LA VIE D ETUDIANT A LA FIN DU REGNE DE LOUIS XV
magnifique manufacture des Gobelins, exposées dans des cours et dans des appartemens. Elles représentent des histoires de la Bible ^ et divers sujets des Métamorphoses d'Ovide, et autres.
Le 12 juin, je fus chez Roux, célèbre émailleur. Il excelle surtout à faire des yeux d'émail, qu'on ne peut absolument distinguer des yeux naturels. Il en représente aussi fidellement toutes les maladies.
Pour imiter les différentes couleurs de cet organe, il emploie différens émaux de Venise, et les mêle avec des métaux.
Gomme tout le monde n'a pas l'avantage d'être admis dans son atelier, je vais en donner la description.
Sur une table, recouverte d'une plaque de laiton, est un tiroir plein d'huile, avec une fort grosse mèche ; sous cette même table, un soufflet qu'il fait aller lui-même, dont le bout passe à travers la table, et se termine par un ^conduit de verre courbé, qui répond auprès dé la lampe ; il s'en sert pour mettre l'émail en fusion. Il commence par mettre le globe de l'œil au bout d'un tuyau de pipe, le cercle s'élargit, et on ne le retire que quand il y a un trou pour la cornée, qu'il fait avec de l'émail bleu; il chauffe l'extrémité de cette composition, souffle la cornée et le reste du globe. Il prend ensuite un bâton d'émail bleu mêlé de
blanc, pour faire des points dans l'intérieur de la cornée ; il en distribue encore de blancs parmi ceux-ci, qu'il entre-mêle encore de petits traits bleus et blancs, et fond toutes ces couleurs au feu.
La prunelle se fait avec un émail noir, dessous lequel se trouve une forte épaisseur de crystal fin, pour rendre la cornée transparente. Toute cette composition prend au feu la forme qui lui convient; l'artiste retire le tuyau de pipe, après avoir adapté un bâton de cristal à la cornée, et l'orbite se forme en dedans.
Il se sert d'un compas très-exact pour arrêter, tout en soufflant, la grandeur de la prunelle et sa convexité. 11 enlève de l'œil le superflu qui pourroit nuire à l'accord de toutes les parties, et unit les bords en les passant au feu.
Avant de retirer la pipe, il souffle le globe de l'œil des deux côtés, afin de former les fontaines lacrymales. Quand l'opération touche à sa fin, il colle légèrement un bâton de crystal dans le coin de l'œil, et retire celui qui tenoit à la cornée ; on souffle pour égaliser les petites cavités qui pourroient être restées. On met enfin l'œil dans un tiroir plein de feu et de cendres chaudes, où il se refroidit insensiblement.
Cet ingénieux artiste travaille avec des lunettes dans une chambre obscure, dont les volets sont
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fermés. Devant son feu est une plaque de métal avec un manche, et dont la partie convexe est tournée du côté du feu.
Chaque mois il distribue gratis des yeux aux pauvres, les vend assez bon marché aux personnes peu fortunées, et se fait bien payer des riches. Il y a des yeux depuis un louis jusqu'à vingt-cinq. Les chirurgiens ne les lui paient que six livres la pièce. .
Quand on a eu le malheur de perdre un œil, et qu'on peut le remplacer par un autre d'émail, on va chez Roux, qui vous en fait un bien semblable à celui qui vous reste. On peut aussi envoyer le dessin par la poste, avec une description bien exacte, et vous pouvez compter sur son exactitude. Alors il a soin de mettre de côté les échantillons des émaux dont il s'est servi, les enveloppe dans du papier pour une autre fois.
Gomme Tiris a différentes teintes, il faut en changer la couleur et les nuances, aussi bien que les rayons, le point visuel, les nues et les gerbes.
Il y a des yeux de différentes grandeurs, suivant les divers âges; il les fait quelquefois avec la corne des ongles ou des griffes de différens animaux; un œil de cette sorte ne peut servir que trois mois ou six au plus; alors, il faut le changer, parce qu'il doit être usé en partie.
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Les yeux qui représentent les maladies de cet organe, se vendent de douze à vingt-quatre livres. Il y en a au moins de cinquante espèces différentes.
A une époque où la vue du cadavre et la dissection inspiraient encore une vive répulsion, où l'anatomie était presque considérée comme une profanation, on devait s'ingénier à imaginer des procédés qui pussent permettre de vulgariser l'enseignement de cette science.
Le dessin et la gravure, lorsqu'ils représentent avec exactitude l'état des diverses parties du corps, ont l'inconvénient de fatiguer l'attention par leur multiplicité, et surtout de ne rendre qu'imparfaitement certains reliefs. Les préparations sèches peuvent donner une idée de la disposition particulière ou relative des organes ; mais il fallait rouver le moyen de dessécher les muscles, d'injecter les vaisseaux, de les recouvrir d'un vernis qui les protégeât contre les insectes : tout l'art,
en un mot, de la préparation des pièces anatomiques.
On devait, plus naturellement, songer à imiter la structure et la couleur des parties, en se servant d'une matière facile à modeler, et qu'on avait sous la main, puisque la nature la produit en abondance, par le soin des industrieuses abeilles, qui n'ont pas encore songé à décréter la grève des pattes croisées. Le modelage à la cire est, en effet, très ancien. Il nous suffira de rappeler que les Romains de la classe patricienne remplissaient les vestibules de leurs palais des portraits en cire de leurs aïeux et s'estimaient d'autant plus nobles, que le nombre des portraits était plus considérable ; ce qui leur attira plus d'une épigramme des satiriques de leur temps K
A quel moment a-t-on commencé à imiter les diverses parties du corps de l'homme et des animaux ? Il est plus malaisé de l'établir.
Selon Pausanias, on montrait, dans le fameux temple de Delphes, enPhocide,une statue d'airain, qui figurait un homme dont les chairs étaient consumées, en sorte qu'il ne lui restait que les os. En vertu d'une antique tradition, cette statue avait