Réminiscences, par J.-J. Coulmann, t. I
libres, pauvres, inconséquentes, avides d'émotion comme eux...
La connaissance se faisait au Prado ou à la Chaumière, off^ les bals, modèles de décence, en comparaison de ceux qui ont lieu aujourd'hui. Bientôt l'union devenait plus intime. On se logeait sur le même palier.
On allumait sa chandelle et son cœur à la flamme du bougeoir de sa voisine. Des petits services on passait à des raccommodages de linge, à des blanchissages pressés.
L'étudiant prêtait des romans, la grîselte partageait son parapluie. L'association était une économie évidente de feu et de lumière, et bientôt les deux cœurs et les deux ménages n'en faisaient plus qu'un... »
Mais l'idylle n'avait qu'un temps !...
ÉTUDIANT DISSEQUANT
LA VIE D'ETUDIANT
sous LA RESTAURATION
Au mois d'octobre 1818, la diligence de Lafitte et Gaillard déposait, dans la cour des Messageries, un jeune Arlésien, sans fortune, sans protecteurs, muni d'un simple diplôme de l'Ecole de Montpellier, et qui ne rêvait de rien moins que de conquérir Paris. Ce rêve était permis à un jeune homme de vingt-trois ans, qui avait toutes les illusions de son 'Age; mais, ô ironie de la destinée, au lieu de réussir dans la carrière qu'il s'était choisie, il devait parvenir au but, en suivant un chemin tout différent.
Ce qui nous rend particulièrement attachant le cas de notre personnage, c'est qu'ayant commencé par la médecine, c'est en dehors d'elle qu'il trouva sa voie ; nul ou à peu près ne connaît le docteur
Pichot, alors que tous les lettrés gardent leur gratitude au créateur de la Revue britannique, à l'émule, si même il ne fut le précurseur, de Buloz, fondateur, comme chacun sait, de la Revue des Deux Mondes.
Les correspondances de jeunesse des grands hommes — et celui-là en fut un dans son genre (car il jouit, en son temps, d'une très grosse et légitime notoriété) — sont toujours instructives par quelques côtés. Outre qu'elles marquent l'étape première d'un laborieux à la conquête de la gloire, elles nous révèlent bien des détails ignorés, non pas seulement sur la vie même de celui qui nous livre ses impressions, mais encore sur les événements dont il fut le témoin, et dont il se trouve être, à son insu, l'historien d'autant plus sincère et plus impartial, que sa «déposition» est dépourvue d'apprêt.
Au moment où s'ouvre la correspondance qu'a eu, la bonne fortune d'exhumer un de nos savants universitaires \ Amédée Pichot est à Montpellier, où il termine ses études médicales. Le séjour de la vieille ville commence à l'ennuyer, et il rêve déjà d'aller s'établir à Paris. « J'aime mieux aller chercher femme à Paris », écrit-il
1. La Jeunesse d'un félibre arlésien. — Amédée Pichot à Paris (1818-1828), par Léon-G. Pélissier, professeur d'histoire à l'Université de Montpellier. Montpellier, Imprimerie Centrale du Midi.
le 12 mars 1817, et sa mère entre volontiers dans ses vues :
(( Il me paraît que tu veux tâcher de ne plus retourner à Montpellier... Si tu termines cette année, tu pourras plus tôt aller à Paris. » (12 janvier 1817.)
On l'autorisait à commencer ses études de doctorat au mois d'avril. Le 12 mars, il attendait l'argent de ses inscriptions, pour faire fixer son examen à une date antérieure aux vacances de Pâques.
Mais les vacances arrivent et l'examen n'est pas encore passé ; cela n'empêche le futur docteur de mettre la dernière main à sa thèse de doctorat.
Il a choisi pour sujet une question d'intérêt local : « Aperçu sur les diverses espèces de pays marécageux et sur la ville d'Arles en Provence. »
Au moment d'aborder son cinquième examen, Amédée Pichot apprend d'Arles que son père est très malade. Honnête boutiquier du plan de la Cour, Jean-Baptiste Pichot n'avait pu se consoler de sa retraite à la campagne. Il déclinait rapidement, et, dès la fin d'avril, Mme Pichot annonçait à son fils que l'état du père était désespéré. Il mourut, en effet, le l""" mai, sans que son fils ait pu assister à ses derniers moments.
Le 13 mai 181 7 , Amédée Pichot soutenait sa thèse et était reçu docteur en médecine. Il abandonna
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aussitôt le logis qu'il occupait « chez M. Bedos, marchand de papiers, rue de l'Argenterie », et rentra dans Arles.
Un mois plus tard, nous le retrcuvons ;i Marseille. Après un court séjour dans cette ville, il s'installait à Toulon, où il projetait d'exercer la médecine. Mais il ne s'y plut vraisemblablement pas, car, moins d'un an après, en février 1818, Pichot parlait déjà de repartir pour Paris.
Au mois d'octobre suivant, il réalisait son projet : en compagnie d'un de ses camarades, étudiant en droit, notre héros quittait Arles, « par un soleil magnifique », et faisait son entrée dans la capitale, le jeudi 29 octobre.
Installé d'abord rue Saint-André-des-Arts, n° 53, il y reste peu de temps : « Je n'ai pas encore le logement que je voudrais », écrit-il le 17 novembre 1818.
Au mois de mai, il se transporte rue des Grands-Augustins, 17 : « Je suis à un quatrième et je n'ai vue que sur un ciel ouvert. » Cette mansarde lui coûtait 28 francs par mois. Le soir, il retrouvait un ami au restaurant, et ils dînaient ensemble dans une pension, moyennant 48 francs par mois, « assez bien et souvent très bien ».
« Je suis surpris de la bonne cuisine », écrivait-il à sa mère. Le pain était à discrétion. Le plus cher
c'était le vin : tandis que, « dans les cabarets, le peuple ne le payait que quatre ou cinq sous » et qu'on « n'y voyait que des hommes saouls », dans les restaurants bourgeois, il coûtait trente ou quarante sous la bouteille, encore était-il de qualité inférieure. Aussi les jeunes gens préféraient-ils au vin de la bière ou du cidre.
Mais ces préoccupations gastronomiques n'absorbaient pas tout le temps de notre étudiant. L'art de parvenir comporte d'autres préceptes que ceux de bienboireetde bien manger ; il est, par exemple, autrement important de se bien vêtir et d'obéir à la mode, quelle que soit sa loi, quels que soient ses caprices.
Le jeune Pichot, qui n'a pourtant rien d'un petit-maître, comprend qu'il est des nécessités auxquelles un homme de bonne tournure ne peut se soustraire. Nous présumons que le sacrifice ne lui coûtait guèrCj car il paraît suivre bien docilement les avis de son costumier. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions trouver de guide plus sûr pour savoir comment s'habillait le monde fashionable dans les premiers temps de la Restauration.
Dans l'hiver de 1816-1817, on s'habillait à Paris tout en noir, avec des bas de soie noire. Les bas, cependant, ne devaient être de soie que « pour l'habit » ; lorsqu'on était en bottes, il les fallait de
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fil très commun. La culotte tendait à se substituer presque partout au pantalon.
Mais on n'était un parfait gentleman, que si Ton avait des chemises de ])ercale, à 13 francs pièce, des cravates de « mousseline fine », ou en batiste.
En batiste aussi doit être le jabot, que porte tout docteur qui se respecte, quand il est reçu dans les salons.
Les bottes et les souliers, « pour n'avoir pas les pieds humides », coûtaient dans les 9 ou 10 francs la paire. Il pleuvait, paraît-il, beaucoup, et les bonnes chaussures n'étaient pas de luxe. On avait, il est vrai, la ressource de prendre le cabriolet, au lieu de « trotter dans l'eau », d'autant qu'il n'était pas de bon ton d'avoir un parapluie : « cela prouve qu'on n'a pas d'argent pour payer une voiture ».
L'hiver, il faut se chauffer, et le bois est, avec le loyer, une grosse dépense : outre ce que l'on consomme, il faut compter que le portier et sa femme en volent pour 20 francs par mois.
Encore s'il n'y avait eu que ces occasions de dépenses ! Mais deux mois à peine après son arrivée à Paris, le jeune Provençal « s'en faisait déjà » pour 50 francs d'étrennes : argent pour les domestiques, almanachs, bonbons, etc.
Ces e/c, ce sont les bonnes occasions dont on veut profiter, Vimprévu qui revêt à Paris tant de
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formes, la visite des monuments, les spectacles... et le reste, qui ne s'avoue pas !
Amédée Pichot tient à nous convaincre, ou plutôt à persuader sa mère qu'il appartient à la catégorie des jeunes gens rangés^, et s'il accorde une part aux divertissements, il en fait une bien plus grande aux distractions artistiques et intellectuelles.
Il est allé voir jouer Mlle Mars, « qui est une divinité et joue à merveille», et il devient, après l'avoir vue un certain nombre de fois, un de ses plus déterminés admirateurs. Mlle Mars l'enchante «par son naturel, sa grâce et sa naïveté». Toute jeune qu'elle paraisse, la grande artiste a ses quarante-cinq ans bien sonnés, « mais elle fait les petites filles de quinze à seize ans à ravir ». Un autre jour, c'est Talma que notre Arlésien va applaudir, et il revient du spectacle absolument enthousiasmé.
L'époque du carnaval arrive : notre étudiant n'aurait garde de manquer le bal de l'Opéra : il s'y ennuie, parce que personne ne l'y intrigue. C'est déjà « un bal où on ne danse pas, faute de place, quoiqu'il y ait musique tout le temps, et que la salle soit vaste ».
Le saint temps du Carême vient un moment interrompre cette vie de dissipation. « Les théâtres
1. « J'ai beaucoup de distractions, écrivait-il le 28 décembre 1818, mais peu d'amusements véritables. »
royaux sont fermés ; les églises sont pleines. » L'étudiant préfère les boulevards, où se concentre tout le mouvement de la grande ville.
L'ouverture des Chambres, les cérémonies funèbres en l'hoiineui' du duc de Berry, les fêtes de banlieue, où l'on se rend en voiture, « pour vingt ou trente sols », voilà les distractions de Paris l'été.
Dans l'hiver qui suit celui de 1819, ce sont, à peu de variantes près, les mêmes passe-temps.
Les spectacles de la rue sont tels que nous les revoyons de nos jours : ce sont les mêmes petites boutiques, installées dans les passages et sur les ponts, la semaine qui précède le Jour de l'An, et où l'on vend, tout comme aujourd'hui, « des joujoux, des étrennes de toutes les façons, jusqu'à des compliments de bonne année pour deux sous ».
La grande attraction du Carême de 1819 est la représentation d'Aihalie, avec chœurs, à l'Opéra. La pièce obtient le plus franc succès. Beaucoup de billets se sont payés jusqu'à 50 et 100 francs.
Après les plaisirs chers, ceux qui ne coûtent rien,« comme cettepromenade dite de Longchamp, où des voitures élégantes, des attelages magnifiques et la toilette des dames forment un spectacle admirable » ; ou encore, le cortège de cet ambassadeur du shah de Perse, qui fit courir tout
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Paris, comme on court aujourd'hui après les souverains qui nous rendent visite.
Le 3 mai, grande fête en l'honneur du retour f de Louis XVIII ; « mais peu de particuliers se sont donné la peine d'éclairer les lampions : c'est qu'en général, on se moque assez du 3 mai à Paris, et s'il y avait beaucoup de monde partout, c'était le beau temps et non le royalisme qui faisait sortir les promeneurs ».
Amédée Pichot préfère au spectacle de la rue celui, plus discret et aussi plus intime, qu'il va nous décrire. Il ne lui en a coûté que 3 francs d'entrée pour contempler les merveilles qui se sont déroulées sous ses yeux éblouis :
« Dans un salon de verdure, de jolies demoiselles, qui ne sont cependant que des feseuses {sic) de mode ou des ouvrières, toutes bien parées qu'elles soient, dansent avec des calicots au son d'un orchestre très animé ; plus loin, un concert de musiciens rassemble un cercle d'amateurs; dans une allée, des jeunes gens enfourchent des chevaux de bois (les draisiennes, première forme des vélocipèdes), qui vont tout seuls, quand on sait les faire aller; dans une autre, une promenade d'élégants et d'élégantes. Des chars volants, des gondoles aériennes font voyager dans les airs ceux qui dédaignent de se mêler dans la foule. Les petits enfants et beaucoup de grands garçons
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courent au théâtre des marionnettes, où Polichinelle danse au moyen d'un fil secret. Plus loin, est un escamoteur; ce sont des danseurs de corde, des sauteurs; et enfin un roulement sourd comme celui du tonnerre vous attire du côté des montagnes (les montagnes russes, alors dans leur nouveauté), où pour dix sous on fait dans une minute un quart de lieue en poste, sans chevaux ni postillon ; tout cela se trouve dans un même jardin^, ainsi que mille jeux divers, celui de la bague, du billard, etc. Tous les arbres sont illuminés en verres de toutes couleurs, et quand dix heures sonnent, un superbe feu d'artifice commence la soirée. Avec de l'argent on peut se faire un paradis à Paris'-. »
En cette année 1819, les Parisiens eurent tous les bonheurs, jusqu'à une comète au mois de juillet, et une exposition universelle au mois d'août ! Cette exposition s'ouvrit le 25, jour de la Saint-Louis, dans la grande galerie du Louvre. Le jour de l'ouverture, qui était la fête du roi, on dansa dans tous les carrefours. La veille, avait eu lieu un spectacle gratis, où « la canaille » était allée écouter nos grands acteurs, « avec un silence dont les jeunes bourgeois n'ont aucune idée ».