‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 27 sur 134 · LE CARÛME SOUS L ANCIEN REGIME · texte numérisé non relu

LE CARÛME SOUS L ANCIEN REGIME

— « La réflexion est juste, reprit-il; mais, après tout, ma chasse n'est point de précepte. » Et celle-ci fut, sur-le-champ, contremandée.

Madame Victoire, bien que pieuse à Fexcès, ne détestait pas la bonne chère ; en temps de carême, ce qui la préoccupait avant tout, c'était la nature des mets qui paraissaient sur sa table. Elle voulait bien goûter d'un bon plat, mais à la condition qu'il ne lui fût pas interdit par les prescriptions de l'Eglise.

« Je la vis un jour, écrit Mme Gampan, très tourmen^ tée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait.

« 11 s'agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner. Le prélat prit aussitôt le ton de voix positif, l'attitude grave d'iin juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très froid ; que si l*^ jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart d'heure, Tanimal était réputé gras; que si le jus restait en huile, on pourrait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire en fit l'épreuve : le jus ne figea point. Ce fut une joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. »

23t; MOEURS INTIMES DU PASSÉ

Ces scrupules, Madame Victoire ne fut pas seule à les avoir ; ils étaient partagés par tous ceux que tourmentaient les affres d'une conscience trop chatouilleuse.

En 1660, on souleva, dans le monde savant, la subtile question do savoir si les clystères rompaient le jeûne : an clysleriam frangai jejuniiim ? Cette question, proposée par un médecin, fit éclore une foule de thèses, plus divertissantes les unes que les autres (1).

Une non moins grave question était venue, quelque temps auparavant troubler la conscience des amateurs de chocolat ; il s'agissait de savoir s'il rompait, lui aussi, le jeûne de l'Eglise.

Divers docteurs discutèrent longuement pour et contre. Dès le seizième siècle, le tournoi avait commencé. Le P. Rodrigo Manrique rapporte que la difficulté ayant été soumise à Paul V, ce pape ordonna qu'on préparât en sa présence la boisson en litige, et prononça : Hoc non frangit jej'uniam — (Cela ne rompt pas le jeûne).

Le pape Grégoire XIII, aussi indulgent pour le chocolat qu'il l'avait été pour la Saint-Barthélémy, s'était déjà prononcé dans le même sens. Beaucoup

(1) V. les Gayelez dEseulape, par les docteurs Cabanes et WiTKOwsKi. Maloine, éditeur.

LE CARÊME SOUS l'aNCIEN REGIME 237

d' autres Juristas, caîedraticos, ieologos et canonislas publièrent des livres sur ce sujet; mais l'ouvrage le plus curieux est celui du P. Thomas Hurtado, imprimé en 16/i2, sous le titre de : Si el chocolaté quebranla el ayiino de la Iglesia (Si le chocolat rompt le jeune de l'Église).

L'auteur, qui examine ensuite au même point de vue la question du tabac, traite à fond celle du chocolat. Il cite tour à tour Aristote et Aristophane, Pline et Platon, Hippocrate et Galien, saint Augustin et Thomas d'Aquin, Escobar et le Père Sanchez.

En résumé, l'auteur est d'avis que le chocolat, de même que le vin, ne rompt pas le jeûne, même quand on le prend par plaisir, à la condition toutefois qu'on le prenne en petite quantité, qu'on ne le fasse pas trop épais, et qu'il ne soit préparé ni au lait ni aux œufs, il y a encore une condition : c'est qu'il ne soit pas falsifié, « comme le font, dit-il, les marchands, au moyen d'un mélange de farine de fèves, de garbanzos (pois chiches),ou autres substances... » Ce détail prouve que la sophistication du chocolat ne date pas d'hier.

Sans doute est-ce à l'indulgence de certains théologiens qu'est dû le mot qu'on prête à une vieille pécheresse espagnole, dont le chocolat était devenu l'unique passion; elle ne lui trouvait qu'un défaut, celui de n'avoir pas l'attrait du fruit défendu* « Quel

dommage, s'écriait-elle en poussant un gros soupir, que ce ne soit pas un péché mortel ! » Que laslima que no sea pecado montai !

Philippe V avait peut-être lu le traité du casuiste Tomas Hurtado, toujours est-il qu'il prenait son chocolat en toute tranquillité de conscience, si nous en croyons Saint-Simon.

«... Un jour que je vis la reine prendre plusieurs fois du tabac, écrit le mémorialiste, je dis que c'étoit une chose assez extraordinaire que de voir un roi d'Espagne qui ne prenoit ni tabac ni chocolat. Le roi me répondit qu'il étoit vrai qu'il ne prenoit point de tabac; sur quoi, la reine fit comme des excuses d'en prendre, et dit qu'elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, à cause du roi, pour s'en défaire, mais qu'elle n'avoit pu venir à bout, dont elle étoit bien fâchée. Le roi ajouta que, pour du chocolat, il en prenoit avec la reine tous fes matins, mais que ce n'étoit que les jours de jeûne !

— Comment, sire, repris-je de vivacité, du chocolat les jours de jeûne !

— Mais fort bien, ajouta le roi gravement, le chocolat ne le rompt pas.

— Mais, sire, lui dis-je, c'est prendre quelque chose, et quelque chose qui est fort bon, qui soutient et même qui nourrit*

LE CARÊME SOUS l'aNCIEN RÉGIME " 239

— Et moi je vous assure, répliqua le roi avec émotion et rougissant un peu, qu'il ne rompt pas le jeûne; car les Jésuites, qui me l'ont dit, en prennent tous les jours de jeûne, à la vérité sans pain ces jours-là, qu'ils y trempent les autres jours. »

« Je me tus tout court, ajoute Saint-Simon, car je n'étais pas là pour instruire sur le jeûne, mais j'admirai en moi-même la morale des bons Pères et les bonnes instructions qu'ils donnent, l'aveuglement avec lequel ils sont écoutés... Dans quelles ténèbres épaisses et tranquilles vivent les rois qu'ils conduisent (1) ! »

Il fut un temps où les dispenses du Carême étaient accordées avec une grahde libéralité, à ce point que le pape Benoit XIV dut écrire jusqu'à trois encycliques, pour s'élever contre la facilité avec laquelle les évêques (2) les concédaient, et pour protester contre « les incroyables complaisances » des médecins qui oublient que, ce faisant, ils « chargent leur conscience d'un péché très grave ».

Avant de fulminer, le bon pape aurait dû prêcher d'exemple : n'est-ce pas lui, en effet, qui, voulant témoigner à Montesquieu tout le cas qu'il faisait

(1) Voyage en Espagne, du baron Davillier et G. Doré (Tour du Monde, 2" semestre 1872).

(2) V. un mandement publié par Mâssillon, évolue de T.lermont en 1732, dans V Intermédiaire, 30 décembre 1895.

240 MCMSURS INTIMES DU PASSK

deson Esprit des lois, accorda à l'auteur et à sa famille l'autorisation de faire gras toute leur vie les jours maigres PLepiquantdela chose, c'estqueMontesquieu» trouvant les droits de chancellerie trop élevés, en refusa le paiement — et le bref ne fut jamais expédié.

Quant aux médecins, c'était les accuser un peu gratuitement; si certains d'entre eux signèrent des certificats de complaisance, il en fut qui s'employèrent de leur mieux à vanter les bienfaits d'une alimentation maigre. L'utilité hygiénique du Carême fit même le sujet d'une thèse, soutenue à la Faculté de médecine de Gaen, en 1711, par un confrère du nom de Marescot, sous le titre de : Quadragesimœ jejiiniiim salabre.

En 1700, le docteur Barthélémy Linant avait publié tout un volume sur le même sujet : L'abstinence de la viande rendue aisée ou moins difficile à pratiquer, ou régime de vie avec lequel on peut prévenir et rendre moins grandes les incommodités qui surviennent à ceux qui font maigre par te ménagement des tempéraments, le choix et le bon usage des aliments maigres simplement apprêtés.

Enfin, en 1758, un docteur Planque écrivait que, « si le Carême n'était pas d'institution religieuse, il devrait être d'institution médicale ».

Les philosophes emboîtèrent le pas aux médecins, en même temps que les littérateurs (1).

(1) Voir l'opinion de Bernardin de Saint^Pierre et celle d'^ hb^hardj dans Nicolardot, Hist. de la table, pp. lôi^lGô;

LÉ CARÊME SOUS l'aNGIËN RÉGIME Ul

J.-J. Rousseau, en maints endroits de ses œuvres, se prononce en faveur de l'alimentation maigre. Voltaire partageait sur ce point le sentiment de son habituel adversaire : « Il paraît utile, écrit-il, qu'il y ait un temps dans l'année où l'on égorge moins de bœufs, de veaux, d'agneaux et de volailles. »

Quant à Diderot, il a dit, en peu de lignes, tout ce qu'il y avait à dire.

« Le Carême que pratiquent les chrétiens, à l'entrée du printemps, écrit l'auteur du Neveu de Rameau, semble ne devoir être regardé comme une loi de privations agréables à Dieu, qu'autant qu'elle est une leçon de tempérance, un précepte médicinal, une abstinence salutaire, qui tend à préserver des maladies de la saison, qui dépendent principalement de la surabondance des humeurs. »

Diderot lirait dans l'avenir, dans un avenir proche; la Révolution, ^près avoir supprimé toutes les pratiques religieuses, devait maintenir, sous une autre forme, l'institution du Carême : le Carême civique, destiné à remplacer celui de l'Eglise, avait surtout pour but de diminuer la consommation de la viande, devenue une denrée dont la rareté doublait le prix.

« La religion, s'écriera Vergniaud, dans un de ses élans oratoires, a bien ordonné un Carême pour honorer la Divinité. Pourquoi la politique n'useraitelle pas d'un moyen semblable, dans l'intérêt de la

Patrie, pour arrêter, pendant un temps, la consommation des veaux [sic) (i). »

Dans une séance ultérieure, un autre député, Thuriot, renchérissait sur la proposition de son collègue ; il demandait, sans sourciller, « que les citoyens de la République observassent une abstinence nationale pendant le mois d'août... afin que les bestiaux puissent grandir (2) ». En conformité de ce vœu, la section de T Homme Armé prenait, le 20 juin, un arrêté décrétant un Carême civique de six semaines ; le lendemain, la section de Montmartre décidait de faire maigre pendant le même temps.

L'année suivante, le Comité de salut public s'émouvait à son tour : le 21 janvier 179/i, Barère, au nom du Comité présidé par Saint-Just, présentait un rapport dans le sens du projet de Vergniaud, concluant à ce que « les patriotes s'imposassent volontairement les privations nécessaires... le Carême étant d'ailleurs une institution puisée dans la nature (3) ».

C'était revenir, par un long détour, à la doctrine des hygiénistes et proclamer sous une autre forme que, si le Carême n'existait pas, la médecine devrait l'inventer.

(1) Moniteur, 20 avril 1793.

(2) Moniteur, 11 juin 1793.

(3) NicoLAY, loc. cit.

L'histoire des mœurs et des usages des divers peuples est pleine d'enseignements. Outre qu'elle nous éclaire sur leur mentalité, elle nous montre, par voie de comparaison, combien certaines pratiques, certaines coutumes sont traditionnelles ; elle explique, par la distance des temps et des lieux, des différences qui ne sont le plus souvent qu'apparentes.

Nous nous étonnons parfois des singularités dont nous avons, sous une forme atténuée, le spectacle sous les yeux, sans songer à nous en émouvoir ; c'est qu'au fond, l'espèce humaine est immuable, sous un vernis de civilisation beaucoup moins avancé qu'il ne paraît.

Quoi qu'en prétendent les dénigreurs systématiques du passé, notre raison a fait peu de progrès et nos mœurs se ressentent toujours de leur barbarie originelle. L'être impersonnel qu'est la foule est, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel,

au plus bas degré de l'échelle. Certes, il y a des héroïsmes collectifs, des épidémies . de martyres ; mais combien d'actes de démence ne relève-t-on pas à la charge des multitudes !

La foule, a-t-on dit (1), est femme, « par sa docilité révoltée, sa crédulité, son nervosisme, ses brusques sautes de vent... (passant) de la fureur h la tendresse, de l'exaspération à l'éclat de rire... »

Crédulité, nervosisme ; suggestibilité, proposerions-nous à la place des deux premiers termes, pour caractériser la foule « processionnelle et orante », qui va dérouler sous nos yeux ses pieuses extravagances.

11 y a là une contagiosité indéniable, une sorte de suggestion muluelle : l'on s'entraîne l'un l'autre, comme par un consentement tacite, à lâcher bride aux pires instincts.

On serait mal venu à s'indigner contre l'étrangeté et la dépravation de la plupart de ces rites et cérémonies, qui se pratiquaient sous le couvert de la religion, legs du paganisme que l'Eglise avait sanctifiés en les adoptant.

Les processions, qui avaient encore lieu il y a quelques années, et qui tendent à disparaître de jour en jour, ne sont qu'une vague réminiscence des grandes fêtes païennes, un dernier vestige de l'ido-] latrie antique.

(1) Tarde, l'Opinion et la Foule. Paris, 1901.

LES PROCESSIONS LICENCIEJUSES 245

Depuis longtemps les théories religieuses qui se déroulent dans nos rues n'offrent plus le spectacle scandaleux dont se réjouissaient nos aïeux et leur souvenir en est assez effacé, pour qu'on puisse se risquer à l'évoquer, sans crainte de les voir renaître.

Parlerons-nous d'abord des fêtes qui se célébraient à Rome et en Grèce, en l'honneur d'Isis, de Gérés ou de Diane ? Rappellerons-nous le culte particulier qu'avaient voué les Égyptiens au symbole de la génération, qu'ils promenaient, à époques déterminées, en grande pompe, ou vénéraient avec ferveur dans les temples ? Notons, en attendant, cette particularité, que l'usage de promener en procession l'organe de la virilité subsistait, à la fin de l'avantdernier siècle, dans une contrée éloignée de l'Egypte, dans les Etats du Gongo.

Un voyageur, M. de Grandpré, fut témoin, en 1787, d'une pantomime exécutée par des hommes masqués et qui portaient avec affectation, c'est son expression (1), (( un Priape énorme, qu'ils agitaient avec un ressort. » Or, Hérodote qui avait assisté à une cérémonie analogue, plus de deux mille ans auparavant, en a fait une description presque identique.

(1) Voyage à la côte occidentale d'Afrique, t. I, p. 118.

Les Égyptiens, écrit-il (4), célèbrent la fête de Bacchus à peu près de la même manière que les Grecs ; mais, au lieu de Phallus, ils ont inventé des figures d'environ une coudée de haut, qu'on fait mouvoir par le moyen d'une corde. Les femmes portent, dans les bourgs et les villages, ces figures, dont le membre viril n'est guère moins grand que le reste du corps, et qu'elles font remuer. Un joueur de flûte marche à la tête ; elles le suivent en chantant les louanges de Bacchus...

Cette similitude d'usages dans des pays laissant entre eux de vastes déserts et à une distance vingt fois séculaire, attestent une survivance que nous aurons plus d'une fois à constater, au cours de cette étude.

Le culte de la divinité générative se retrouve, du reste, ailleurs qu'en Egypte. Les colonies Égyptiennes, en venant s'établir dans les différentes parties de la Grèce, l'avaient importé avec elles. Les ft Phallophories » des Grecs, célébrées en l'honneur du dieu-soleil Bacchus, ne différaient pas sensiblement des Pamylies, que les Egyptiens célébraient en l'honneur du dieu-soleil Osiris.

A leur origine, ces fêtes avaient lieu sans luxe et sans apparat.

(1) HÉRODOTE, Euterpe, liv. II, sect. 48.

PROCESSION DE FI.AOl

'ÉPOyUE DE LA UGUK,

Deux hommes marchaient à la tête du cortège, l'un portait une cruche de vin, et l'autre un cep de vigne ; un troisième traînait un bouc ; un quatrième (Hait chargé d'un panier de figues ; une figure de Phallus fermait la marche.

Au temps où vivait Plutarque, qui consigne ces curieux détails (1), Tordonnance de cette pompe religieuse avait perdu beaucoup de sa simplicité primitive. La marche s'ouvrait par des Bacchantes, .quiportaient des vases pleins d'eau ; ensuite, s'avançaient de jeunes vierges, recommandables par la pureté de leurs mœurs et par leur naissance, appelées CanéphoreSj parce qu'elles portaient des corbeilles d'or, remplies des prémices de tous les fruits et où se trouvaient des serpents apprivoisés, différentes fleurs, quelques objets mystiques, comme le sésame, le sel, la fécule, le lierre; des pavots, des gâteaux de /or/ne om6///ca/e (des placentas) (2) ; enfin, le Phallus, couronné de fleurs (3).

(1) Plutarque, Œuvres morales (Traité de l'amour des richesses).

(2) Les Syracusains, dit Athénée, lors des Thermophories, envoyaient, dans toute la Sicile, à leurs amis, des gâteaux faits avec du miel et du sésame : ces gâteaux avaient la forme du sexe féminin. Les Romains faisaient, avec de la fleur de froment, des pains, qui présentaient la figure de l'un ou de l'autre sexe : Martial en parle dans ses Épigrammes. Les Romains avaient donné cet exemple, les Français l'imitèrent. Dans plusieurs parties de la France, on fabrique des pains qui ont la figure du Phallus. On en trouve de cette forme dans le Bas-Limousin, et notamment à Brives. Quelquefois ces pains ou miches ont

2Ô2 MCKURS INTIMES DU PA.SSK

A la suite de cette troupe de vierges, paraissaient les Phallophores : c'étaient des hommes qui ne portaient point de masque sur le visage, mais qui couvraient celui-ci avec un tissu l'orme de feuilles do lierre, de serpolet et d'acanthe. Une épaisse couronne de lierre et de violettes ceignait leur tête. Ils

les formes du ^xe féminin : tels ceux que l'on fabrique à Clermont, en Auvergne, et ailleurs. Dans la ville de Saintes, un curieux usage se pratiquait jadis le dimanche des Rameaux : les femmes, même les plus dévotes et les enfants des deux sexes, portaient à la procession, au bout d'une branche ou rameau bénit, un pain creux, en forme de Phallus. Le prôtrf bénissait ces pains i)halliques, et les femmes les conservaient pendant toute Tannée, comme une amulette, un préservatif. A Saint-Jean-d'Angély, le jour de la Fête-Dieu, on portait de même, à la procession, des petits pains nommés, dans le pays, fateux, et qui avaient la forme de Phallus. Cet usage existait encore lorsque M. Maillard était sous-préfet de cette ville : il le fit supprimer (Dulaure, infrà cit.).

(3) Le Phallus figurait aussi, dans la fête des Libérales, qui avait lieu à Rome, le 17 mars, six jours après l'époque où les Grecs célébraient leurs Dyonisiaques, et trois jours avant celle où les Égyptiens fêtaient les Pamyliés. La fête du dieu Liber durait un mois, pendant lequel on se livrait à la débauche la plus effrénée. Un char magnifique, portant un énorme « simulacre de la virilité », s'avançait jusqu'au milieu de la place publique, où avait lieu une station : là, on voyait s'avancer la mère de famille la plus respectable de la ville, qui venait placer une couronne de fleurs sur cette figure obscène. (Cf. la Cité de Dieu, de Saint Augustin, livre 7, chap. 21). A la fête de Vénus, qui se célébrait dans les derniers jours de mars ou le 1°' avril, les dames romaines montaient, en procession, au Quirinal, où s'élevait la chapelle du Phallus, s'emparaient de l'objet sacré et le transportaient jusqu'au temple de Vénus Erycine, situé hors de la porte Colline. Des cornalines gravées représentent cette pompe phallique.

portaient l'amict et la robe augurale ; ils tenaient en mains de longs bâtons, de la cime desquels pendaient des phallus. Cette partie de la solennité était nommée Phallophorie, Phallogogie^ Périphallie.

Venait ensuite un chœur de musiciens et de chanteurs; puis, les Ityphalles, vêtus de robes de femmes. Suivaient le van mystique et autres objets sacrés. Des groupes de satyres et de bacchantes complétaient le cortège (1).

Les prêtres d'Isis (autrement dit de Vénus) portaient dans les cérémonies le van mystique, lequel reçoit le grain et le son, mais ne garde que le premier en rejetant le second. Les prêtres d'Osiris portaient le tau sacré, ou la clef qui ouvre les serrures les mieux fermées.

Le iau figurait l'organe de l'homme ; le van, celui de la femme ; à côté du tau, et pour simuler les rapports des deux sexes, figurait, dans les attributs d'Osiris, l'œil avec ou sans sourcils.

Quant au Phallus, il était, selon l'expression d'Apulée, « l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères les plus secrets ». On le voit sans cesse reparaître dans le culte égyptien.

On pressent quels désordres devaient produire, dans de pareilles cérémonies, la promiscuité des sexes, alors surtout qu'on préludait à ces manifes-

(1) J.-A. DuLAURE, Des Divinités génératrices. Paris, 1885.

254 MœUBS INTIMES DU PASSE

tations d'indécence publique par plusieurs jours d( repos et de continence !

C'est une vérité banale à force d'être démontrée, que la plupart des pratiques du paganisme sont passées aux chrétiens presque sans altération. La plus remarquable des cérémonies que l'idolâtrie ait transmise au christianisme et qui a conservé le plus de traces de son origine est assurément celle des processions, qui se font, ou se faisaient, il y a encore quelques années, tant à l'époque des grandes fêtes que dans des circonstances particulières. Indépendamment, en eiîetydes processions qui se font régulièrement^ il y en a d'extraordinaires, telles que celles pour obtenir de la pluie en temps de sécheresse, ou inversement le beau temps, s'il y a persistance de pluies; pour hâter la convalescence des princes, etc. Il en était de même chez les païens.

L'Eglise chrétienne fait des processions autour des champs, pour bénir les fruits de la terre : les âncie"ns célébraient la fête des « Nielles », afin de se mettre à l'abri de ce parasite.

Les premiers chrétiens assistaient aux processions nu-pieds (1), en récitant des cantiques; plus

(1) Tertullien se moque de cette pratique, empruntée par les chrétiens aux païens {Tertulliani Apologeticus, cap. 40.)

tard, on ne se contenta plus de la nudité des pieds, on se découvrit d'autres parties du corps (1). , Ce fut probablement l'habitude de voir des pénitents tout nus et fouettés, pour obtenir l'absolution de leurs péchés, qui donna naissance aux abus et aux égarements dont on va lire le récit.

Vers le milieu du seizième siècle, apparaît la première secte àe. flagellants. On fut loin de soupçonner, ù Torigine, que ces pauvres maniaques agissaient dans un autre but que celui d'une expiation volontaire. Quand on les voyait s'avancer deux à deux, précédés de croix et de bannières, les prêtres marchant à leur tête, psalmodiant des hymnes et

(1) Au septième siècle, l'empereur Héraclius suit les processions les pieds et la tète nus. Au siècle suivant, Charlemagne, avant de partir contre les Huns, se livre aux mêmes pratiques. Peu à peu, on arrrve à se dépouiller de ses habits et à suivre les processions en chemise, enfin à enlever complèteraent ce dernier vêtement : en 1221, lorsque Louis VIII se rendit à la Rochelle, pour en chasser les Anglais, la reine fit célébrer, à Paris, pour le succès des armes de son royal époux, une>procession, où les habitants et même les étrangers figuraient nupieds et en chemise ; quelques-uns étaient même absolument nus.

C'était la coutume, soit dans les pèlerinages, soit dans les processions instituées pour faire cesser un fléau ou une grande sécheresse, d'aller « pieds déchaus et en langes ». Cela se passa de la sorte avant le départ pour les Croisades, et de même en Palestine, par l'ordre de saint Louis; il en fut de même en 1211, à Liège ; en 1315, à Paris : à cette date eurent lieu, dans la capitale, plusieurs processions particulières, où tous les assistants, ù l'exception des femmes, étaient entièrement nus. {Continuateur du Chroniqueur de Nangis, an 1315 ; cf. Dulaure, op. cit., chap. XVI).

des proses rimées, qui eût douté do la pureté de leurs intentions ?

Ils allaient en procession de ville en ville, de village en village, hommes et femmes, filles et garçons? enfants et vieillards, nus jusqu'à la ceinture {solis piidendis honesie velatis), parles plus grands froids, la tête couverte d'un capuchon leur couvrant le visage, tantôt se frappant, tantôt fustigeant leur voisine ou voisin, avec des fouets et des lanières de cuir, jusqu'à effusion de sang.

La vue du sang avait le don de les exalter jusqu'au paroxysme ; et c'étaient des cris, des gémissements ou des larmes ; et leur fureur, leur excitation redoublaient; et l'indécente pantomime finissait par une orgie sans nom, la nuit, dans la campagne, au fond des bois ou dans les lieux écartés.

Le voile de la religion couvrait toutes ces turpitudes : toutes les fois qu'ils prononçaient le nom de Jésus, ils se prosternaient à terre, dans l'endroit où ils se trouvaient, quel qu'il pût être, boueux ou pierreux, sec ou humide, chaud ou froid, sans la moindre hésitation (1).

Sans nier que CBtte fustigation pouvait surexciter les sens^ les casuistes veulent nous faire entendre que le patient n'en avait que plus de mérite à dompter l'aiguillon de la chair et à conserver sa chasteté,

(1) Lebeb, Collection des meilleures dissertations, etc., t. Il, 3" livraison.

« SOUS l'empire d'une vive démangeaison de pécher (1) ». Mais combien résistaient à ces sollicitations ? Combien, se livrant à ces récréations étranges, en faisaient une œuvre propitiatoire ?

C'était, en réalité, un but de sensualité que la plupart poursuivaient. Le sadisme seul animait leur fougue. La puissance ecclésiastique le comprit, qui s'empressa de condamner ces hérétiques ; mais l'hérésie, après avoir sommeillé près d'un siècle, allait se réveiller plus ardente que jamais.

Elle reparut d'abord en France, dans les provinces du Nord et de l'Est. Les lanières de cuir furent seulement remplacées par des fouets armés de pointes de fer.

11 y avait la « pénitence commune », dans laquelle hommes et femmes, tête et visage voilés, épaules et reins nus, échangeaient entre eux une grêle de coups de discipline. 11 y avait la « pénitence individuelle », où chacun recevait, de la main du général de la dévotion, un pombre de coups variant selon la nature du péché qu'il lui fallait expier..

Les pénitents s'étendaient tous à terre, dans des

(1) P. DuFOUR, Histoire de la Prostitution chez tous les peuples du monde (Paris, 1853), t, V, chap. XXVII.

positions conformes au péché qu'ils avaient commis : l'adultère se couchait à plat ventre; l'ivrogne feignait de boire; l'avare, d'enfouir un trésor; le parjure élevait en l'air trois doigts de la main.

Tous découvraient la partie du corps que la fustigation devait atteindre. Cette fustigation, le chef de la confrérie la distribuait d'un bras vigoureux, au prorata des péchés qu'accusait la pantomime muette du patient.

Le peuple venait en foule se repaître du spectacle et admirer ces martyrs volontaires, qui ne se lassaient pas plus d'être battus que de battre. Lors de la grande peste noire de 1343, on compta, paraît-il, en France, près de 800.000 flagellants — chiffre qui doit être évidemment exagéré ! — parmi lesquels figuraient nombre de gentilshommes et de nobles dames, abandonnant leurs familles, leurs châteaux, pour s'enrôler dans ces bandes de fanatiques et de libertins.

En 13/i9, la secte des flagellants, qui n'avait pas fait parler d'elle pendant une cinquantaine d'années environ, reparaissait en Italie, plus spécialement à Lucques, en Allemagne, en Flandre, dans le Hainaut, en Lorraine, etc. C'est encore à l'occasion d'une peste qui avait désolé une grande partie de l'Europe qu'on vit renaître ces folies licencieuses.

Les nouveaux flagellants s'étaient donné pour règle de ne point adresser la parole à une femme ; de ne

pas coucher sur la plume; de ne pas s'arrêter plus d'une nuit dans chaque paroisse. Ils portaient des croix sur leurs habits et à leurs chapeaux ; leur fouet était pendu à leur ceinture.

Quiconque voulait être enrôlé, s'engageait à observer les règlements de la secte. Chacun était tenu de justifier qu'il pouvait au moins dépenser quatre sols par jour, afin de ne pas 'être réduit à la mendicité ou de vivr(! sur le commun. De plus, il devait prouver qu'il s'était confessé, qu'il se repentait de tous ses péchés, pardonnait à ses ennemis et avait « lu permission de sa femme ».

Le roi Philippe de Valois ne crut pas devoir autoriser l'entrée en France de ces hérésiarques, après avoir recueilli l'avis des docteurs en théologie de r Université de Paris, qui condamnèrent ces pratiques comme contraires à la loi de Dieu et aux règlements de l'Eglise. Le Pape Clément Yl leur donna le coup de grâce, par sa bulle Inter sollicitudines.

La flagellation se réfugie, dès lors, dans les couvents, et n'outrage plus les regards des passants, dont elle allumait la lubricité. 11 faut arriver au règne du plus efféminé des monarques, pour la voir réapparaître au grand jour et braver la décence et l'honnêteté publiques.

En 157Zi, Henri III, étant à Avignon, fut témoin de la procession dite des battus ou àa^ pénitents, qui se faisait dans cette ville de temps immémorial. Il

LES PROCESSIONS LieKXCIEUSES 261

tint ù y assister, ainsi que le cardinal de Lorraine, qui devait y trouver la mort.

Les causes de cette fin ont été diversement commentées: tandis que, pour les uns, le cardinal aurait respiré l'odeur toxique d'un flambeau, pour d'autres, il aurait été empoisonné par une bourse que lui aurait présentée un empoisonneur fameux du temps (1). Selon plus de vraisemblance, le cardinal mourut, comme l'a rapporté L'Estoile dans son Journal (2), « d'une fièvre symptomée d'un extrême mal de tète, provenu du serein d'Avignon, qui est fort dangereux, qui lui avoit offensé le cerveau à la procession des Battus, où il s'estoit trouvé en grande dévotion, avec le crucifix à la main, les pieds à moitié nuds et la teste peu couverte... » Pleurésie ou pneumonie; à coup sûr, pas d'empoisonnement.

Il semble qu'à cette époque, il soufflait sur les têtes couronnées comme un vent de folie. Henri III (et de lui rien ne saurait étonner), mais Catherine de Médicis, le roi de Navarre lui-même, ce « mécréant », demandèrent à se faire admettre dans la confrérie des Battus.

(1) Cf. Poisons el Sortilèges, des docteurs Cabanes et Nass, 2* série (2» édition), p. 41.

(2) T. I, p. 40; cité par P. Robiquet, Paris el la Ligue sous le règne de Henri III. Paris, 1886.

2^2 MœURS INTIMES DU PASSE

Henri III ne se contente pas de cette manifestation platonique ; neuf ans plus tard, il institue à Paris une confrérie à l'instar de celle d'Avignon, dont il composera lui-même les règlements, qui seront imprimés sous le titre de Congrégation des pénilenls de V Annonciation de Notre-Dame.

Henri III venait de passer un joyeux carême, courant les rues avec ses mignons, masqués comme lui, faisant mille insolences et extravagances, « allant rôder de maison en maison, voir les compagnies jusques à six Jieures du matin. » Le moment était singulièrement choisi pour une fondation pieuse ; mais c'était assez dans la nature de ce prince d'entremêler le sensuel et le mystique, d'associer la religion à l'obscénité.

Les nouveaux pénitents avaient un costume composé d'un long sac en toile de Hollande, avec un capuchon pointu qui leur couvrait le visage, sans autre ouverture que deux trous pour les yeux. Le roi tint à honneur de suivre la procession, ainsi que les plus hauts personnages du royaume, et bien qu'il tombât une pluie battante, ce qui donna lieu à l'épigramme de circonstance :

De se couvrir d'un sac mouillé, Après avoir pillé la France, Et tout son peuple despouillé, Est-ce pas belle pénitence ?

Le jour de l'Annonciation eut lieu cette première sortie des Pénitents. Sur les quatre heures du soir, les « confrères » sortirent du couvent des Augustins, et se rendirent en procession à l'église de Notre-Dame. Le roi était sans gardes et n'avait pas de marque distinctive. Le cardinal de Guise portait la croix ; le duc de Mayenne faisait l'office de maître des cérémonies. Les chantres , vêtus en pénitents, chantaient les litanies en faux-bourdon.

Les prédicateurs tonnèrent vainement en chaire contre ces excès. Le curé de Saint-Pierre-des-Arcis, qui prêchait le carême à Notre-Dame, au mois de mars 1583, stigmatisa, en termes virulents, ces mômeries sacrilèges. Il railla, non sans humour, les pénitents de cour et leur, chef, dont il dévoila les rites, dans les termes les plus imagés (1).

Le roi l'ayant [appris, l'imprudent sermonnaire reçut l'ordre de cesser ses prêches et le chevalier du guet le conduisit à Melun, dans une abbaye, où ileut tout loisir de réfléchir aux suites de son incartade.

Mais le moine était obstiné et décidé à relever, à la première occasion, la tête. On conte qu'avant son

(1) « J'ay esté advcrli de bon lieu, co-nlait-il joyeusement à ses ouailles, qu'hier au soir (qui estoit le vendredi de leur processionV la broche tournoit pour le soupper de ces pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit le petit tendron qu'on leur tenoit tout prest. Ah ! malheureux, vous vous moquez donc de Dieu sous le masque?...»

départ pour la retraite qui lui était assignée, « de par ordre du Roy», le duc d'Épernon étant venu lui rendre visite, lui dit : « Monsieur nostre maître, on m'a dit que vous faites rire les gens à vostre sermon ; cela n'est guère beau. » Tout aussitôt, l'intraitable curé de riposter : « Je n'en ai jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait pleurer. »

Les moines avaient, en ce temps, leur franc parler ; nous aurons l'occasion d'en donner un plus décisif témoignage, si nous mettons quelque jour en scène les libres prêcheurs de jadis. Contentonsnous de rappeler que l'un des prédicateurs ordinaires du roi blâma publiquement les débordements licencieux de Henri III et de ses inséparables mignons. Le roi ne trouva rien de mieux, pour le désarmer, que de lui faire remettre une somme de quatre c.ents écus, « pour acheter du sucre et du miel », ce qui n'empêcha pas le bonhomme de devenir l'un des .plus farouches ligueurs.

Une sourde Opposition se manifestait jusque dans le palais royal : on faisait gorges chaudes, dans les cuisines du Louvre, des pénitents de l'Annonciation et Henri dut faire fustiger 80 pages ou laquais, pour mettre les railleurs à la raison.

On avait beau se moquer tout haut, on approuvai tout bas ces mascarades indécentes: la preuve en es

LES PHOCESSIOXS LICENCIEUSES 2(>r)

que, par tous les temps, la multitude s'y pressait. Lorsqu'il prit fantaisie au roi de recommencer les cérémonies dont il était le suprême ordonnateur, tout Paris en accueillit la nouvelle avec une joie mal dissimulée. Alors comme aujourd'hui, la po" pulation parisienne trouvait son plaisir à la moindre exhibition. Qu'il s'agît des entrées de souverains (1), où de belles fdles, dans 'le costume de notre mère Eve, simulaient des fontaines naturelles (2); ou bien de processions, ou même de pompes funéraires, les masses se ruaient d'un même élan au spectacle, gai ou triste, pourvu qu'il fût prétexte à badauderie.

(1) Lorsque Louis XI, en 1461, fit son entrée à Paris, on plaça, devant la fontaine du Ponceau,dit l'auteur de la Chronique de ce roi, « trois belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues; et leur veoit-on le beau te tin droit, séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante, et disoient de petits motets et bergerettes» ; la scène a été merveilleusement reconstituée dans la belle peinture de Tattegrain, qui se trouve à THôtel de Ville de Paris. A l'entrée de Charles le Téméraire à Lille, en 1468, on représenta le Jugement de Paris. Trois Flamandes figuraient les trois déesses; elles parurent devant Paris, leur juge, et devant le public, nues comme la main. Enfin, pour se borner à ces exemples, quand François I"' et la reine Claude firent leur entrée à Angers, en lôKî, tm Bacchus, ayant dans chaque main une grappe de raisin, était juché sur la cime d'un cep de vigne, au pied duquel était représenté, dit Bour- DiGNÉ, « le patriarche Noé endormi et montrant ses parties honteuses ».

(2) En décrivant une fête que donna le duc de Bourgogne en 1403, Monstrelet dit qu'on y voyait « une pucèlle qui, de sa mamelle, versoit hypocras en grande largesse; à côté delà pucelle étoit un jeune enfant qui, de sa broquette, rendoit eau rose ». Chroniq., vol. III, f" 55 v", cité par Dulaure.

Le 15 février, jour du mardi gras de l'an 1589, au dire d'un chroniqueur (1) minutieusement informé, « se firent à Paris de belles et dévotes processions, au lieu des dissolutions et ordures de mascarades et quaresmeprenans qu'on y vouloit faire les années précédentes ».

La première des processions de l'année avait eu lieu à la fin de janvier. Il y assista « quantité d'enfants, tant fils que filles, hommes que femmes... tous nus en chemise, tellement, qu'on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci », constate le naïf anecdotier. « Il y a telle paroisse, poursuit-il, où se voient de cinq à six cents personnes toutes nues, et à quelques autres, huit à neuf cents.,., selon la grandeur des paroisses ».

Le lendemain, dernier jour du mois, se firent de pareilles processions, «lesquelles s'augmentent de jour en jour en dévotion, Dieu merci (s/c)».

Le 3 février, « se tirent, comme aux précédents jours, de belles processions, où il y ^n avoit grandes quantités de tous nus, et portant de très belles croix. Quelques-uns, qui étoient à ladite procession, nus, avoient attaché, à leurs éierges ou flambeaux de cire blanche qu'ils portoient, des croix de Jérusalem ; les autres, des armoiries desdits défunts cardinal et duc de Guise ; aussi quelques-uns desdits

(1) Journal de Pierre de VEsloile, t. III.

qui étoient en procession avoient par-dessus leur chemise ou autre linge blanc... de grands chapelets de patenostres. »

Mais on vit plus triste spectacle le l^ du même mois, «jour du caresmeprenant ». Les prêtres de Saint-iNicolas-des-Champs se montrèrent à la foule dans un état de nudité complète ; le curé lui-même, nommé François Pigenat — le nom est écrit en toutes lettres dans le récit que nous transcrivons — le curé était tout nu, à part une guilbe (une guimpe) de toile blanche, qui dissimulait fort imparfaitement sa ixudité.

Le peuple prenait goût à ces exhibitions, car, le "lli du mois de février, tout le long du jour, on ne cessa de voir les processions parcourir les rues et toujours, pour corser le spectacle, il y avait des hommes et des femmes nus, voire des enfants : « les enfants des Jésuites, joints à ceux qui. y vont à la leçon... étoient tous nus et étoient plus de trois cents (1)... »

C'est un témoin oculaire qui rapporte ces extravagances pieuses, dont il se constitue l'apologiste, sans penser à mal, tellement c'était dans les mœurs du temps.

Obscénité, mysticisme, singulier alliage, mais qui

(1) Journal des choses advenues à Paris, depuis le 23 décembre 1588, jusqu'au dernier jour d'avril 1589, imprimé dans les Preuves du Journal de Henri III, de P. de l'Estoile, l. II.

270 Motl ttS INTIMES DU PASSE

ne choquait pas nos bons aïeux ; pas plus, d'ailleurs, que bien d'autres choses dont s'offense notre pudeur plus prompte à s'alarmer.

Encore n'avons-nous cité que les passages qui se trouvent chez tous les historiens ; en voici un qui a échappé à la vigilance de ceux entre les mains desquels les manuscrits de l'historiographe de la Ligue restèrent longtemps déposés.

Le peuple, écrit l'Estoile, estoit tellement eschauffé et enragé, s'il faut parler ainsy, après ces belles dévotions processionnaires, qu'ils se levoyeut bien souvent, de nuit, de leurs lits, pour aller quérir les curés et prostrés de leurs paroisses, pour les mener en procession...

Ainsi firent-ils de Tinfortuné curé de Saint-Eustache, que quelques-uns de ses paroissiens contraignirent à quitter sa couche, pour se mettre à leur tête dans leurs équipées nocturnes.

Et il avait grandement raison de blâmer ces promenades à travers la ville à heures aussi indues, le brave ecclésiastique, car « pour en parler franchement, » selon la benoîte expression du narrateur,

Tout y estoit de caresmeprennant, et que hommes et femmes, filles et garçons, marchoient pesle-roesie ensemble, tous nuds, et engendroient des fruits autres que ceux pour la fin desquels elles avoient été institué g^

LES PUOGESSION.S LICENCIEUSES 271

Et, comme il tient à ne rien avancer sans preuves, notre chroniqueur cite la fille d'une bonnetière, habitant près de la porte Montmartre^, qui « rapporta des fruits, au bout de neuf mois », que vous pouvez deviner.

Il y eut plus : un curé de Paris, « qu'on avoit ouy prescher, peu -auparavant, qu'en ces processions les pieds blancs et douillets des femmes étoient fort agréables à Dieu, en planta un autre qui vint à maturité au bout du terme (1) ».

Quand l'exemple partait de haut, comment ne pas le suivre et quand le roi lui-même donnait le branle, les courtisans ne pouvaient que surenchérir.

Le chevalier d'Aumale fut parmi les plus enragés de la bande. Ne s'avisa-t-il pas de jeter, soit dans la rue, soit même dans les églises, « au travers d'une sarbacane, des dragées musquées aux damoyselles, qui estoient par luy recognues, et après, reschauffées et refectionnées par les collations qu'il leur apprestoit, tantôt sur le pont au Change, autrefois sur le pont Notre-Dame, en la rue Saint- Jacques-la-Verrerie et partout ailleurs... au grand scandale de plusieurs bonnes personnes dévotes, qui allaient de bonne foy à ces processions ? »

(1) Journal de VEsloile, édition de MM. Champollion, citée par P. Dufour.

272 MœURS INTIMES DU PASSE

Ce précurseur du « divin marquis » n'eut heureusement pas d'imitateurs, et ses compagnons de débauche voulurent bien se contenter de jeux moins compliqués. Les héros de la Ligue s'en tinrent au « violement des femmes et filles de tous âges, et mesmes es temples saincts... » C'était, alors, jugé « vailïantise et galanterie »,

Ces pratiques devaient se maintenir longtemps et ne céder que peu à peu au progrès des lumières, ù l'empire de la raison. Au dix-huitième siècle, elles avaient encore lieu en diverses régions de la France.

Alors c'était la coutume que les fêtes des confréries de métiers se terminassent par des orgies, entretenues par les excès de boissons qui coulaient à flot en ces jours de liesse. A la procession des pèlerins de Saint-Jacques-en-Galice, c'était l'usage que ceux-ci remplissent leurs calebasses au premier cabar ret qu'ils rencontraient sur leur route, et qu'ils les vidassent ensuite dans la rue, en présence de tout le monde.

Précédemment nous avons parlé de la procession fameuse du Renard, où l'un de ces animaux figurait au milieu des prêtres, dans un cortège solennel. C'était, tout au plus, une satire inofïensive et le spectacle s'harmonisait avec la rudesse des mœurs du temps ; mais quel jugement porter sur la procès-

274 MDF.l HS 1>T1MKS nr PASSE

sion des pénitents de Perpignan, qui subsistait dans les dernières années du siècle de Voltaire et de Rousseau, presque à la veille de la Révolution ; qu'en dire, sinon que c'est une des plus insignes folies que l'histoire ait à enregistrer ?

Outre les personnages singuliers qui y figuraient, diversement affublés, on y remarquait des flagellants, « en corset et jupon blanc, brodés de noir, la tête coiffée d'un capuce en pain de sucre, haut do cinq pieds, qui laissait tomber sur le visage un linge percé de deux trous (1) ». Au corset était pratiquée une large ouverture, qui mettait à nu la plus grande partie du dos. C'était là qu'on les frappait jusqu'à effusion de sang, avec une discipline armée d'étoiles d'argent (2).

A l'occasion des bouffonneries ridicules qui marquaient la fête du Saint -Sacrement, à xAix-en-Provence, on a lu la lettre qu'un disciple de Gassendi écrivait à son maître. Dans cette épître, les divertissements des Provençaux sont comparés aux bacchanales, aux lupercales, aux fêtes les plus dissolues du paganisme. Toutes les débauches qui sont décrites dans Pétrone, tous les outrages à l'adresse de la Divinité et à la décence publique s'y trou-

(1) La procession de Disciplinans, que nous reproduisons* (p. 267), d'après Goya, donne une idée de ce qui se passait en Espagne, comme dans le Midi de la France.

(2) Leber, Colleclions, etc., t. X.

LES rnOÇESSIONS LICENCIEUSES 275

vent réunis. On y buvait, on y mangeait, on y cliantait, on y dansait, on s'y livrait enfin à tout ce que la pudeur commande de ne point nommer, sans frein ni ménageiïient.

L'Ancien comme le Nouveau Testament y étaient parodiés ; l'irrévérence de ces mascarades dépassait tout ce qu'on saurait imaginer.

Ces jeux commençaient le dimanche de la Trinité et pendant cinq jours, toute la ville était en liesse.

On a tenté bien des explications, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins embarrassées, de ces cérémonies singulières. On a voulu y voir l'image mystique des plus graves vérités de la morale et de la religion (1). Il ne faut pas, croyons-nous, se tant « matagraboliser » la cervelle. Peut-être retrouverait-on, dans l'esprit qui a présidé à l'institution de ces solennités, quelque noble intention ; mais, à la longue, celles-ci ont dégénéré de leur but primitif et ont dévié, par une pente rapide, vers l'obscénité la plus révoltante.

Qu'on ne se hâte pas d'en tirer argument en faveur de la dissolution des mœurs françaises, thème autour duquel brodent avec trop de complaisance nos ennemis ou nos rivaux. Ces insanités, ces indécences publiques ont eu pour théâtre à peu près tous les pays.

(1) Cf. Esprit du cérémonial (ÏAix en la célébralion de la Fêle- Dieu, par Pierre-Joseph (de Haitze), in-12, de 55 p. (1758).

27fi MOEURS INTIMES DU PASSE

Devons-nous rappeler les scandales des Anabaptistes et des Adamites, dans- les Pays-Bas (p. 273) ; la procession du géant Goliath, qui s'est maintenue à Anvers jusqu'à ces dernières années, etc. ?

L'humanité est une, et ce qu'on a nommé la « contagion mentale (1) » apparaît dans n'importe quoi lieu favorable à sa culture ; soit qu'elle éclose soudainement, spontanément ; soit qu'elle ne se développe que lentement, progressivement, et qu'elle n'éclate qu'après une incubation latente d'une plus ou moins longue durée.

(1) V. l'ouvrage des docteurs A. Vigouroux et P. Juqlelier, sur ce phénomène d'ordre psychologique.

Page 1