V. les Éloges académiques, de Dubois (d'Amiens), t. I
Ce Flicoteau était le troisième du nom qui, après son père et son grand-père, dirigeait rétablissement.
« C'était une grande salle obscure, garnie de tables et de bancs : à cela près qu'on n'y connaissait ni nappes ni serviettes, le tout était assez proprement tenu.
Les plats, gras ou maigres, variaient de trois à cinq sous. Pour un sou, on trempait la soupe, c'està-dire que chaque consommateur allait, en entrant, choisir une soupière de la capacité (jui lui convenait ; il y taillait le pain qu'il voulait et appelait le père Flicoteau qui, consciencieusement, n'épargnait pas le bouillon. Certaines de ces soupières, dont le contenu était destiné à un seul consommateur, auraient été plus que suffisantes pour dix ou douze convives ordinaires.
Les portions de viande de cinq sous étaient très copieuses; l'usage du vin était peu répandu. Il arrivait que beaucoup de dîners ne montaient qu'à six sous, non compris le pain que chacun devait apporter,
A cette époque, cinq ou six autres restaurants, situés dans le pays latin, étaient tenus par des membres d« cette honorable famille Flicoteau : les prix fixés étaient de seize à vingt-deux sous. Le vieux père Flicoteau, de la rue de la Parcheminerie, chef de la famille, ne se gênait pas pour
criti(|uer ce qu'il appelait le luxe des nouveaux établissements l'ormés par ses neveux... »
Nous voilà congrûment fixés sur la manière dont se logeait et se nourrissait un étudiant, sous le règne du premier des Napoléon ; suivons-le au cours de ses études.
En novembre 1811, le jeune étudiant en médecine que nous allons accompagner dans ses étapes, était nommé, au concours, externe des hôpitaux et placé à l'hôpital Saint-Louis. Cet hôpital n'était pas seulement affecté aux maladies de la peau ; il recevait à cette époque toutes les fiUeè publiques de la rive droite de la Seine, qui passaient leurs journées, dans les promenoirs, à rire, chanter, et se livrer à toutes sortes de désordres.
Le médecin en chef de l'hôpital Saint-Louis était Jean-Louis-Marie Alibert, le dermatologiste célèbre, dont les leçons étaient fort courues.
Alibert était originaire de Villefranche-del'Aveyron, petite ville qui faisait autrefois partie de la Haute-Guyenne : c'était le fils d'un conseiller au présidial.
Ses humanités terminées, il était entré dans la Congrégation des Pères de la Doctrine chrétienne. Après la suppression de la congrégation, il resta pendant quelque temps dans la retraite, dont il sortit pour aller suivre les cours de l'Ecole nor-
maie. C'est à la suite d'entretiens avec deux médecins, « qui étaient l'honneur de la philosophie et des lettres * », Roussel et Cabanis, qu'Alibert conçut un goût passionné pour la médecine, dans la quelle il devait s'illustrer.
Alibert avait inauguré l'enseignement de la dermatologie à l'hôpital Saint-Louis. Cet enseignement n'était pas suivi seulement |)ar les étudiants, mais tout homme de science étranger, qui visitait Paris, ne manquait pas d'en profiter. A la belle saison, les leçons avaient lieu en plein air, sous les grands arbres.
Sa parole, au dire de ceux qui l'ont entendu, « était douce, facile, et d'une élégance parfaite. Il ne parlait qu'avec amour, avec fanatisme môme, <les afl'ections qu'il étudiait... Après la leçon avait lieu la consultation : quarante à cinquante individus des deux sexes venaient étaler leurs infirmités ».
Alibert s'extasiait sur la beauté de tel ou tel cas qui s'offrait à son examen et son enthousiasme débordait ingénument.
Un jour, se présente à lui un sujet affecté d'éléphantiasis.
— Cas superbe! s'écrie Alibert.
1. Discours prononcé aux funérailles de J.-L. Aliberl, par Pariset {Hist. des membres de l'Académie royale de médecine, t. II).
- ft
— J'entends bien, de répliquer le malade; mais guérirai-je ?
— Je vous ferai peindre!
— Mais, docteur, puis-je espérer de guérir?
— Certainement, certainement... je vous ferai peindre.
— Pourrai-je avoir un lit dans voire service ?
— Il vous en faudrait dix que vous les auriez ! Et la scène recommençait à toutes les consultations,
Alibert était d'une taille moyenne, un peu ramassée. Sa figure était agréable, exprimant la bonté, peut-être un peu narquoise.
11 était bien vêtu. Son linge était beau et renouvelé chaque jour ; mais tout cela était mal arrangé.
A peine était-il assis, qu'il croisait ses jambes et essuyait ses pieds sur ses bas de soie blancs ; car il est resté fidèle à la culotte courte jusqu'à sa mort. Tout en parlant, il chilïbnnait sa chemise, son col, sa cravate, ce qui lui donnait l'air un peu débraillé.
Après avoir passé un an, en qualité d'externe, dans le service d'Alibert, notre étudiant concourut pour l'internat. Il y avait 120 candidats pour 18 places ; il fut nommé le dix-septième: pour une première année de concours, c'était un succès.
Quel était alors le rôle de l'interne ? A peu près ce qu'il est actuellement. Il voyait les malades dès leur
LA VIE d'Étudiant sous le premier empire 407
arrivée dans le service, rendait compte au chef de leur état, exécutait ou dirigeait les pansements les plus importants, surveillait les externes pour les pansements ordinaires, recueillait ou rédigeait les observations les plus intéressantes, enfin faisait la contre-visite du soir.
Quant au traitement, ou, pour mieux dire, l'indemnité affectée à la fonction, elle était ce qu'elle a toujours été, c'est-à-dire très insuffisante : cinq cents francs par an, le logement, et la nourriture les jours de garde.
C'est à la Salpétrière que le nouvel interne fit ses premières armes.
L'hospice de la Salpétrière était déjà le plus considérable de Paris. L'ensemble des bâtiments, salles, pavillons, maisons détachées, constituait une véritable cité.
Avant 1789, il y avait, à la Salpétrière, une division qu'on appelait la Force, où l'on renfermait les filles publiques, les condamnées"à la prison. Ce bâtiment, séparé des autres, portait encore des traces de son ancienne destination.
On sait qu'on doit à Pinel la suppression de la chaîne et du carcan dans le traitement des aliénés. Il aimait à raconter que, la première fois qu'il était entré dans une maison de fous, son cœur avait été si douloureusement affecté par le spectacle des