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ÉVÉQUE DES FOCS

LE CARÊME SOUS l'aNCIEN RÉGIME

Dans le siècle incroyant où nous vivons, le nombre diminue tous les jours de ceux qui observent rigoureusement les pratiques de jeûne et d'abstinence ordonnées par l'Eglise, durant les quarante jours qui précèdent la fête pascale.

Sans nous inquiéter de la « tradition évangélique » ou de « l'institution apostolique », il nous faut reconnaître qu'en prescrivant le maigre, certains jours de la semaine ou à une époque déterminée de l'année, l'Eglise n'a pas contrevenu aux lois de l'hygiène. Ses commandements et les ordonnances de la médecine ne sont pas en contradiction. L'institution des Quatre-Temps peut tenir lieu de ces purgatifs périodiques dont les sujets prudents se font une loi d'user à chaque renouvellement de saison et, plus particulièrement, au printemps.

De même, en plaçant le jeûne à la veille des fêtes solennelles, et l'abstinence la veille et l'avant-

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veille des dimanches, qui sont les jours ordinaires des agapes familiales, l'Eglise a-t-elle entendu prévenir les excès de table et leurs funestes conséquences, qu'une diète tardive est souvent impuissante à enrayer.

Le jeûne et Fabstinence, disent les défenseurs de ces pratiques (1), rompent la monotonie du régime et préservent du dégoût et de la satiété. Opposera-t-on à cette doctrine que nous ne sommes* pas faits pour vivre exclusivement de végétaux et qu'il peut être nuisible pour la santé d'imposer à notre estomac la privation d'aliments carnés ? La science a répondu à cette objection : L'homme nest point naturellement Carnivore, a écrit Flourens (2). Il n'est pas non plus essentiellement herbivore. Par son estomac, par ses dents, par ses intestins, l'homme est, de sa nature, frugivore. Mais une fois qu'il a eu trouvé le feu, une fois qu'il a su amollir, attendrir, préparer les substances animales et végétales par la cuisine, il a pu se nourrir de tous les êtres vivants et réunir ensemble tous les régimes. L'homme a donc deux régimes : un régime primitif, instinctif, et par celuilà il est frugivore ; et un régime artificiel, dû tout entier à son intelligence, et par celui-ci il est omnivore. L'idéal serait de se nourrir exclusivement

(1) NicoLARDOT, Histoire de la table.

(2) Longévité humaine.

LE GARÊAfE SOUS l'aNCLEN RÉGIME 207

de fruits ; mais on peut se rapprocher de cet idéal et, dans ce but, réduire, sinon supprimer, complètement l'usage de la viande.

C'est à ce régime que s'étaient résignés la plupart de ceux qui ont mérité, pour d'autres vertus, d'être béatifiés. Les exemples abondent de bienheureux et de saints qui, de bonne heure, ont renoncé à l'alimentation carnée. Presque tous les ordres religieux Font proscrite et ont adopté le maigre.

Ne sait-on pas, en outre, que, depuis des temps immémoriaux, les Indous vivent exclusivement de laitage, de légumes, de fruits et de riz, et doivent à ce régime une grande douceur de* caractère ?

Pendant longtemps les disciples de Mahomet se sont abstenus de viande et de vin et, malgré ces privations, ils n'en ont pas été moins redoutables aux peuples de la chrétienté. Devons-nous rappeler que les prêtres égyptiens s'abstenaient pareillement de manger la chair de quelque bête que ce fût?

Dans toutes les religions, mais principalement dans la religion catholique, se retrouve le jeûne, accompli comme un acte expiatoire, destiné à fléchir la colère du Dieu.

Une étude approfondie de la Vie des saints donne à cet égard tous les arguments désirables.

Le jeûne continu fut la vie de saint François de Paule, de saint Dominique, de sainte Radegonde, etc.

D'autres saints ne faisaient qu'un repas par jour, celui du soir: tels saint Porphyre, saint Basile, saint Nicolas.

Quelques-uns se relâchaient un peu de leur austérité les jours de fête et les dimanches.

Il en est qui s'imposaient le jeûne pendant un temps déterminé : plusieurs jours, une semaine, des années entières.

Doit-on mettre à la charge de cette, pratique les morts prématurées», les maladies, les infirmités dont furent accablés certains anachorètes ? Il serait téméraire de l'affirmer^ sans connaître ni le casier héréditaire de chaque sujet ni les circonstances particulières dans lesquelles il a pu se trouver. Le fait important, c'est que tous les peuples ont édicté le jeûne temporaire, qui ne constituait pas seulement un acte religieux, mais devenait, par contre-coup, une prescription d'hygiène. Tout en assurant le triomphe de l'esprit sur la matière, on refrénait l'intempérance, cause de tant de maux : c'était bénéfice double.

Est virlus abslinuisse placitis , écrivait déjà Ovide. N'est-ce pas la preuve que les païens reconnaissaient qu'il y a sagesse à se priver des choses qui nous plaisent ? .

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Saint Basile, dans une de ses homélies, appelait plaisamment le carême : « le sabbat des cuisiniers (1) ».

Dans la primitive Eglise, le jeûne et l'abstinence quadragésimale étaient, en effet, d'une grande sévérité. L'on ne devait faire qu'un seul repas par jour, après la neuvième heure (3 heures du soir). Le seul fait de boire de l'eau était considéré comme rompant le jeûne.

Les canons des apôtres prononcent des peines rigoureuses contre les clercs et les prêtres qui n'accomplissent pas les préceptes du jeûne pendant le Carême. La plupart des Pères parlent du Carême comme d'une tradition observée de toute antiquité dans l'Église.

Des empereurs donnaient l'exemple à leurs peuples. Valentinien s'astreignait au jeûne le plus austère. Justinien se contentait d'un repas tous les deux jours ; encore n'était-il composé que d'herbes grossièrement accommodées, avec de Teaupour unique boisson.

Des conciles fulminèrent l'excommunication contie ceux qui contrevenaient à ces prescriptions sans légitime empêchement.

Pour adoucir la rigueur d'un jeûne prolongé, l'Église toléra peu à peu que les fidèles prissent le soir quelque nourriture.

Primitivement, le seul repas quotidien que, pen-

(1) F. NicoLAY, Histoire des croyances, mœurs et coutumes, t. II'

dant tout le Carême, les anciens chrétiens faisaient, avait lieu vers le milieu de l'après-midi ; c'était le souper ou cœna. On avança ensuite l'heure de ce repas, qui fut dès lors fixé à midi.

La collation du soir ne se composait, à l'origine, que d'un peu' de pain et de vin, avec quelques légumes et des fruits secs. Peu à peu, l'Eglise devint moins rigoriste : elle permit de manger des légumes cuits, du poisson, des oiseaux aquatiques. Plus tard elle autorisa le laitage et les œufs. Mais la viande restait toujours prohibée. L'ancienne législation polonaise prononçait contre le coupable un châtiment qui ne manque pas d'originalité : on le condamnait à subir l'avulsion de toutes ses dents (1).

Charlemagne (2) alla plus loin : un de ses capitulaires punissait de mort toute infraction à l'abstinence, sans nécessité reconnue. Un des biographes

(1) « Il y avait anciennement des gens préposés pour arracher les dents à quiconque était accusé ou convaincu d'avoir mangé de la viande en Carême. » Saint-Foix, Essais historiques sur Paris, t. I, p. 1(>8, cité dans les Anecdotes historiques sur la médecine, t. I, p. 65.

(2) Charlemagne, après avoir vaincu les Saxons, l'an 785, édicta en 789 une loi très sévère contre ceux qui violeraient le précepte de l'observation du carême. Cette loi portait que « quiconque, psr mépris de la religion chrétienne, négligerait d'observer le saint jeûne et l'abstinence de chair dans le Carême, serait puni de mort. Néanmoins, en cas de nécessité, on pourra se retirer vers le prêtre, c'est-à-dire le curé ou autre supérieur, pour en obtenir la permission. » Capital. Heg. Fr.^ tit. I, col. 251, dans le Dict. de la Police, de La Poix de Fremin' VILLE, art. Carême (Paris, 1775).

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du grand empereur rapporte que ce prince observait fidèlement le Carême, et ne se mettait jamais à table avant d'avoir assisté aux offices.

Saint Louis jeûnait également tous les vendredis de l'année, depuis la Toussaint jusqu'à Noël, et toutes les veilles des fêtes de la Vierge. Les vendredis de l'Avent et du Carême, il ne mangeait ni fruit, ni poissons, mais seulement du pain et des légumes-. Le jeûne et l'abstinence devaient être accompagnés de prières, de mortifications et de bonnes œuvres. L'esprit de ces prescriptions religieuses se retrouve dans la plupart des actes de la vie sociale. Saint Ambroise s'élève avec force contre les maîtres qui maltraitent leurs serviteurs et leurs esclaves, pendant toute la durée du Carême.

L'empereur Valentinien avait suspendu l'instruction des causes civiles, pendant la semaine sainte et la semaine de Pâques. Les empereurs Gratien et Théodose (1) défendirent de procéder contre les criminels, de les soumettre à la question et de « condamner leurs corps au dernier supplice, pendant les jours sacrés du Carême ».

Juslinien décréta, de son côté, que, le jour de Pâques, tous les coupables bénéficieraient de l'amnistie, et qu'on ne retiendrait en prison que ceux qui pourraient troubler la solennité des saintes réjouissances.

(i) Code théodosien.

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Étaient considérés comme trouble-fêtes les incestueux, les faux-monnayeurs, les homicides, les parricides, les empoisonneurs et les criminels de lèsemajesté (d). Les poursuites exercées contre les débiteurs étaient suspendues pendant cette sorte de trêve de Dieu.

Dans un autre ordre d'idées, il était interdit de célébrer des mariages pendant le Carême; bien mieux, les personnes mariées devaient vivre dans la continence la plus absolue : ainsi l'avait décidé une décrétale d'un pontife du quatrième siècle.

D'aulres dignitaires de l'Eglise proscrivirent les festins, les jeux, les divertissements, voire même la chasse !

Ils ne toléraient pas davantage qu'on partît en guerre en temps de Carême : les évêques du concile de Compiègne (833) reprochèrent hautement à l'empereur Louis le Pieux d'avoir mis. Tannée précédente, des armées en campagne, et surtout d'avoir convoqué un plaid • solennel à Rennes, en dépit de l'engagement qu'il avait pris de respecter les saints jours.

Les prélats du concile d'Aix-la-Chapelle renouvelèrent ces remontrances. Quelques années plus, tard, injonction était faite à Charles le Chauve, qui

(l) Novellea, de Justinien.

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y obtempéra, de suspendre dans tout son royaume la tenue des plaids politiques et judiciaires depuis le mercredi des Cendres jusqu'à Pâques.

L'empereur Louis II, guerroyant en Italie (867), suspendit les hostilités à l'époque du Carême (1).

Au douzième siècle, l'Église ne s'est pas encore relâchée de sa sévérité à l'égard des contrevenants : en 1126, un boucher de Laon, ayant vendu de la viande en Carême, est condamné, par Tévêque de la ville, à suivre une procession, en portant au cou une morue ou un saumon (2).

Par privilège spécial, une bulle de Grégoire XI avait accordé à Charles V et à la reine Jeanne, sa femme, l'autorisation de manger en Carême du lait, du beurre et des œufs, en spécifiant que les cuisiniers du monarque pourraient goûter les mets préparés avec ces substances, et les officiers servants en faire l'essai : Charles V croyait avoir été l'objet d'une

(1) En 1143, le roi d'Angleterre, Etienne, et sa compétilrice au trône, Mathilde, veuve de l'empereur Henri V, en agirent de môme. Lors de la guerre de Cent ans, les armées anglaise et française, au dire de P'roissart, se conformèrent fidèlement à la loi du jeune et de l'abstinence quadragésimale.

(2) Selon Brantôme {Œuvres, t. IX, p. 583), une femme, convaincue d'avoir mangé en Carême du chevreau et du jambon, fut n condempnée à se pourmener par la ville avec un Cartier d'agneau sur l'espaule, et un jambon au col ».

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tentative (l'empoisoimement do la part du roi de Navarre, ot, depuis lors, redoublait de précautions. Le beurr." et le lait furent tol(''rés jusqu'au quatorzième siècle; mais, eu J3()ô, le concile d'Angers classa ces deux substances parmi les aliments gras (1).

En dépit de ces prescriptions, Févéque de Strasbourg, iVlbert de Bavière, imagina de solliciter du pape la faveur de laisser manger du beurre dans son diocèse, pendant le temps du Carême. Le pape raccorda et l'évéque convertit, sans coup férir, l'autorisation en bon et fructueux impôt : quiconque voulait user licitement du beurre, payait une taxe proportionnée à son état de fortune.

Le peuple et le clei'gé (2) lui-même (Haietit si fatigués du maigre, que les coffres épiscopaux se remplirent, Albert put racheter ses terres et ses réveil) On lit, dans une charte datée de 1431, qui se trouve à la bibliothèque de Nantes, que « Philippe, archevêque de Tours, autorise Richard de Bretagne, comte d'Etampes, Alain, vicomte de Rohan et les familiers de ces deux seigneurs, à user de beurre pendant le prochain Carême dans la paroisse de Tours », ce qui indique bien que cette substance était consi dérée comme un aliment gras. Mais il est possible que, moyennant des aumônes, des dons, etc., les évêques accordassent, comme dans le. cas présent, des dispenses à ceux qui les leur demandaient {Intermédiaire des Chercheurs, 1895.)

(2) Cependant les moines, en général, surtout ceux de certains ordres, paraissent s'être très bien accommodés du jeûne (Voy. à cet égard, un menu de carême, publié par Antonv MÉRAY, dans la Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. II, pp. 1-18 et suiv.).

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nus engagés, et, de l'argent qui lui resta, il fit fondre une fort belle artillerie, que le peuple appela les canons de beurre {An ken h use hen) (1).

La cathédrale de Bourges, terminée en 132/i, a une tour dite de beurre, qui reconnaît une origine analogue (2). Gomme celle de Rouen, dont nous allons parler, elle fut élevée en partie avec les offrandes faites pour les dispenses appelées lacticines.

A côté du grand portail de la cathédrale de Rouen, à main droite, est une fort belle tour percée à jour, haute de deux cent trente pieds. Cette tour s'appelle la Tour de Beurre, parce qu'elle a été bâtie des deniers qui furent donnés pour la permission d'user de beurre et de lait (3) en Carême, permission que le

(1) Ch. Gérard, l Ancienne Alsace à table.

(2) Une disette d'huile, en 1420, écrit M. Maurice Lenoir, fut cause que les fidèles eurent la permission de manger du beurre pendant le Carême de celte année-là; et, en 1491, lorsque Anne de Bretagne put obtenir du pape d'user du beurre, parce que son pays manquait d'huile, presque toute la France suivit son exemple. De là, les troncs pour le beurre, qui existent «dans les églises, à l'époque quadragésimale. (NicoLAY, Histoire des croyances, etc., t. II.)

(3) Lors du siège d'Orléans (1563), M. de Cipierre, qui fut quelques jours à la tête de l'armée, demanda au cardinal de Ferrare, légat du pape en France, la permission, pour ses soldats, de manger de la viande en Carême. Le légat lit des difficultés et, avant de céder, parla d'accorder l'usage du lait, du beurre et du fromage. S'il faut en croire le Dictionnaire de la Conversation, l'autoiisation du chef de l'Église, pour que l'on pût manger des œufs et du beurre pendant le Carême, était encore nécessaire en 1862. (Intermédiaire, loc. cit.)

pape Innocent III octroya, sur les instantes prières du cardinal Guillaume d'Estouteville, archevêque de Rouen, à condition qu'ils (les dispensés) feraient quelques dons à Téglise de Rouen ; de sorte que ce n'est que depuis environ trois cent trente ans qu'on

INTÉRIEUR DE CUISINE (fin flu XV" siècle).

use de beurre et de lait dans la capitale de la Normandie, pendant le Carême (1).

Au commencementdn seizième siècle (1 513) jl'évêque

(1) Incidemment, sait-on pourquoi c'est précisément à la fin du carnaval et à la veille même du Carême, qu'a lieu, dans les pays catholiques, la promenade annuelle du bœuf ou des bœufs gros, de telle sorte que c'est forcément daiis les premiers jours maigres que l'on abat et que l'on consomme ces animaux ? Voici l'explication qu'a donnée du fait la Semaine religieuse de Nevers : « Pendant longtemps, les lois civiles et religieuses ont été d'accord pour proscrire, pendant le Carême, l'usage des aliments gras ; il n'y avait d'exception qu'en faveur des malades. Les bouchers n'avaient pas le droit

LE CARÊME SOUS l'aNCIËN RÉGIME

de Paris, Etienne de Porcher, exhortait les fidèles à s'abstenir de viande, de lait, de fromage, de beurre et d'œufs. L'année suivante, l'official de Troyes condamnait à l'amende d'une livre de cire et aux dépens, un paysan qui, pendant le Carême, avait mangé.

INTÉRIEUR DE CUISINE (XVI' Siècle).

sans le savoir, un peu de fromage et, en 1522, une sentence du prévôt de Sens condamnait au fouet et à l'amende honorable, devant la porte de l'église de la

d'étaler ou de vendre de la viande en temps prohibé, sans s'exposer à des peines sévères. Cependant, pour satisfaire aux besoins des personnes exemptes de l'abstinence, il fallait quelcpu'un qui put procurer cet aliment, sur un ordre de médecin. On établit donc ie boucher de carême ; et, pour ne pas blesser de justes susceptibilités, il y avait un concours annuel entre tous les gens de cette profession, en sorte que le privilège appartenait à celui qui produisait le bœuf le plus beau et le plus gras, au jugement de tous les bouchers de la localité. Ce bœuf, couronné de fleurs, était triomphalement promené, au son de la trompe, par les rues et les carrefours de la ville, afin que tout le monde put connaître le boucher du carême. » Intermédiaire, 10 avril 186.5.

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cathédrale, le nommé Dasseigne, pour avoir mangé, en Carême, des haricots au lard (1).

Si l'Église montra quelque indulgence dans son travail de classification théorique, en revanche elle n'en montra guère dans sa manière de juger les faits en pratique. On sait que Clément Marot faillit être brûlé vif pour avoir mangé du lard en Carême.

Au milieu du seizième sièéle, l'électeur de Bavière fit décapiter six bourgeois de Munich, qui avaient usé de viande un jour défendu, et le médecin de Son Altesse, Jean Epiphanius de Venise, leur compagnon de délit, ne sauva sa tête qu'en prenant la fuite et en venant s'établir à Porentruy.

Les exemples d'une répression plus ou moins rigoureuse de ces infractions ne manquent pas dans notre histoire. Celui-ci nous est fourni par un moine.

Le 29 mars 1533, le dimanche des Rameaux, un bourgeois de Guebviller, Jacques Glaser, tondeur de laine, et sa femme Elsi; un médecin, Melchior Blatter et sa femme Marguerite^ s'étaient assemblés avec quelques autres, chez Glaser, pour s'y régaler, à la mode luthérienne, d'une tête de veau et d'un aloyau garni de son rognon. Ils furent dénoncés. On mit les femmes dans la prison de Goldbach, le tondeur dans la tour et Melchior au cachot. Le diman-

(1) Archives historiques, arlistiques el littéraires, t. I (1889- 1890).

LE CARÊME SOUS l'aNCIEN RÉGIME 219

che après Misericordia, on les exposa tous les quatre au carcan [Halseisen] ; après quoi, on les chassa de la ville (1).

Dans ses Annales (V Aquitaine^ Jean Du Bouchet raconte, qu'au mois d'octobre de cette même année 1533, au temps de l'entrevue de François V^ avec le pape Clément VII, à Marseille, trois dames, vertueuses^ chastes et dévotes^ belles et honnêtes veuves^ prièrent M. d'Albanie, favori de Clément VII, d'obtenir pour elles la permission de manger de la chair les jours défendus.

M. d'Albanie, voulant réjouir le Saint-Père et le roi, dit à ces trois dames de venir, à jour marqué, demander elles-mêmes au pape la dispense qu'elles sollicitaient.

Les dames, introduites, se mirent à genoux aux pieds de Sa Sainteté, et M. d'Albanie, parlant en italien, dit au pontife, assez bas pour n'être entendu que de lui : « Saint-Père, ces trois dames, veuves, belles et bien honnêtes, ne voulant pas manquer au respect qu'elles doivent à la mémoire de leurs maris, et aux sentimens de tendresse qu'elles ont pour leurs enfants, sont résolues à ne pas passer en secondes noces. Mais la chair est si faible, et elles si peu exemptes de tentation, qu'elles supplient Votre Sainteté d'avoir égard à leur infirmité et de leur

(1) Ch. Gérard, V Ancienne Alsace à lable.

permettre de succomber sans pécher, toutes les fois que la tentation sera si forte qu'elles n'y pourront résister.

— Gomment, mon cousin! se récria Clément VII, vous voudriez que je dispense ces dames des Commandements de Dieu !

— Elles sont devant vous, Saint-Père ; elles peuvent s'expliquer.

Alors, l'une d'elles prenant la parole : « Saint-Père, nous avons prié M. d'Albanie de vous remontrer nos besoins, ainsi que la faiblesse de notre sexe et de notre complcxion. »

— Oui, Mesdames, de répliquer le pape, mais demandez-moi toute autre chose.

— Au moins trois fois la semaine, Saint-Père ?

— Trois fois la semaine, commeiiro ni peccaio di lussuria ? Eh fi. Mesdames, a-t-on jamais fait telle demande à un pape ?

Les trois dames, alors, reconnaissant que M. d'Albanie les avait jouées :

— Eh non, Saint-Père, s'écrièrent-elles toutes ensemble, il ne s'agit point de cela ; nous vous demandons, uniquement, la permission de faire gras les jours défendus !

— Pardon, Mesdames ! s'écria M. d'Albanie^ de m'étre si lourdement trompé.

Le pape, heureusement, aimait à rire ; cette face tiç l'amusa fort.

LE CARKME SOUS l'aNCIEN RÉGIME 221

Croirait-on que l'autorité ecclésiastique se soit montrée, à certaines époques, plus tolérante que l'autorité civile sur le chapitre du jeûne ? Au sekième siècle, le pape Jules III déclare maigres le lait, le beurre et les œufs, à la seule condition que les pauvres réciteraient trois Pater et trois Ave chaque jour et que les riches distribueraient des aumônes; par contre, le roi et le Parlement hésitèrent longtemps à sanctionner cette concession (1).

Le Parlement de Paris, par son arrêt du 7 février 1552, empêchait la publication d'une bulle qui permettait l'usage du beurre, du fromage et des œufs, en Carême, aux provinces ruinées par la guerre (2).

Deux ans auparavant, un édit de Henri II avait défendu expressément les achats de viande, les jours d'abstinence, sans certificat de médecin.

Les huguenots eux-mêmes durent, les jours maigres, se conformer aux ordonnances de Charles IX (3), qui

(1) On a dit que si le pouvoir civil montrait peu d'empressement à accepter les concessions de l'Église, cela tenait à ce que le fisc avait tout intérêt à relever les contraventions commises, car il y trouvait profit : aux termes de l'ordonnance du 20 janvier 15(53, « les bouchers, rôtisseurs et poulaillers, qui expos^xicnt aucune chair durant Carême, encouraient de 50 à 100 livres d'amende, moitié au dénoncialeur, moitié au roi ».

(2) Dictionnaire ou Traité de la Police générale, par E. de La Poix de Freminville, art. Carême^

(3) En 15()3, 1564 et 1565.

obligeaient les acheteurs de viande à se servir dans les hôpitaux, où l'on exigeait d'eux l'adresse de leur demeure, un certificat de médecin et la désignation du morceau de boucherie demandé ; car le porc, la volaille et le gibier étaient prohibés sans réserve.

E n cas de contravention , les délinquants étaient con- damnés à payer cent écus d'or, « s'ils ont de quoy » ; ou à défaut, à être « fouettez par les carrefours des lieux où ils seront demourans »,

Henri IV promulgua, le 7 février 1595, une ordonnance interdisant « de manger chair en caresme sans dispense, sous peine de punitions corporelles, et aux bouchers d'en vendre ni estaler, sous peine de la vie » .

En 1605, un boucher de Besançon, ayant laissé un individu manger en sa maison des œufs et du lard en Carême, fut condamné « à faire amende honorable les pieds et tête nuds, la torche ardente, en l'audience delà maison de ville... » Un autre habitant de cette ville fut, la même année, banni pour dix ans, « pour avoir mangé du fromage en temps de Carême et en avoir fait manger à ses serviteurs et domestiques ».

La justice séculière parait avoir particulièrement exercé ses rigueurs en Franche-Comté. Dans les hautes montagnes du Jura, un pauvre diable des environs de Saint-Claude, pressé par la faim, est surpris un jour, pendant le Carême de 1629, à manger de la chair d'une jument morte et de « la chair d'un

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