LA SOTTE DE MARGUERITE D AUTRICHE
(Recueil d'Arras, n" 555.)
298 MœURS INTIMES DU PASSE
vait être qu'un personnage indispensable ; aussi, lorsque le roi Jean, fait prisonnier à la bataille de Poitiers, le 20 septembre 135(), est conduit par les Anglais à Bordeaux, et de là transporté en Angleterre, qui lui tient compagnie dans sa détresse ? Son bouffon, qui se ressentira, d'ailleurs, bientôt de la fâcheuse disposition de son maître.
Il est passé. le temps des robes de velours, des fourrures de petit-gris. La misère est grande, et fol et varlet doivent se contenter des 'pannes et des vieilles cottes. Et fol et varlet tombent malades ; et ils recourent à Tapothicaire Jehan Donet, épicier à Londres, qui délivre pour le « maistre fol » un électuaire cordial doré et pour le varlet, une « recepte de pareilles et plusieurs herbes, semences et flours, pour faire une estuve et une emplastre ».
Bientôt la position du bouffon s'améliore, et sa garde-robe s'en ressent. Jehan le fol reprend son rang et sa préséance ; il n'est plus confondu avec la vulgaire domesticité.
A table, il a son gobelet à lui, un gobelet d'argent, que le roi a fait refondre en même temps que son propre hanap et, ce qui relève encore son importance, désormais deux valets sont attachés à sa personne.
Charles le Sage est signalé comme un des princes qui se plaisent le plus à l'entretien des fous. Le père se contentait d'un bouffon en titre et d'un grima
cicr ou rechigneur (1) ; le fils honore de ses faveurs pas -moins de trois porteurs de marottes, dont le plus connu est le fameux Thévenin de Saint-Legier, qui mourut en 137/i, et fut inhumé dans l'église Saint- Maurice, de Senlis (2). A Thévenin le roi fait élever un magnifique mausolée : le fou y est représenté dans le costume de son emploi, vêtu d'un long habit avec un capuchon et coiffé d'une calotte terminée par une houppe. Il tient sa marotte dans la main gauche et une bourse double dans la droite : ce dernier attribut a tout l'air d'être une arme parlante, les fous en titre d'office n'exerçant qu'à deniers comptants.
A Thévenin avait succédé Grand-Johan, sur lequel les chroniqueurs so.nt sobres de renseignements. On présume seulement qu'il était de Troyes en Champagne.
Cette cité avait, dit-on, le privilège de fournir des bouffons à la cour (3) ; à la vérité, on les recrutait un peu dans tous les pays, La reine Jeanne, femme de Charles V, avait une folle, Artaude, qui était du Puy..
(Ij Histoire des Français de divers étals, par Al. Monteil, t. VI, pp. 260 et 593.
(2) Sauval, Antiquités de Paris.
(3) Cf. Légendes, Curiosités et Traditions de la Champagne et delà fîr/e, recueillies par Alexandre Assier (Paris, Aubry, 1860) pp. 14-17.
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Pour Artaude du Puy, le roi ordonne à ses trésoriers de remettre à un pelletier de Paris la respectable somme de 179 francs, en or, en paiement de « certains draps pennez cendaulx, boutonnerez et fermaulx (l) d'or et d'argent, et pour la façon... (2). »
La quittance est du 3 janvier 1373.
Cette année même, un fou, dont nul historien n'a fait mention, jouait un rôle dans un événement qui appartient à l'histoire.
Le 28 avril 1373, Jean IV, de Bretagne, traître au roi de France et allié au roi d'Angleterre, s'embarquait, pour aller chercher asile dans ce pays. Il débarquait à Calais avec le duc de Lancastre, à la tête d'une armée de trente mille hommes, qui devait traverser la France pour gagner Bordeaux. Après quelques marches, Lancastre lui signifiait de se retirer avec les quelques hommes qu'il soudoyait.
A dater de ce moment, commence pour le traître une vie pleine de périls et d'aventures. Un jour, non loin de Sarlat, en Périgord, Jean arrive au sommet d'une colline. Il n'a auprès de lui que trois hommes et son fou, nommé Brient ; le reste de la troupe est resté loin derrière. Devant lui apparaît un corps
(1) Fermauix, agrafes.
(2) Lettre autographe de Charles V, reproduite par Leber (RiGOLLOT, op. cit.).
d'au moins trois cents hommes. Quel parti prendre ? Le fou s'offre à aller chercher les gens d'armes du duc de Bretagne. Sa proposition est acceptée, il court les prévenir. Les hommes assemblés, le duc leur dit : « Si nous sommes pris, nous serons menés à Paris, où nous ne serons pas admis à rançon. 11 faut ici vaincre ou mourir... Recommandez-vous à Dieu et nous serons victorieux. » A ce moment, les éclaireurs ennemis voient se dresser la bannière aux hermines de Bretagne et les hommes descendre de cheval, en poussant le cri de ralliement : Malo et Brelaqne! Les Français, persuadés que le duc est suivi, H pou de distance, de Tarmée anglaise, battent prudemment en retraite et Jean IV se garde de les poursuivre. Et voilà comment, une fois par exception, un fou a rendu à son maître un autre service que celui de l'amuser (1).
Deux ans après cet événement, Charles VI, qui n'est encore que dauphin, a son fou ; le futur roi n'a cependant, à Tépoque, qu'une huitaine d'années. Quand il montera sur le trône, il conservera auprès de lui le fou de son père, Grand-Johan ; mais celui-
(1) Addition à VÉlude sur les Fous et Folles à la cour de Bretagne, publiée en 1891, par J. Trévédy (Extr. du Bulletin de la Société archéologique du Finistère). Quimper et Rennes, 1896.
ci ne tarde pas à succomber, ot on l'enterre, en grande pompe, à Saint-Germain-l'Auxerrois.
Grand-Jolian est à peine mentionné dans les comptes de l'argenterie (1), qui citent assez souvent « maistre Jehan Arcemalle ». Le roi fait à ce dernier maints présents, et le fol semble être traité sur un autre pied que ne l'aurait été un simple jocrisse.
Fou lui-même, Charles VI ne pouvait que se plaire dans la compagnie de ses pareils : quand, à la suite du terrible accident où il faillit être brûlé vif, sa raison sombra dans la démence, la présence de ces bouffons, pour le distraire, lui devint indispensable. Mais combien devaient-ils s'ingénier à se torturer la cervelle, pour chasser les humeurs noires du souverain !
L'un d'eux, Heinsselicoq (que d'autres orthographient HainselinCoq), ne se contentait pas de luicter (lutter) devant le roi; il déchirait sa chemise en menus morceaux et c'était, paraît-il, une source de joie folle — le mot est en situation — pour le pauvre dément.
Hainselin Coq était un pauvre diable, peu capable de se conduire lui-même et placé, pour ce motif, sous la garde et la surveillance d'un valet. C'était un fou particulièrement agité, car il n'usa pas
(1) Rabelais ne l'a pas oublié ; il en a fait le héros d'une aventure digne des jugements de Sancho dans l'ile de Barataria {Œuvres de Rabelais [Paris, Charpentier, lSi5], in-12, 281; cf. la Champagne encore inconnue : nos bons aïeux, par Alex, A5SIER; Paris, Champion, 1876),
moins de quarante-sept paires de souliers dans une seule année! Il avait le talent de se faire bien venir de son maître, qui rhabillait de neuf au moins quatre fois l'an. Et c'étaient des houppelandes vertes, fourrées de dos de petit-gris rouge ; et des houppelandes d'iraigne vermeille, doublées de taffetas vermeil. Rien n'était trop beau pour le parer.
La livrée jaune ou verte fut de tout temps la livrée des fous (1). La tunicule, la jaquette, le haut-dechausses et le capuchon à oreilles d'âne étaient toujours de l'une ou de l'autre de ces couleurs ; mais la fantaisie multipliait, à l'infini, les nuances.
D'où venait cette prédilection séculaire des bouffons et des fous pour le jaune et le vert ? On l'ignore. Tout ce qu'on sait, c'est que ces couleurs ont joui, en tout temps, de peu de considération.
On a voulu expliquer la présence du jaune sur l'habit
(1) Nous devons, noter une exception/ la seule dérogation à la règle que nous connaissions. Lors du troisième mariage du roi Louis XII avec Marie d'Angleterre, on dressa, dans les rues d'Abbeville, que le cortège devait traverser, plusieurs échafauds, supportant des personnages allégoriques. On y voyait le roi de France, le roi d'Angleterre, l'empereur Charlemagne et, sur l'un des échafauds, en sayon (le sayon était la robe de dessous) jaune et rouge, figurait Triboulet, le fou du roi. (Registre des argentiers de la ville, année 1614, dans rilisloire d'Abbeville, de Louandre, 1834, citée dans Rioollot, Monnaiea dea Évéques, etc., p. 19!)).
de fol, parla propriété du crocus (safran) d'exciter le rire et de causer même la folie, chez les personnes qui en respirent trop longtemps le parfum. Croco siulhis non eget (le fou n'a que faire du safran), dit le proverbe, et l'expression crociim edisse (avoir mangé du safran) signifiait éclater de rire à tout propos, se livrer à une gaieté... folle. Sans nous arrêter à de pareilles subtilités, rappelons que le jaune, à de rares exceptions près, fut, au moyen âge, une marque de félonie, de bassesse ou de mépris. On en avait fait le symbole de la prostitution : c'était la couleur des laquais, et plus particulièrement, des valets de bourreau, et la main de ce dernier imprimait à la maison d'un criminel de lèse-majesté le cachet de l'infamie, en la barbouillant de jaune (1).
Le vert était considéré comme un emblème de ruine, d'affliction et de déshonneur (2). Une croix verte, entourée d'un crêpe noir, figurait ordinairement dans la procession d'un auto-da-fé; elle servait de bannière aux princes et aux personnes de quiplité qui la suivaient, couverts de manteaux croisés de blanc et de noir (3).
■ (1) Sauval, Anliq. de Paris, t. II, liv. VII, p. i'09 ; le Blason des couleurs, par Sigillé, cités par Lerer.
(2) Leber, Introduction ou coup d'œil sur l'usage des médailles de plomb, le personnage de fou, et les rébus dans le moyen âge, p. LXXIII.
(3) Hist. des Inquisitions, t. I, p. 10.
Dans l'ordre civil, le vert rappelle la couleur du bonnet dont on coiffait un banqueroutier au pilori des Halles, ou celle de la calotte du galérien (1).
La livrée de la sotie n'avait donc rien que de méprisable, et si nos pères s'amusaient des bouffons, ils savaient, du moins, les tenir à leur place et les prendre pour ce qu'ils valaient.
Une preuve de cette marque de mépris pour les bouffons nous est donnée par Charles VI, dans le choix môme qu'il fait, pour son fol, d'une houppelande d'iraigne : avec ce costume, le fou du roi était absolument habillé — comme la chaise percée de son maître !
Hainselin Coq n'en était pas réduit à ne revêtir que la houppelande d'iraigne, il pouvait se montrer, certains jours, avec sa houppelande de drap « vert gai de Rouen (2) » ; mais c'était, le plus souvent, du vert ou du jaune qui lui était imposé, comme à tous ses pareils.
Outre Maître Coq, Charles VI avait une folle à son service ; mais rien n'atteste qu'elle lui appartint en propre. La reine Isabeau avait aussi une folle, que
(1) BouNYN, Traité sur les cessions el les banqueroutes, etc. Paris, 1586, in-8°.
^2) Bulletin du Bouquiniste, 1860, p. 170.
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les comptes désignent sous le nom de Jehannine ; elle avait également un fou, qui s'appelait Guillaume Fouel.
Isabeau ne s'en tint pas là: pour sa distraction, on dut acheter maintes bûtes, car elle était particulièrement zoophile. Outre un singe et une liéparde (léoparde), elle conservait dans sa résidence royale un chat-huant, des tourterelles, quantité d'oyselets, chardonnerets, linottes, pinsons, etc. Quant au duc de Berry, l'oncle de Charles YI, il se faisait suivre d'un ours dans tous ses déplacements. Lorsqu'il mourut, il fut accompagné solennellement, à ses obsèques, par ses fous — car il en avait plusieurs, portés sur l'état de sa maison — vêtus, pour la circonstance, de la livrée de deuil.
Un autre oncle de Charles VI, Louis, alors duc de Touraine, avait son fou, qu'on avait surnommé Coquinet. En 4/il9, Coquinet vivait encore : l'ancien fou du duc de Touraine était entré au service du duc Jean V, de Bretagne (1). Le fils de Charles VI, le dauphin Louis, eut pareillement un fou à son service.
Vers le même temps, il y avait, à la cour voluj
(1) Fous, Folles el Aslrologues à la cour de Bretagne, J. Trévkdy (Extrait du Bulletin archéologique du Finislèf Quimper et Rennes, 1891.)
tueuse du duc de Bourgogne, une folle, que Philippe le Bon s'était attachée, en 4^|32 : on la surnommait la Dame d'or.
C'était une sorte de baladine, nous dirions aujourd'hui une gymnasiarque, d'une beauté, d'une adresse et d'une puissance athlétique incomparables. Bourguignonne d'origine, blonde, ce qui l'avait surtout rendue célèbre était l'opulence de sa chevelure, dont les tresses dénouées la couvraient presque entière et flamboyaient sous les regards, avec des reflets d'or fluide; et c'est pourquoi on l'avait surnommée : « Madame d'Or ».
Philippe le Bon prenait plaisir à la faire figurer dans ses fêtes, où elle déployait l'agilité de ses mouvements et la séduction de ses charmes.
Le portrait, que nous venons de contre-signer (1), est, confessons-le, quelque peu flatté. En réalité. Madame d'Or était la « sotte » du duc de Bourgogne, et rien de plus. De son vrai nom, elle s'appelait Guillemette Marighier, et la mère de Guillemette était, tout vulgairement. Jeannette Marighier.
Madame d'Or, « moult gracieuse » assurément^ n'était pas la' géante qu'on a décrit (2). L'on a sup-
(1) Cf. Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Donirémy, p. CLXXII- BLXXVIII.
(2) V. un très curieux opuscule de M. Pierre Champion, (odame iVOr et Jeanne dArc\ Jeanne dWrc à Arras-, Paris,
Clianipion, s. cl. (1908).
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posf'', avec assez de vraiscml)lance, que la faveur dont jouit, pondant de longues années, à la cour de Bourgogne, cette belle fille, à la luxuriante et fauve toison, pourrait bien n'avoir pas ('-té étrangère à la fondation de V Ordre de la Toison d'Or-, à ce seul titre, elle méritait une mention.
Nous arrivons au règne du roitelet de Bourges : « monarque un peu plat », comme le caractérise Marie-Joseph Chénier.
Charles VJI a-t-il conservé des boufTons à sa cour ? La passion qu'il éprouva pour la belle Agnès étaitelle si entière et si exclusive, que les facéties d'un bouffon eussent semblé déplacées dans la petite cour de Bourges, où tout n'était que tendresse et volupté? On l'a cru longtemps.
Sous Charles VII, les fous ne reconquirent pas leurs prérogatives (1).
Charles, devenu vieux et triste avant l'âge, joue aux échecs, tire de l'arbalète, entend trois messes par jour, et quand il prend son repas, toujours y assistent son médecin et ses gens et valets de chambre, « qui parloient de joyeusetés ou d'histoires anciennes
(1) Paul Lacroix (bibliophile Jacob), Dissertalion hislorique les fous des rois de France.
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OÙ il prcnoit plaisir » ; et rhistorien ajoute : « Il n'avoit cure des fols-sag'es « (1).
Charles VU, des documents précis l'attestent, a eu cependant des fous, mais c'étaient, pour la plufÊ. part, des « fous suivant la court » .
Les fous suivant la cour tenaient à la maison du roi seulement par occasion, n'étant point sur l'état ordinaire et ne recevant pour tous gages que de petites gratifications, des aumônes et parfois des vêtements.
C'étaient des fous de place publique ou de foires, dont la gaieté plaisait, pour un temps, aux princes qu'ils suivaient dans leurs voyages, jusqu'à ce que d'autres, plus divertissants, vinssent les supplanter (2).
L'histoire a conservé le nom de deux de ces baladins : l'un se nommait Dago (3) ; l'autre. Robinet. Mais Charles VII avait son fou en titre, qui portait le nom de Colard et qu'on surnommait M. de Laon.
Avec Louis XI, successeur de Charles Vil, les officiers à marotte ne regagnent pas le terrain qu'ils ont perdu. Son médecin, Coictier, son barbier, Olivier le Daim, son astrologue, qui est aussi méde-
(1) Le bibliophile Jacob prétend que les fous à la répartie vive et mordante élaient appelés morosophes,'ce qui signifie des fous-sages.
(2) Jal, Dictionnaire de biographie crilique.
(3) Sur Dago, v., outre Jal, p. 598, Trévédy, Fous, folles, etc., à la cour de Bretagne, pp. 8 et suiv. Dago fut fou en titre du duc de Bretagne, dès 1457.
!5lf) MOI-UItS INTIMKS DU l>.\S?i:
cin, Angelo C.itho, suffisent à distraire le royal neurasthénique. Louis XI a-t-il eu un l)ou{ron comme ses prédécesseurs, aucune pièce officielle ne vient le confirmer.
On ne connaît pas le nom d'un seul « fou de séjour », c'est-à-dire attaché à la maison royale, sous Charles VIII. On a présumé que son dédain pour les fous en litre d'office venait peut-être de sa « petite stature et dc'bile complexion », qui aurait pu prêter matière à quelque maligne allusion, fournie par la taille exiguë et l'apparence chétive de ces êtres incomplets. Cependant, le compte des dépenses de la Cour, pour Tan lZi9l, signale nombre d'articles de paiement au fol , du voy nostre seigneur, au fol dudit seigneur, et ceux de l'an \liS7 font plusieurs mentions du fou du roi, sans jamais indiquer son nom.
Charles VIII eut son fol, comme Anne de Bretagne, sa royale épouse, eut sa folle ; mais c'étaient personnages de peu d'importance, en regard de ceux qui suivront : Caillette et Triboulet vont inaugurer la série des boufTons de cour vraiment célèbres, vraiment populaires.
Avant de faire partie de la maison du bon roi Louis XII, le Père du Peuple, le fou Caillette avait
agité ses grelots à la cour de Charles VIII ; à l'époque de la mort de ce dernier roi, il jouissait déjà d'une certaine notoriété.
Caillette, était-ce son vrai nom ?Le boufïbn n'auraitil pas acquis ce sobriquet, «par rapport à sa simplicité, approchant de celle de la caille » ; ou, plutôt, en raison de son babil, qui lui donnait une analogie avec l'oiseau qui caquette sans trêve ni motif ? Ce fut, jadis, matière à copieuses dissertations entre graves érudits.
D'aucuns (1) ont soutenu que le personnage grotesque qu'on désignait ainsi était, simplement, originaire du pays de Caux, et que le qualificatif de « Caillette » était, par dérision, accolé au blason des Cauchois, D'autres invoquent le proverbe traditionnel de Montpellier, « fou comme caillette », qui donnerait peut-être l'explication si laborieusement cherchée. Qu'avons-nous à retenir de cette discussion, sinon que Caillette était un boullon royal, chargé de divertir son seigneur et maître et qui s'y employa avec la conscience dont pouvaient être capables de tels personnages.
. A côté de cette ombre falote (2), la silhouette de Triboulet se profile en traits de lumière.
(1) La Monnoye, par exemple.
2) Nous ne faisons que citer un autre fou de Louis XII, appelé Le Vicomte, qui n'a joué qu'un rôle effacé.
D'où lui venait ce surnom ? Car il s'appelait, prosaïquement, Ferial, Fevrial ou Le Fevrial.
Triboulet, assure un docte compilateur (1), viendrait du vieux verbe iribouler, dont il nous est resté tribulation ; on le traduirait assez bien par notre mot moderne de souITre-douleur.
Triboulet, prononce un autre (2), signifie : cervelle troublée.
Vous n'y êtes pas, réplique un troisième (3) : le mot dérive du provençal tribo, autrement dit trépan, cet instrument qu'on met si souvent en œuvre pour guérir la manie ou l'idiotie. Triboulai^ tribounat, en français, triboulet, traduisez : trépané.
Et si vous ne vous déclarez satisfaits de ces solutions aussi multiples que complexes, nous en tenons une dernière en réserve, que son auteur a formulée dans les termes qui suivent.
Quelque Italien ou quelque Espagnol, de la cour de Louis XII, quelque clerc de l'aumônerie, ou bien des écoliers de la ville, donnèrent probablement au bouffon du roi ce surnom qui, emprunté au latin ou à la langue italienne, exprimait l'idée de déplaisir, de tourment, en même temps qu'il faisait allusion au chardon (tribulus^ tribulo), dont la tête, armée de
(1) Paul Lacroix.
(2) A. Canel.
(3) La Vraye Histoire de Triboulet et autres Poésies inédile Lyon, 1868.
petites pointes, pique ceux qui la touchent, comme piquait de ses railleries le malheureux Fevrial, obligé de riposter à d'incessantes provocations (1).
Que voilà donc une explication quintessenciée ! Et pourquoi chercher si loin ce qui sofl're à notre portée ? Le nom de Triboulet a existé, il a même été porté par plusieurs personnages, notamment par un huissier, un orfèvre, un maître apothicaire; pourquoi notre fol n'appartiendrait-il pas à la même famille ?
Mais les comptes portent un « Nicolas Ferial, frère de Triboullel? » A quoi il est aisé de répondre que Nicolas pouvait bien n'être qu'un frère utérin, issu d'un second mariage (2).
Ce qu'on sait de plus positif, c'est que le Triboulet dont François I®"" avait hérité de Louis XII, en héritant des autres charges et bénéfices de la couronne, n'était pas natif de Paris, mais du Blésois.
Ce n'était qu'un pauvre hébété, natif de Foix-les Blois, écrit un historiographe (3), bien informé de la tradition locale. « Comme les pages, les laquais et les enfants abusaient de sa misère, le roi Louis XII eut la charité de le commettre aux soins d'un homme qui empêchât qu'on ne lui fit mal ». Michel Le Yernoy fut désigné en qualité d'aide et de gouverneur de Triboulet.
(1) Jal, DicUonnaire critique de biographie cl d'histoire.
(2) Recherches historiques aur les fous des rois de France, par A. Canel, p. 101.
(ï*) Histoire de JS/o/s,par J. Bebnieb, 1G82, in-4 ; Preuves, p. 29.
Le Vernoy eut un successeur dans ces fonctions : un compte de la maison du roi, pour 1523, nous fait connaître que François Bourcier, « gouverneur de Triboulet », reçoit la somme de cent livres tournois, tant pour ses gages que a pour blanchir et entretenir de linge blanc et payer le logis dudit Triboulet »,
« Pauvre hébété, incapable de se conduire lui-même » , cela ne donne pas une haute idée de l'intelHgence du bouiïon dont les saillies sont restées légendaires. Serait-ce que la légende, une fois de plus, ne s'accorderait pas avec l'histoire ?
Combien est-il peu vraisemblable que le vainqueurd'Agnadel, dontl'espritétaitsi cultivé, ait amené avec lui un misérable idiot! Serait-ce que Triboulet ne prêtait à rire que parce qu'il était contrefait ? Car difforme il l'était, autant qu'humain peut l'être, si le portrait que nous en trace un contemporain (i) répond bien à la réalité.
Triboulet fut un fol, de la teste escorné.
Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,
Petit front et gros yeulx, nez grand, et taille à vosle (2).'i
(1) Jean Marot, le père du poète.
(2) Taille voûtée. Un autre texte porte : taillé à vosle, que B. H\uRÉAu traduit par aquilin et rapporte au nezl
TRiBOULET, fou de Ffançois I".
{Musée Condé.)
Estomac plat et long, hault dos à porter hoste ; Chacun contrefaisoit, chanta, dansa, prescha, Et du tout si plaisant, qu'onc homme ne fascha.
Petit front, grand nez, gros yeux, estomac plat et dos propre à porter la hotte, le voilà campé, ce marmouset grotesque.
Sans doute rachetait-il toutes ces imperfections par de l'esprit d'à-propos, de la verve et des mots à l'emporte-pièce ? Du moins faut-il le supposer, car si toutes les facéties qu'on lui prête ne sont pas de son fonds, le fait de les lui attribuer montre qu'il était capable d'en assumer la paternité.
La peinture qui nous en est faite donne, en tout cas, l'idée d'un individu singulièrement façonné par la nature, mais ne poussantjamais la malice jusqu'au trait méchant qui ne se pardonne pas. Ce n'est pas Ile propre de l'imbécillité de s'allier à une certaine délicatesse dans l'esprit, de finesse dans la gaieté.
« Il a son franc parler sans crainte des étrivières, dit un de ses biographes (1) ; il siège dans le conseil du roi, il se moque de son maître et de toute la cour: c'est Diogène dans son tonneau , tenant tête à Alexandre ».
N'exagérons rien et n'intervertissons pas, comme à plaisir, les rôles. Triboulet était moins audacieux qu'on voudrait nous le persuader. « Toujours trem-
(1) Bibliophile Jacob, les Deux Fous.
blant au claquement du fouet de son gouverneur, toujours en querelle avec les pages qui le bafouaient », il eût été bien osé de tenir tête au roi, son maître.
Un fait indiscutable, c'est qu'il avait aussi peur des coups que de la canonnade. Il tremblait comme feuilles, en 1509;, à Peschiera, alors qu'il était au service de Louis XII; il se cachait sous un lit de camp, pour ne pas entendre le canon !
Terreur, après tout, excusable, pour deux raisons : la première, c'est qu'il n'était nullement taillé pour jouer les héros; la deuxième... mais ici, ouvrons une parenthèse.
On a prétendu que Triboulet ne devait pas avoir, à l'époque du fait de guerre précité, plus de treize ou quatorze ans : il était permis à un enfant de cet âge d'être effrayé (nombre de ses pareils le seraient à moins) au bruit d'une si formidable artillerie.
Qu'il n'y avoit souldart, oyant telle tempeste, Qui dessus les carnaulx osast montrer sa teste.
Pour dire vrai, on est très mal fixé sur l'état civil de notre personnage. Quand il s'agit de le déterminer, nous marchons d'incertitude en incertitude, et voici une nouvelle pièce qui n'est pas pour les dissiper.
Le 26 novembre lZi6/i, la date doit être retenue, il est payé, par le secrétaire de Monseigneur le duc d'Orléans, à un maréchal de logis, nommé Georges
le Volleur, la somme de dix livres tournois, « pour un cheval que ledit duc donne à Triboullet, foal du Roy de Secille{\) ».
Le roi René, passant par Blois, aura, probablement, eu l'occasion de voir Triboulet dans ses exercices de grimacier ; ses lazzis lui auront plu et il l'aura pris à son service. En l/i6/i, Triboulet étant encore nanti de son office de fou du roi de Sicile, devait avoir, à cette époque, l'âge d'adolescence, sinon l'âge d'homme.
En 1/|80, René meurt ; le jeune duc d'Orléans, Louis II, petit-fils de Valentine de Milan, devenu roi de France, en l/i98, sous le nom de Louis XII, recueille Triboulet, au môme titre que le ^roi René, puisque nous le retrouvons comme fou du roi, dans les expéditions de Louis XI l en Italie, lors de la conquête de Milan et du royaume de Naples. Donc, en 1509, à l'époque de la bataille de Peschiera, Triboulet n'est plus l'enfant dont on nous parle, mais un homme d'âge mûr, et qui n'aurait pas vécu bien au delà — si on s'en rapportait à l'épitaphe que fit pour lui Jehan Robertet, secrétaire des finances au temps de Louis XII.
Mais alors, si Triboulet avait succombé sous le règne deLouisXII,rassertionquienfaitle fonde François I""" tomberait d'elle-même ? On aurait prolongé sa vie
(1) Le Cabinet historique, de Paulin Paris, 17° année, juillet à septembre 1871 ; Documents., p. 129.
d'au moins vingt années, pour rendre vraisemblables les propos qu'on lui prête, et nous devrions renvoyer au domaine de la légende tous les récits, historiques et plus ou moins piquants, qu'on place dans la bouche du facétieux fol ?
L'argumentation est plus spécieuse qu'il semble. L'épitaphe rédigée par le secrétaire des finances de Louis XII peut très bien n'être, elle n'est qu'un vulgaire jeu d'esprit, et nous croyons d'autant moins qu'elle s'applique à un fait réel, que Triboulet vivait certainement encore en 1523, puisque, à cette date, son gouverneur touchait, à la caisse royale, pour son entretien. De plus, Rabelais et Bonaventure Despériers, celui-ci principalement, en parlent comme d'un contemporain et, quelque imagination qu'on suppose au joyeux conteur, il est de ces anecdotes qui ont trop Vair vécu pour qu'on en suspecte la véracité.
Mais les auteurs d'anecdotes n'ont-ils pu habiller Triboulet de toutes les guenilles des fous et des badins de son siècle ? Telle répartie, dont on fait honneur à l'élève de Michel le Vernoy, a été reconnue traduite de l'espagnol ou de l'italien : serait-il improbable que bien des folies aient passé sur le compte de Triboulet, qui leur aurait prêté la sauvegarde de son nom, de même que les anciens
rhapsodes rendaient Homère responsable de leurs vers et s'incorporaient à la gloire du chantre de VIliade ?
Quoi qu'il en soit et s'il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches, Triboulet ne devait pas être complètement dépourvu de sens et d'esprit; mais comment démêler l'ivraie du bon grain, comment distinguer, dans toutes les saillies qu'ont recueillies les auteurs d'anas, celles qui sont inventées de toutes pièces, de celles que le fol pouvait, à bon droit, revendiquer comme siennes ?
Triboulet, a-t-on dit (1), avait des tablettes, où il écrivait, sour forme de journal, tout ce qui lui paraissait digne de comparaison avec ses propres actions. Le roi, ayant une dépêche à envoyer à Rome, dans un temps extrêmement limité, et pendant lequel il était impossible de faire le voyage, fit chercher iin courrier qui se chargeât du paquet et s'engageât à le remettre. Il s'en présenta un, auquel on donna 2.000 écus de récompense, avant qu'il montât à cheval. Triboulet ne manqua pas de consigner le fait sur ses tablettes. Le roi, qui le vit écrire (2), lui en demanda la raison.
(1) Dreux du Radier, Bécréal ions historiques, critiques, morales et d'érudition, avec l'Histoire des Foux en titre d'office. Paris, 1767, 2 V. in-12, t. I".
(2) Triboulet savait-il écrire ? On a publié un autographe qui lui est attribué, autographe « qui n'est pas un chef-d'œuvre d'orthographe ni de style, même pour le temps, mais qui est pré-
328 MŒURS INTIMliS DU PASSE
— « Parce qu'il est impossible, dit le fou, d'aller à Rome en si peu de temps, et parce que, quand cela serait possible, c'est toujours une folie de donner 2.000 écus, dans une occasion où le quart suffirait.
— Mais, dit le roi, si le courrier ne peut venir à bout de sa promesse et me rend mon argent, qu'auras-tu à dire ? Il faudra que tu effaces ta remarque ?
— Non, répondit Triboulet, elle subsistera d'une façon ou d'une autre ; parce que, si le courrier est assez sot pour vous rapporter votre argent, j'effacerai le nom de Votre Majesté, et je laisserai le sien. S'il ne revient point, je laisserai le vôtre ».
Passe pour l'anecdote ; mais celle qui suit a un tour vraiment trop moderne, pour que n'en soit pas suspectée l'origine.
Un grand seigneur avait menacé Triboulet de le faire périr sous le bâton, pour avoir parlé de lui avec irrévérence. Le fou va s'en plaindre au roi,
— « Ne crains rien, lui répond le monarque ; si quelqu'un osait te faire subir un traitement pareil, je le ferai pendre un quart d'heure après ta mort.
^ Ah ! cousin, aurait répliqué le fou, grand merci vous dirois, s'il vous agréait plutôt de le faire pendre un quart d'heure avant. »
deux non seulement par sa rareté, mais par le jour qu'il peut jeter sur la nature des fonctions qu'il (Triboulet) remplissait à la cour. » Cf. l'Amateur d'autographes, 1" décembre 1863.
Bien des sages envieraient cette réponse de fou ; mais est-elle plus authentique que la plupart des