L. Peîsse, /a Médecine et les Médecins, t. II
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quittait jamais son chef — à la clinique de Dupuytren, et avec quel air de naïve satisfaction il inclinait la tête, lorsque l'autocrate, se tournant vers lui, après l'achèvement d'une opération ou à propos d'une assertion doctrinale qu'il venait d'émettre, lui disait, d'un ton de gravité un peu ironique, que le bon vieillard n'avait garde de remarquer : N'est-ce pas, monsieur le professeur ?
Gapuron est allé à l'école toute sa vie : il resta étudiant jusqu'à la fin.
« Son instruction était immense; il savait tout et avait l'air de ne rien savoir, tant sa modestie était grande. Son avarice, ses manières, ses vêtements étriqués étaient l'objet des plaisanteries, des quolibets de ses confrères, de ses clients, de ses élèves. Pour toute réponse, il souriait... A sa mort, en 1850, à quatre-vingt-trois ans, les pauvres accoururent de toutes parts. On a su alors ce qu'on ne soupçonnait pas: c'est que Gapuron ne se refusait tout que pour donner davantage aux pauvres. Mais il faisait la charité en homme éclairé, donnant du pain à ceux qui en manquaient et s'occupant surtout de l'éducation des enfants. Il en avait une trentaine sous sa tutelle, les envoyait aux écoles, les mettait en apprentissage, les aidaità s'établir et les patronnait, ne les perdait jamais de vue. Il avait ainsi plus de cent ménages qui, grâce à lui, prospéraient
et vivaient honnêtement de leur travail. Voilà ce qu'on a appris au moment de sa moit. »
Physionomie non moins originale, celle de Lallement, chirurgien en chef de l'hospice de la Salpôtrière et professeur à la Faculté.
« C'était un homme remarquable par son vaste savoir et par sa grande modestie. Il n'était jamais pressé de parler. » De combien de nos contemporains, à qui la langue démange à tout pro])OS et si souvent hors de propos, pourrait-on en dire autant ?
« Si, dans une discussion générale, il voyait la question bien posée, bien soutenue, il gardait le silence; mais, s'il croyait devoir prendre la parole, c'était avec un tact, une convenance, un talent d'argumentation, qui le rendaient bientôt maître de la discussion. Dénué de toute intrigrue, d'ambition, de savoir-faire, il n'occupa jamais, parmi les chirurgiens de Paris, le rang auquel il pouvait prétendre par son instruction et son habileté comme praticien.
Il avait une mince fortune, due à son amour de l'ordre et à une économie poussée à ses dernières limites. Il n'invitait jamais personne et prenait ses repas non sur une table, mais dans un vaste tiroir. Lui arrivait-il un imporlun, il ôtait sa serviette, poussait son tiroir, j)renait un livre, et rien
n'annonçait qu'il fut occupé à déjeuner ou à dîner. »
Un homme qui, non moins que Lallement, avait horreurdes bavards, était l'abbé Delille, le prince des poètes de l'époque, dont notre étudiant ne manquait jamais de suivre le cours, au Collège de France.
Quoif^ue privé de la vue, Delille était d'humeur gaie et, par quelques anecdotes bien appropriées, il parvenait toujours à faire rire son auditoire. Un jour, faisant une leçon sur les grands parleurs, il cita tout ce qu'on avait écrit, depuis la Bible, sur cet insupportable défaut qu'est l'incontinence de langue. — «J'avais un ami, conta-t-il, homme plein de sens, d'esprit^ de raison; toutes ces belles qualités étaient obscurcies par une extrême inlempérance de langage. J'adressai à un ami commun une lettre où je disais, en parlantde notre bavard :
Lassé de l'écouter, je me livre au sommeil; Je le trouve toujours parlant, à mon réveil.
« Ma lettre lui fut communiquée et m'attira de sa part de violents reproches. Je parvins à le calmer : il reconnut et déplora son incorrigible défaut. » — « Oh! s'écria-t il, j'ai toujours envié cet homme qui demandait trois jours de réflexion
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pour répondre à la question la plus insignifiante. Gomme on lui demandait, un jour qu'il avait fait une chute grave, s'il était blessé, il répondit, trois jours plus tard : « J'ai le bras cassé. »
Delille était très aimé des étudiants. A sa mort, ils traînèrent le char contenant ses dépouilles, et tous tinrent à honneur de souscrire pour son monument.
Heureuse époque où les étudiants en médecine trouvaient le temps de suivre des cours de littérature ! Ils y avaient quelque mérite, car il ne semble point que, pas plus qu'aujourd'hui, les élèves sérieux eussent beaucoup de loisirs.
Le !«• janvier 1814, le jeune de la Siboutie quittait la Salpêtrière pour entrer à la Pitié.
Les circonstances étaient graves; on se battait à quelques lieues de Paris. Napoléon, après des efforts incroyables, avait réussi à recréer une armée ; habitué à la guerre d'invasion, « à nourrir la, guerre par la guerre », et obligé de battre en retraite au milieu de populations hostiles ou mal disposées, il ne put, comme à l'ordinaire, s'approvisionner et le typhus ne tarda pas à se déclarer parmi ses soldats. Le plus grand nombre fut dirigé sur Paris; l'hôpital de la Pitié en fut bientôt encombré. « On dédoubla les lits, on ne laissa qu'un matelas; on mit de la paille dans les
Lk b auon Dksghnkttes, Médecin de l'armée d'Egypte (Collection personnelle).
corridors, dans les vestibules, dans l'église même. Les malades étaient les uns sur les autres. Les ides que la mort y faisait chaque jour étaient remplis par le convoi du lendemain. »
L'Hôtel-Dieu, seul, était moins encombré qu'il ne l'avait été une trentaine d'années auparavant, alors que les lits contenaient quatre ou cinq malades. Désormais, d'ailleurs, dans tous les hôpitaux, chaque malade avait un lit, à lui tout seul ; mais la réforme avait été longue à réaliser.
Ce n'est qu'en 1786, dans un rapport présenté au baron de Breteuil, que la compagnie des gouverneurs de l'hôpital avait réclamé cette sage et humaine mesure. C'est donc à Louis XVI qu'on est redevable de ce progrès. A ceux qui conserveraient quelque doute à cet égard, nous soumettons le texte de la délibération, où se trouve constatée la situation telle qu'elle existait au 31 janvier 1787 :
M. Colombier (l'inspecteur général du département des hôpitaux) a prévenu le Bureau (de l'Hôtel-Dieu) que les nouvelles salles que le Roy fait disposer, seront bientôt habitables et qu'il est temps de prendre les arrangements nécessaires pour leur aménagement, que le nombre des lits neufs que le Roy a fait faire est de huit cent cinquante, savoir : six cent cinquante de trois pieds à une seule place, et deux cents de cinq pieds deux pouces pour coucher deux malades, avec une cloison en planche au milieu pour séparer les couchers et les malades, ce
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qui fait en tout mille cinquante places pour coucher les malades seuls. La difficulté est de caser tous ces lits et on a beaucoup étudié les moyens, parce que, dans un temps où l'intention connue de S. M. est d'améliorer le sort des pauvres malades à l'Hôtel-Dieu, il serait inconséquent d'y voir environ quinze cents malades couchés seuls, tandis qu'il y en aurait cinq et six couchés ensemble dans plusieurs autres lits ^
Est-il un témoignage plus explicite de l'encombrement hospitalier, que ces lignes révélatrices? Cet état de choses avait heureusement disparu en 1814, au moment où notre interne arrivait à l'Hôtel-Dieu ; c'est là qu'il connut le professeur Lallemand, de Montpellier, qui devint plus tard membre de l'Institut.
Lallemand offre un exemple de ce que peut une volonté, servie par une intelligence.
« Son éducation première était nulle, il sentit la nécessité de la refaire. Le grec, le latin, la médecine, la chirurgie, les sciences qui s'y rattachent, tout cela fut mené de front et avec un tel succès, qu'au bout de deux ans il lisait couramment les auteurs grecs et latins. »
Mais s'il brillait par un savoir hors de pair, Lal-
1. L'Hôtel-Dieu de Paris elles Sœurs Auguslines, par A. Chevalier. Paris, Champion.
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lemand ne se faisait pas moins remarquer par son originalité.
« Il était d'ordinaire vêtu salement: ses habits étaient en mauvais état, pleins de duvet, tachés d'encre. Cela tenait surtout à sa manière de travailler, tout étendu dans sa chambre sur un mauvais fapis, ne quittant jamais sa pipe. Il était toujours débraillé... Il était aussi désheuré que débraillé. Souvent il dînait à 11 heures du soir, arrivait toujours trop tard et s'excusait en disant : « Il faut absolument que j'aie une montre ! »
On pouvait l'interroger sur n'importe quel sujet; il parlait de tout avec la même aisance : beaux-arts, littérature, médecine, il avait toujours l'air d'être sur son terrain. C'est lui qui racontait, qu'étant à Marseille, il avait été consulté sur le meilleur peintre en portraits de Paris. Avant que Lallemand eut le temps de répondre, un ami présent s'écria : « Tu vas à Paris pour te faire peindre à l'huile ? Mais, mon cer, tu ne sais donc pas qu'à Paris il n'y a pas d'huile, ils n'ont que du beurre ! »
Un trait, que rapporte notre conteur, de Dupuytren, mérite aussi d'être conservé. Ce chirurgien, qu'on a représenté comme un opérateur prestigieux, mais nullement soucieux des suites opératoires, exigeait que les pansements fussent bien faits, qu'une propreté minutieuse régnât par-
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CERTIFICAT (An II
tout. « Le linge blanc, disait-il, est un grand élément de succès. » On n'en était pas encore à l'antisepsie, mais c'était déjà de l'asepsie.
Poumiès avait été attaché au service de Dupiiytren. Il avait également connu Larrey, le célèbre chirurgien militaire, dont Napoléon a dit que c'était le plus honnête homme qu'il eût jamais rencontré.
« C'était un homme d'une activité prodigieuse, dur au mal et à la fatigue. 11 pouvait impunément passer plusieurs nuits sans se coucher. Assis à rebours sur une chaise, dont le dos lui servait à appuyer sa tête, il dormait, disait-il, comme dans son lit. Il était d'une taille au-dessous de la moyenne, trapu, robuste, fortement membre, la tête volumineuse, couverte d'une chevelure plantureuse, le visage expressif, où dominait la bonté. »
Un soir, se trouvant dans un salon, assis à côté de Desgenettes, Poumiès delaSil)outie voit entrer Larrey. « Tiens, dit-il à son interlocuteur, voilà Larrey avec ses longs cheveux ! — Eh ! mon Dieu, je le vois bien, répliqua Desgenettes. Et n'allez pas lui dire de les couper : il prétend que sa tête est historique, et il n'y veut rien changer. »
Quelques momentsaprès, Larrey venait s'asseoir, à son tour, à côté de l'anecdotier qui nous a conservé le propos.
— Savez-vous, lui dit-il, que Desgenottes fait faire son portrait ?
— Oui, par Gérard, riposta vivement Larrey, et le peintre prétend que c'est une vraie tête de chat!
En deux coups de crayon, les deux personnages sont croqués àiuye vif.
Autant Larrey était « vif, emporté, mais bon et excellent homme », autant Desgenettes était «disgracieux, hargneux et, comme on dit vulgairement, mauvais coucheur». Mais tous deux étaient braves jusqu'à la témérité, et Napoléon, qui s'y connaissait en hommes, les estimait pareillement.
Il les avait vus à l'œuvre, en Egypte où, tandis que Larrey se précipitait jusqu'au pied de la brèche et sous le feu de l'ennemi, pour secourir les malheureux blessés, Desgenettes, plus calme mais non moins stoique, parcourait les quartiers visités par la peste et, pour achever de raffermir les imaginations ébranlées, s'inoculait le pus d'un bubon et ranimait par ce geste les courages défaillants ^
Desgenettes, Larrey, l'honneur de la médecine
1. Dans des conversations particulières, dans des solennités publiques, Desgenettes se serait, dit-on, lui-même désavoué. Quoi qu'il en soit, feinte ou réalité, l'elTet qu'il cherctiait fut produit et, ajoute très judicieusement Pariset, la tranquillité qui revint dans les esprits rendit la maladie plus légère et multiplia les guérisons.
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militaire, gloire de leur profession ! Les opposer l'un à l'autre, chercher les taches qui ont pu obscurcir ces astres de première grandeur, ne serait pas seulement puéril et vain ; nous nous le reprocherions à l'égal d'un sacrilège.
APPENDICE
Un étudiant limousin a Paris, en 1809.
Ce n'est pas dans les gazettes, qui rapportaient surtout les événements militaires dont l'Europe entière était le théâtre, ou donnaient le texte des lois nouvelles élaborées par le génie de Napoléon, qu'il faut songer à puiser quelques informations sur la vie des étudiants, à cette époque; c"est bien plutôt dans les correspondances familières, ou familiales, qu'on a quelque chance de les découvrir.
■% Un de nos amis toujours regretté et de nos plus dévoués collaborateurs, le docteur André Lombard, eut, naguère, la bonne fortune de retrouver, parmi de vieux papiers, les quelques lettres qui vont suivre et qu'il voulut bien nous communiquer pour notre revue *. Ces épîtres sont surtout intéressantes, en raison des détails de l'existence journalière qu'elles contiennent de la sincérité et de la naïveté d'impressions qu'elles reflètent.
Leur auteur est un jeune homme, originaire de la