LiARD, la Vieille Université de Paris, loc. cit
rain de Philippe- Auguste a retracé la vie des escholiersde Bologne; et nous savons, d'autre part, que le sort de ceux de Paris n'était pas plus enviable :
« Je devrais, écrit un de cespauvres hères, passer mon temps à suivre des cours, mais la pauvreté m'oblige à aller aux portes des ecclésiastiques. J'en suis réduit à crier vingt fois de suite : La charité, mes bons seigneurs ! et l'on me répond le plus souvent : Va-Ven avec Dieu ! Je me transporte dans les maisons des laïques : on me repousse avec force cris, et, quand on me dit, par hasard : Attends un peu, je reçois un morceau de pain détestable dont les chiens ne voudraient pas.
« Les mendiants de profession obtiennent, plus souvent que moi, les mauvais légumes, les peaux et les chairs qu'on ne peut pas mâcher, les boyaux qu'on jette, le vin avarié. La nuit, je cours à travers la ville, tenant d'une main un bâton, et de l'autre une besace et une gourde : le bâton, pour me défendre contre les chiens; la besace, pour recueillir les débris de poisson, de pain et de légumes, et la gourde pour prendre de l'eau. Souvent, il m'arrive de tomber dans la boue, cette boue de Bologne qui sent le cadavre, et c'est ainsi que je rentre chez moi, tout souillé, pour satisfaire, avec les restes qu'on m'a jetés, un estomac qui aboie. »
Que la peinture soit poussée au noir, nous se-
rions assez tenté de le croire et cependant, les descriptions qui nous sont parvenues de la misère de ces temps nous la rendent très vraisemblable.
Des écrits de Fépoque ^ nous montrent des étudiants vivant dans des taudis grabateux, vêtus de guenilles, réduits à manger, dans des tavernes sales et louches, une pitance des plus maigres.
Gomme boisson, de l'eau ; rarement du vin, et ([uel vin !
Saint Richard de Chichester et deux de ses
camarades, alors étudiants, mangeaient tous les
jours du pain sec et buvaient une mixture de
bouillon et de vin. La viande et le poisson étaient
servis seulement le dimanche et lesjours de fête,
quand on recevait la visite d'un ami et que la
bourse commune permettait ce régal. Tel était le
lénùment des trois compagnons, qu'ils avaient,
le leurs communs deniers, loué une chambre, dont
le seul mobilier était un tout petit lit, et qu'ils ne
iossédaient, à eux trois, qu'une chape (vêtement de
ïortie) et une tunique. Ils se servaient, à tour
[e rôle, de la chape pour aller au cours; quant à
tunique des deux étudiants qui restaient à la
liaison, l'un l'endossait, pendant que l'autre était
îouché.
1. Architenus, de .Jean de Hautuville, livre III, cilé par 'Langlois et Levillain.
« Faulte d'argent, c'est douleur sans pareille », a dit Rabelais. « Toutefoys, ajoute l'auteur de Pantagruel, Panurge avait soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict ; malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavez, ribleur s'il en estoit à Paris, toujours machinoit quelque chose contre les sergeans et contre le guet. »
Les plus honnêtes s'offraient à louer leurs bras aux bourgeois, à servir de domestiques à ceux de leurs condisciples ou de leurs maîtres qui pouvaient payer leurs services. Beaucoup se livraient à la mendicité, dans la rue ou à la porte des collèges, où on leur abandonnait les restes.
A part quelques-uns, assez indélicats pour emprunter à leurs camarades livres ou argent, qu'ils oubliaient de rendre, la plupart des écoliers pauvres étaient généralement des étudiants laborieux, dont la seule distraction, — les exercices violents et les jeux de hasard étant sévèrement interdits, — était l'assistance à la messe ou aux vêpres chantées, le dimanche, ce qui leur tenait lieu de concerts ; ou la lecture des poèmes et des chroniques, qui remplaçaient les gazettes encore à naître. En semaine, la vie scolaire les absorbait suffisamment et ne leur laissait que peu de loisirs.
On aime à se représenter l'étudiant du moyen âge, quittant le lit au son de la cloche d'un couvent voisin. Une fois vêtu, bravant l'obscurité d'une nuit d'hiver, il descend à tâtons un escalier tortueux, tire le verrou d'une porte basse, se glisse dams les ruelles, sombres et étroites, du quartier latin, et, arrivé à la rue du Fouarre, pénètre dans une écurie jonchée de paille : quant aux auditeurs, ils s'asseoient, l'été, sur le sol nu ou sur des branchages ; l'hiver, sur la paille, l'usage des bancs et des escabeaux leur étant interdit.
La salle de cours se composait des quatre murs, d'une chaire et d'un siège pour le maître.
La pièce, est-il besoin de le dire, n'était jamais chauffée; les fenêtres pas vitrées, le verre n'existant pas encore, ou étant considéré comme un objet de luxe. Une simple chandelle suffisait pour éclairer la salle, quand il en était besoin.
Il était ordonné aux élèves de se lever à cinq
78 MOEUaS INTIMES DU PASSE
heures du matin, de se rendre d'abord à la chapelle pour y entendre la messe, et d'être à six heures au cours. A la Faculté de droit, les cours avaient lieu dès cinq heures.
L'auteur d'un statut du quatorzième siècle se plaint que les maîtres vont aux écoles à l'heure de la seconde messe et donnent aux élèves la mauvaise habitude de perdre dans le sommeil un temps qu'ils emploieraient plus utilement à travailler.
Le travail commençait à six heures, pour finir à dix. A dix heures, onze heures au plus tard, l'étudiant rentrait chez lui, pour prendre son « dîner ». A midi, il lui fallait être de retour à l'école, pour assister aux « disputations *hiéridiennes ».
L'après-midi, on repassait les cours du matin et on apprenait les leçons du lendemain, quand le temps n'était pas pris par des cours libres ou par des répétitions.
Au cours, les élèves prenaient leurs notes sur un pupitre, qu'ils plaçaient sur les genoux pour écrire^.
Les scriptionales, portatifs les plus anciens se
1. Au lieu d'écouter leur maître, les paresseux s'occupaient à toute autre chose, si nous devons nous en rapporter à un des professeurs de l'Université de Cahors, au quinzième siècle. « Les uns, dit-il, écoutent la leçon, en bâtissant des châteaux
composaient de deux tablettes de bois, réunies par trois planchettes verticales, de façon à former comme une petite boite, dans laquelle on rangeait les rouleaux ou feuilles de vélin i, le grattoir et les plumes. La tablette était munie d'une équerre, percée à son extrémité, pour y placer un encrier de corne 2.
La rareté des livres faisait que l'enseignement était surtout oral. Au douzième siècle, les livres devinrent plus communs, grâce à l'industrie des parcheminiers^.
Les matériaux dont se servaient les copistes aux douzièjne et treizième siècles et, communément, au quatorzième, étaient le parchemin et le
de papier, les autres écrivent des livres et des chansons; la plupart sont distraits ou endormis ; quelques-uns même envoient leur cahier à l'école et demeurent au lit... » (Lafeuille, Ih. cit.)
1. C'est sous Philippe de Valois que le papier devint réellement à la mode ; mais il fut d'abord employé aux usages vulgaires, pour les minutes, les lettres missives, les cahiers de notes, les livres d'études ; tandis que les ouvrages de bibliothèque et les actes officiels continuaient à être écrits sur parchemin jusque dans le cours du quinzième siècle. On trouve, dans l'article précité de M. Lecoy de la Marche [le Bagage d'un fludiant en 1347), un des plus anciens e.xemples de la propagation du papier dans le monde des écoles.
2. VioLLET-LE-Duc, Dicl. raisonné du mobilier français, l. I, art. icriplionale.
3. Léon Maître, les Écoles épiscopales et monastiques de VOcciienl, depuis Charlemagne jusqu'à Philippe- Auguste (768-1180). *aris, 186(i.
papier de coton; celui-ci avait commencé à être employé pour les bulles pontificales dès le neuvième siècle ; le papier de lin ne fut inventé qu'au quatorzième et répandu beaucoup plus tard. Le parchemin était, préférablement, réservé pour les livres.
Qui avait besoin d'un livre allait le commander à un copiste et traitait directement avec lui. Les loueurs de livres [staiionnarii) tenaient un assortiment d'ouvrages, qu'ils louaient pour en faire des copies. Le prix de la location était fixé pour chaque volume : il variait non/Seulement d'après le nombre de feuilles, mais, sans doute aussi, d'après son utilité et sa rareté.
A Bologne, les bedeaux exerçaient la profession de loueurs de livres, mais pas exclusivement : des professeurs tenaient le même commerce.
A Paris, le recteur se rendait en grande pompe à Saint-Denis, à la foire du Lendit, qui commençait le 2 juin, suivi d'un nombreux cortège de maîtres et d'escholiers, visitant ou faisant visiter le parchemin, pour percevoir le droit et prévenir les fraudes.
Bien que les manuscrits fussent rares et par suite assez chers '. les libraires ne devaient pas en
1. La découverte de rimprimerie fit rapidement tomber le prix
majorer le prix, ni les vendre en mauvais état (vitiosos). Ils y avaient intérêt, s'ils tenaient à conserver le privilège de fonctionnaires de l'Université.
Défense était faite aux établissements universitaires d'acheter du parchemin ailleurs qu'aux Mathurins et à la foire Saint-Denis. Chaque boîte de parchemin rentrant dans Paris était grevée d'un léger droit au profit du recteur.
Tout marchand forain devait, en arrivant, prévenir le recteur, qui envoyait compter les l^oites et les faisait estimer et taxer par les quatre parcheminiers-jurés de l'Université ; pendant vingtquatre heures, le marchand ne pouvait vendre qu'aux escholiers, aux praticiens et aux particuliers, mais non aux libraires.
des manuscrits, qui était relativement élevé. On connaît l'histoire du prêt du manuscrit de Rhasès, par la Faculté, au roi Louis XI. (Cf. Historia Universilatis Parisiensis, par Du Boulait, t. V, 883.) Au début, l'imprimé n'a été qu'une contrefaçon du manuscrit, destiné à rendre la copie plus facile et moins coûteuse. (Ferrari da Grado, th. cit., 96.)
Quand les étudiants avaient besoin d'argent pour faire la fête, nous dirions aujourd'hui la ( bombe », ils proposaient à leurs propriétaires de leur vendre leurs instruments d'étude, les véritables armes du soldat, pour employer l'expresion du temps. Tout comme leurs descendants jctuels, ils « lavaient » leurs manuscrits. A défaut mot, ils pratiquaient la chose.
Pour se procurer de l'argent, certains ne recuùent pas devant les moyens les plus répréhenibles. Chose incroyable et qui nous paraît énorme, lôme à distance, ils avaient le droit d'écouler le la fausse monnaie, sans être soumis aux lois qui en punissaient l'émission ou la fabrication' ! Ceux-là constituaient, il est vrai, une infime minorité. La plupart recouraient à leurs banquiers naturels, je veux dire leurs parents.
1. Les logements des éiudianls au moyen âge, par A. EKjbou- CHET {Gaz. hebd. des se. méd. de Montpellier, 21 mai 1887).
84 MtKURS INTIMES DU PASSÉ
M. Léopold Delisle ^ a publié quelques lettres d'étudiants, dont celle qu'on va lire nous offre un spécimen assez réussi : c'est une requête que deux écoliers, appartenant à une famille noble, deux Flamands étudiant aux écoles d'Orléans, sont censés adresser à leurs parents, pour en obtenir l'argent qui leur est indispensable'^ :.
A leurs chers et vénérés parents, M. Martre, chevalier, M., sa femme, M. et S., leurs fils, salut et obéissance filiale.
Veuillez apprendre que, grâce à Dieu, nous demeurons en bonne santé dans la cité d'Orléans, et que nous nous consacrons tout entiers à l'étude, sachant que Caton a dit : S cire aliquid laiis est... Nous occupons une bonne et belle maison, qui n'est séparée des écoles et du marché que par une seule maison, de sorte que nous pouvons nous rendre journellement aux cours sans nous mouiller les pieds. Nous avons aussi de bons camarades, déjà avancés et fort recommandables à tous égards. Nous nous en félicitons bien, car le Psalmiste a dit : Cum sancto sanclus eris. Mais pour que le manque d'instruments ne compromette pas les résultats que nous avons en vue, nous croyons devoir faire un appel à votre tendresse paternelle, et vous prier de nous envoyer, par le porteur de la présente, assez d'argent pour acheter du parchemin, de l'encre, un écritoire, et les autres objets dont nous avons
1. Annuaire-Bullel in de la Société de l'Histoire de France, 1869, 139 et suiv.
2. Ce fut à Orléans que se formèrent, pendant longtemps, les plus liabiles rédacteurs de lettres ; c'est des Écoles de cette ville que sortirent les secrétaires des papes Alexandre III et Lucius m.