue de son bourg natal, qu'il était arrêté par un ruisseau débordé. Aucun moyen de le franchir ne s'oflVait à lui, quand un paysan survint, qui lui proposa de le passer sur ses épaules, moyennant cinq francs. Marché conclu : voilà le futur étudiant, juché à califourchon sur le paysan, qui avait ôté ses vêtements et n'avait conservé que sa chemise.
Mais, arrivé au milieu de l'eau, le passeur improvisé s'arrête. Il déclare qu'il n'ira pas plus loin, si on ne lui verse incontinent un supplément à la somme promise. Devant la menace de le planter là, notre voyageur dut s'exécuter et
donner à ce rustre indélicat les dix francs qu'il réclamait. Il se contenta de rire de sa mésaventure et, le lendemain, de grand matin, il reprenait I sa route et se dirigeait sur Angoulême.
Arrivé dans cette ville, il tombe dans une auberge « de modeste apparence, mais propre et bien tenue », qui avait un air de fête : l'hôtelier mariait sa fille ! On l'invite à la noce, on le choie de toutes les façons ; l'aubergiste refuse, au départ, d'accepter la moindre rétribution de son hôte de |)assage. Cette agréable aventure était une compensation à la mésaventure du ruisseau.
L'état des chemins, ravinés par la pluie, qui tombait par torrents, la route mal entretenue, qui n'était qu'une suite de fondrières, ne permirent
Ipas au jeune homme de continuer son voyage à pied ; il se décida donc à prendre la diligence qui faisait le service de Bordeaux à Paris. C'était « une voiture lourde, grossière, mais assez commode ; elle avait six places d'intérieur, trois de coupé, qu'on appelait alors cabriolet. Le cabriolet ou coupé fermait avec deux rideaux de cuir, percés de deux ouvertures rondes, garnies de verre » : nous avons connu de pareilles pataches, il y a quelque trente ans.
On partaitle matin à six ou sept heures. On s'arrêtait vers midi pour déjeuner et on s'attardait à table. Le soir, on dînait et on se couchait jus-
qu'au lendemain. On mettait ainsi cent vingt heures pour faire le trajet de Bordeaux à Paris.
Néanmoins, le temps ne paraissait pas long, grAce aux mille distractions de la route, aux relations qu'on ébauchait avec ses compagnons de voyage, qu'on était souvent appelé à ne plus revoir.
Notre jeune homme arrivait enfin à Paris, « objet des rêves des jeunes gens élevés en province ».
Sa première impression fut plutôt du désenchantement. Ce n'était pas « la ville de merveilles biUie par son imagination », qui se présentait à lui, mais une cité gardant partout les vestiges de la Révolution récente. Des églises, des couvents à demi ruinés, délabrés, abandonnés. Sur leurs murs, ainsi que sur un grand nombre de bâtiments publics, on lisait : Propriété nationale à vendre.
Les rues étaient étroites, fangeuses, plusieurs non pavées ; d'autres ouvertes, mais non bâties, étaient impraticables.
Il n'existait qu'un petit nombre d'égouts ; après les grands orages, c'étaient des torrents, de véritables rivières infranchissables ; toutes les communications étaient interrompues, môme pour les voitures. Les commissionnaires voisins étaient munis de planches, espèces de ponts volants, qu'ils
jetaient sur ces rivières,lorsque cela était possible; on payait un droit de péage pour les traverser.
L'étudiant fraîchement débarqué était descendu rue de la Harpe, en plein quartier latin. Il devait y retrouver d'anciens condisciples, qui allaient lui faire paraître moins pénible la période d'acclimatement.
Son budget était médiocre, force était d'y conformer sa vie, « Logement, nourriture, entretien, dépenses courantes, tout fut réduit à sa plus simple expression. » Le seul luxe qu'il -pouvait s'oiïrir était le théâtre.
Au Théâtre-Français allaient ses préférences. Il y avait alors une troupe incomparable : Talma, Lafon,MllesMars,Bourgoin,Duchesnoy etd'autres étoiles-, de moindre grandeur.
Gomme de notre temps, les étudiants en droit avaient le gousset mieux garni que les étudiants en médecine, dont les frais d'études étaient plus considérables.
Avant d'aborder la carrière médicale, il fallait justifier de ses deux diplômes, de bachelier es sciences et de bachelier es lettres. On prenait ensuite sesinscriptions trimestriellement, pendant quatre années. Il y avait, en outre, cinq examens à passer et la thèse. Tout cela, fort coûteux, absorbait, pour la majeure part, les maigres ressources de l'étudiant.
400 MœURS INTIMES DU PASSÉ
Les journées étaient à peine suffisantes pour permettre de suivre tous les cours, cliniques, amphithéâtres de dissection, etc. Jusqu'en 1816, chaque professeur particulier eut son amphithéâtre.
« C'était ordinairement quelque vieille maison dont il était le locataire unique... Les logements de ces maisons étaient, du haut en bas, garnis de tables longues et étroites, destinées à recevoir les cadavres. Ceux-ci étaient fournis par les hôpitaux, où un garçon d'amphithéâtre allait les chercher tous les matins; il était chargé, déplus, de rassembler les débris et résidus des dissections et de les porter au cimetière : il les plaçait dans une toile d'emballage et les disposait de manière à leur donner la forme d'un cadavre. Chaque table était disposée pour recevoir un sujet, qui se payait vingt francs et qui servait à quatre élèves. Chacun disséquait, préparait à son tour les parties soumises à l'étude, tandis qu'un autre en lisait à haute voix la description dans un traité d'anatomie. »
Il y avait, comme il y a eu de tout temps, des « vétérans», de ceux qui, durant de longues années, mènent la vie d'étudiant sans faire d'études.
Parmi ces chevronnés, se distinguaient les majors. On désignait sous ce nom les étudiants en
LA VIE d'Étudiant sous Le premier empire 4o1
médecine pauvres, qui gagnaient leur subsistance en travaillant dans une boutique de barbier.
En 1810, ils avaient presque complètement disparu ; du moins, n'en vit-on plus dès ce moment sur les bancs de l'Ecole.
Quelques-uns étaient arrivés à de brillantes situations, témoin le baron Boyer, premier chirurgien de l'Empereur 1, qui avait débuté comme f rater, on disait alors apprenti f, chez un barbier, où il « faisait le poil ».
Est-on curieux de savoir comment se nourrissaient des étudiants disposant d'aussi maigres ressources ? Nous en avons déjà un aperçu par ce que dit Balzac, dans quelques-uns de ses romans, Illusions perdues, ou Un grand homme de province à Paris. Le génial romancier nous y parle, on s'en souvient, du restaurant Flicoteau, dont la devanture à petits carreaux donnait place de la Sorbonne et rue Neuve-de-Richelieu.
Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix- ' huit sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux sous avec une bouteille de vin. On avait le pain à indiscrétion. C'était chez Flicoteau qu'avait été conduit celui qui nous narre ses impressions d'étudiant.