‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 122 sur 134 · février · texte numérisé non relu

février

Toutefois, des symptômes graves se font Jour : une « forte révolte » àLouis-le-Grand, où les jeunes gens crient : vive la Liberté; du tapage à l'Ecole de droit, mais on n'y attache aucune importance dans Tes sphères officielles. Peut-être porte-t-on plus d'attention aux propos qui se tiennent dans certains cafés, où l'on parle de soulever le faubourg Saint-Antoine et de courir aux Tuileries; on sera plus ému sans doute, quand (le jour où la hausse du pain est affichée sur les murs de la capitale) la famille royale, revenant de Saint-Cloud, sera saluée par les cris de : Vive la République !

Mais Paris redevient bien vite calme, et la naissance de V Enfant du miracle^ comme on a baptisé le fils posthume du duc de Berry, vient à point pour consolider la monarchie chancelante.

Nous ne vous avons présenté jusqu'ici que le Pichot chroniqueur et historien, le seul, du reste, que la postérité consacrera. Il est peut-être temps de retrouver le médecin, car Pichot a eu l'intention, bien réelle, de pratiquer notre art (au début, il s'était même spécialisé comme gynécologue); mais, à Paris, il s'en tint à la médecine.

En février 1820, il nous parle de ses premiers malades, dont il paraît avoir reçu surtout des honoraires en nature : l'un d'eux lui a fait « un cadeau de cinquante à soixante livres de sucre

superbe ». Le prix de cette denrée de première nécessité était alors assez élevé, pour que ce ne fût pas un présent à dédaigner.

Le « docteur Pichot » s'était installé à proximité des beaux quartiers, près du Louvre, 16, rue d'Angivilliers.

Dès les premiers temps de son installation, il s'était rendu compte que la médecine ne nourrissait pas son homme; aussi songea-t-il à se procurer quelque argent par d'autres moyens. 11 écrivit des articles de médecine dans les journaux, rédigea une préface et des notes pour un ouvrage qui ne porte pas son nom. Mais tout cela ne l'enrichit guère.

Bientôt le moment viendra où il se fera imprimer à son tour, au lieu de travailler pour le compte d'autrui.

Il eut l'idée, neuve pour l'époque, de traduire les chefs-d'œuvre de la littérature anglaise, et, pour ses débuts, son choix fut des plus heureux. C'est lord Byron qui obtint ses préférences, et il. n'eut pas lieu de s'en plaindre par la suite, puisque ce fut le commencement de sa réputation littéraire.

Désormais, Hippocrate et Galien seront relégués au second plan et les Lettres compteront un adepte de plus.

APPENDICE

LA VIE D'ETUDIANT EN i83o

Le nom seul d'étudiant s'applique presque toujours, à Paris, à l'élève en médecine ; les élèves en droit sont des messieurs, des jeunes gens de famille qui ne forment point une classe particulière. Au contraire, demandez au premier venu, dans le quartier latin, ce que c'est qu'un étudiant, à coup sur on vous répondra que c'est un élève en médecine, un carabin.

Les carabins sont un corps dans la société, comme les griseltes de Paris, et même ils en font assez bien le pendant. Les étudiants et les grisettes ne peuvent guère aller l'un sans l'autre; ils sont faits l'un pour l'autre; ils sont insépa-

1. Ayant découvert, dans un recueil précieux de monographies, trop dédaigné aujourd'hui, cette description de la vie d'étudiant en 1830, nous avons cru devoir la reproduire in extenso, plutôt que de lui substituer une froide et sèche analyse. Elle émane d'un médecin qui a occupé une situation éminente et dont les qualités littéraires, qui se révélaient dès lors, ne firent que se développer et s'affermir.

LA VIE d'Étudiant en i83o 458

râbles ; aussi les rencontrerons-nous souvent ensemble dans la suite de cette histoire.

Les grisettes sont un sujet d'effroi pour les mères de famille qui envoient leurs fils étudier à Paris ; et c'est un tort, car elles leur sont souvent plus utiles que nuisibles. Un étudiant est perdu, s'il se lance dans le monde; les grandes dames lui prendront tout son temps, et lui coûteront fort cher. Les grisettes, au contraire, ne sont pas exigeantes; une promenade le dimanche, à pied, le soir quelques contredanses à la Chaumière, voilà tout ce qu'elles demandent à l'étudiant qu'elles préfèrent, et nous verrons combien de services elles lui rendent en retour !

Je reconnaîtrais un étudiant qui arrive de sa province, pour suivre ses cours à Paris, à ses joues fraîches et rondes, à son air honnête et gauche, à ses habits mal faits, à sa casquette ou à son chapeau à grands bords.

Il loge rue Saint-Jacques ou rue de la Harpe, dans un de ces hôtels exclusivement consacrés aux étudiants depuis des siècles ; où l'on trouve dans toutes les chambres des pièces de squelette, des préparations anatomiques pour ornements.

Ces hôtels sont des lieux de liberté par excellence. L'étudiant y fume, y chante, y joue du cor, y fait du punch, y reçoit sa griselte le jour, hx nuit, y apporte des pièces à disséquer; personne

n'a le droit de lui faire la moindre observation ; si le propriétaire se montrait sévère, sa clientèle l'abandonnerait bientôt ; c'est silot fait, un déménagement d'étudiant !

La première année d'étude est entièrement consacrée à l'anatomie ; c'est dans l'amphithéâtre que l'étudiant se forme au métier, qu'il devient caral)in. Le voilà qui achète un cadavre, \insu/cf,a\ec trois autres camarades. Ce n'est pas toujours chose facile que de se procurer un .s7(yV/ ; il ne s'agit pas seulement de donner ses six francs ; la marchandise est rare quelquefois, il faut s'inscrire longtemps d'avance, lutter pour choisir un su/et convenaljle à l'étude que l'on veut faire : fort et bien musclé, si c'est pour la myologie ; maigre, si l'on doit voir les nerfs, etc.

Aujourd'hui, tout ce qui tient au service des amphithéâtres d'anatomie est singulièrement perfectionné, surtout depuis <[ue M. Oifila est placé à la tète de l'I^^cole ; jadis, ce n'était pas dans des pavillons bien chauffés, bien surveillés, tenus proprement que les élèves disséquaient. 11 y avait des amphithéâtres particuliers, que les proprié-, taires louaient par spéculation ; c'était souvent quelque vieille femme, retirée dans les combles d'une maison obscure, qui se livrait à ce genre de commerce ; on trafiquait des cadavres avec les fossoyeurs, on les entrait frauduleusement à la bar-

ÉTUDIANTS SOliTA.NT DU COUllS

(D'après une lithographie de Dallmier).

rière, et Dieu sait combien de profanations il se faisait. Maintenant, les hôpitaux livrent à l'Ecole les corps qui ne sont point réclamés par les parents, et tout se passe dans un ordre parfait.

C'est un spectacle horrible et curieux que l'aspect d'un vaste amphithéâtre dans lequel on aperçoit cinquante cadavres couchés sur des tables entourées d'étudiants qui, le scalpel en main, suivent avec avidité le trajet d'un nerf ou d'un vaisseau, pendant que l'un d'entre eux lit tout haut la description de ces organes. Lorsqu'un débutant a passé l'hiver en ce lieu, il est bien préparé à voir de sang-froid les opérations chirurgicales.

Des amphithéâtres d'anatomie, l'étudiant passe aux hôpitaux.

Les hôpitaux sont à peu près pour les étudiants ce qu'est le palais de justice pour les avocats ; c'est laque les questions se plaident et se jugent. On sait que, tel jour, M. Dupuytren doitfaireà l'Hôtel-Dieu une opération importante; on y court en foule, comme à une grande affaire plaidée par M. Dupin.

J'ai cru pendant longtemps qu'un étudiant ne pouvait pas vivre à Paris à moins de douze cents francs. Mais nous autres, qui n'avons jamais manqué de rien, nous avons des goûts que nous prenons pour des besoins et nous ne connaissons pas toutes les ressources que trouve en lui-même un jeune homme pauvre qui veut faire son chemin.

Un carabin de mes amis reçoit de son père trentedeux francs par mois pour sa nourriture, son logement, et pour ses menus plaisirs. C'est avec cette légère somme de trois cent quatre-vingts francs par an qu'il vit à Paris depuis plusieurs années. C'est un peu plus, comme l'on voit, de vingt sous par jour. Les détails de sa vie sont assez curieux pour que j'en fasse connaître quelques-uns.

Son déjeuner se compose d'un morceau de fromage de deux sous et d'un petit pain. Ce sobre repas lui permet d'attendre cinq heures pour dîner ; il ne dîne pas, comme vous le pensez bien, au café Hardy, mais chez un traiteur, qui lui donne, pour douze sous, un potage, du bœuf, des pommes de terre, et du pain. Il lui reste donc quatre ou six sous pour se loger et se divertir; oui, se divertir, car l'homme ne vit pas seulement de pain, comme dit l'Evangile, mais il lui faut à tout prix un peu de plaisir.

Par exemple, mon carabin a la passion du théâtre ; il s'est autrefois échappé du séminaire, où son père l'avait placé, pour venir entendre Talma, et maintenant il aime l'Opéra à la fureur ; mais comment aborder le parterre de l'Opéra, lui qui n'a jamais tout au plus qu'une vingtaine de sous d'économie. Je suis sur que vous ne le devinez pas, vous autres qui croyez si bien connaître toutes les choses d'ici-bas ; mon carabin m'a avoué franchement sa manœuvre : il a fait con-

LA VIE d'Étudiant en i83o 460

naissance avec le chef des claqueurs, qui, moyennant une petite rétribution, car il faut payer môme pour claquer, lui permet de venir s'asseoir sous le lustre, pour voir Hobert-le- Diable et Sylphide.

Quant à un autre genre de plaisir, dont les carabins se passent aussi difficilement que de pain, le mien m'assure qu'il ne lui a jamais manqué, sans (ju'il fût obligé de le payer, de sa bourse au moins. Je le crois facilement, les grisettes sont si bonnes et si obligeantes, surtout pour les carabins ; et puis elles savent bien que les carabins ne sont pas ingrats ; vous verrez plus tard comme ils savent récompenser leurs chères grisettes, qui ont partagé leurs peines et leurs plaisirs, qui les ont soignés quand ils étaient malades, qui les ont encouragés, soutenus, poussés au travail, quand ils se laissaient rebuter par la sèche ostéologie.

Je ne m'étonne pas que beaucoup de jeunes gens sans fortune embrassent la carrière médicale, de préférence à bien d'autres ; outre l'indépendance de cet état, que l'on peut exercer partout honorablement, dans toutes les circonstances et sous tous les régimes, il n'en est peut-être pas qui offre plus de ressources aux élèves pendant le cours de leurs études. Dès qu'il sait l'anatomie, un étudiant est sauvé, il peut déjà se tirer d'affaire. 11 donne des leçons aux commençants, car il y a bien longtemps que l'enseignement mutuel est

460 MœURS INTIMES DU PASSE

introduit à l'Ecole de médecine ; il concourt poulies hôpitaux ; arrivé au grade d'externe, il peut avoir déjà sa petite clientèle, faire des saignées, des pansements, etc. ; une fois interne, c'est un grand personnage; il est logé, quelquefois nourri, chauffé, etc. Il porte le tablier blanc, véritable signe de puissance, envié, respecté par tous les élèves, comme un portefeuille de ministre par les chefs de l'opposition ;il est le premier au lit des malades, aide le chirurgien dans les opérations, fait exécuter ses ordres dans les salles, en donne quelquefois lui-même, prend le ton de maitre avec les autres élèves; enfin, il est sorti de la foule, il a un titre qu'il peut exploiter avec avantage, s'il sait le faire valoir; avec un peu d'adresse, il pourra bientôt déjeuner à trente-deux sous chez Flicoteau, et faire le soir sa partie de dominos au café Procope, en prenant sa demi tasse.

Pendant quatre ans l'interne reste attaché aux hôpitaux, il vit dans les hôpitaux, un an dans l'un, un an dans l'autre ; il parcourt successivement l'Hôtel-Dieu, la Charité, la Pitié, etc. ; passant d'un maître à l'autre, voyant toutes les méthodes, discutant toutes les opinions, les anciennes et les nouvelles et se préparant à prendre un jour pour guides celles dont il aura reconnu les meilleurs effets. Faut-il s'étonner, après cela, que nos médecins soient sortis des hôpitaux de Paris ?

Page 1