‹ Moeurs intimes du passé (volume 4)Chapitre 10 sur 48 · MENT MONASTIQUE DU IX» SIÈCLE · texte numérisé non relu

MENT MONASTIQUE DU IX» SIÈCLE

Au moment solennel qui précéda la Passion, le Sauveur lui-même ne lava-t-il point successivement les pieds de ses douze apôtres?

Presque au début du moyen âge, on voit TÉglise, loin de s'écarter de sa règle primitive, la formuler d'une manière expresse, par la voix de saint Grégoire le Grand. Voici comment s'exprime cet illustre pontife, dans un passage de ses Lettres :

« Suivant ce qu'on m'a rapporté, écrit-il aux habitants de Rome, de mauvais prédicateurs vous ont dit qu'on ne devait pns se baigner le dimanche. La vérité est que, si la luxure et la volupté sont le mobile qui fait rechercher le bain (1), nous ne permettons celui-ci ni le dimanche ni un autre jour ; s/, au contraire^ on le prend parce que le corps en a besoin^ nous ne le défendons pas, même le dimanche, car il est écrit : « Personne ne hait sa propre chair, « mais chacun la nourrit et la soigne. » {Ephes). Et en même temps il est écrit : « Ne soignez pas votre « corps par esprit de concupiscence». [Rom., XII.) »

Ainsi, l'apôtre qui défend de soigner son corps

(1) Dans son grand Dictionnaire des sciences ecclésiasliques, publié en 1760, \o, Dominicain IIiciiard concède que « l'usage du bain est permis en soi, pourvu qu'on ne le prenne pas par volupté, mais par nécessité ».

UO MtTEURS INTIMES DU PASSE

par concupiscence, permet de le faire par besoin de santé.

« En effet, si c'était un péché de se laver le corps le dimanche, n'en serait-ce pas un aussi que de se laver le visage ce jour-là ? Si cette action est permise pour une partie du corps, pourquoi ne le seraitelle pas- pour le reste ? »

Donc les bains « voluptueux », à la manière des Romains, sont blâmables, le bain pris par nécessité d'hygiène ne Test point : tel est le principe posé par l'Eglise dès le sixième siècle.

. Mais si le bain était permis le dimanche comme les autres jours, les chrétiens d'alors, toujours préoccupés du symbole de purification spirituelle qu'il renferme (1), le prenaient de préférence le samedi et la veille des fêtes. On se baignait, surtout dans les couvents, les veilles de Noël, de Pâques, de la Pentecôte ou d'autres grandes fêtes et aussi la veille des jours de communion.

Les règles de divers monastères imposaient aux religieux l'obligation de prendre des bains la veille

(1) « C'est la coutume des chrétiens, lisons -nous dans la Vie de Saint Melaine, évèque de Rennes et contemporain de Clovis, de se laver le samedi par honneur pour le dimanche et de changer de vêtements pour entrer dans la demeure terrestre du Roi du Ciel, c'est-à-dire dans l'église, le corps et l'âme aussi purs l'un que l'autre. »

des grandes fêtes. Cela se pratiquait de la sorte à Gluny (1) et dans les communautés du Vivarais (2).

Les bains y étaient permis le dimanche, mais on s'en abstenait les jours consacrés à la pénitence.

G'est dans les Vies des saints qu'il faut chercher à se renseigner sur la vie privée à ces époques lointaines. La Vie de Saint Césaire^évèque d'Arles, atteste l'usage des bains dans les communautés religieuses. Le prélat nous fait connaître la construction de grands édilices pour cette destination, et nous le voyons ordonner aux sœurs malades de se soumettre aux prescriptions des hommes de l'art, quand ils leur ordonnent des bains.

Ce qui confirme encore la présence d'établissements particuliers, réservés à l'usage exclusif des religieux, ce sont les vestiges qui en ont été retrouvés dans l'enclos des plus anciennes abbayes et églises, notamment dans la région de l'Ouest, soit dans le département d'Indre-et-Loire, soit dans le département de la Vienne (v. fig. 20).

« On ne se fait pas une idée, — nous écrivait naguère le docteur Bougon, si versé dans Thistoire de nos premières dynasties, — de ce qu'était un monas-

(1) Les étuves de l'abbaye de Cluny formaient une suite de douze cellules voûtées, contenant autant de baignoires en bois. (Enlakt, op. cil., p. 18.)

(2) Saint Dunstan,Elhelred et autres clironiqueurs ecclésiastiques attestent <j[u'il en était de même dans les monastères de l'Irlande.

tère à cette époque, avec ses différents quartiers, ainsi que le nombre de ses différents établissements de bains. Déjà, dans l'abbaye fondée par sainte Ra- 'degonde, au temps de la mort de sainte Glotilde, nous avions été vivement frappé par la magnificence de ses bains gallo-romains. On aurait pu croire que son abbaye ayant été établie près de Poitiers, dans une ancienne villa royale provenant de riches Gallo- Romains, on avait tout simplement utilisé les bains qui y étaient déjà. Mais la reconstruction totale de l'abbaye de Saint-Riquier (1), par saint Angilbert,

(1) « Charlemagne, avec toute sa cour, inaugura la réfection totale de ce monastère de Saint-Riquier, le jour de Pâques de l'an 800, neuf mois avant d'être couronné empereur, trois mois avant la mort de sa dernière femme légitime. C'est son gendre, saint Angilbert, l'ancien mari de Berthe (sa deuxième fille), mère d'Harnide etNithard, qui avait édifié ce nouveau monastère, dont il était abbé, avec l'argent de ce grand roi. » Cette note nous a été communiquée par l'obligeant docteur Bougon, avec le plan topographique du monastère de Saint-Kiquier, au neuvième siècle, reconstitué d'après le plan du monastère de Saint-Gall, et les souvenirs des chroniques locales, églises^et cloîtres, d'après le plan de l'architecture monasliquer de M. Albert Lenoir. Ce document, si intéressant, est extrait du Bulletin de la Société, des Antiquaires de Picardie, Documents inédits, t. IX, p. 186. Nous l'avons fait réduire exactement de moitié, soit le quart en surface. On constate, sur ce plan, qu'il existait des bains pour les novices, sans compter les bains chauds des moines et les bains froids des domestiques, dans la rivière, à la saison estivale. Ceux de l'infirmerie étaient surtout destinés aux vieux jnoines, qui y avaient spécialement leur quartier, avec un oratoire à part, distinct de la chapelle de l'infirmerie et tout aussi grand qu'elle (fig. 20).

V A propos de ce même inonastère de Saint-Gall, un de nos

grâce à la magaificence de Charleinagne, nous montre que les bains étaient dans le goût de nos pères ; plus qu'aujourd'hui, à coup sur, où tant de Avilies de France n'ont pas de bains. On voit donc que, sous les Carlovingiens comme chez les Mérovingiens, les bains étaient en très grande vogue dans les monastères (1) ».

De même que sainte Radegonde avait fait construire à Poitiers une salle de bains pour les religieuses du moustier fondé par elle, de même voyons-nous en Belgique sainte Gertrude établir, à l'intérieur de son couvent de Nivelles, un bassin où faillit se noyer un enfant, qu'elle parvint à sauver.

Saint Rigobert, métropolite de Reims et parrain de Charles Martel, passe pour avoir amené jusque

distingués confrères de province, M. Pierre Rambaud, pharmacien en chef des hôpitaux de Poitiers, a fait la juste remarque {la Pharmacie en Poilou, jusqu'à l'an XI; Poitiers, 1907), qu'à l'angle nord-est des bâtiments, le dessinateur a placé l'infirmerie près de la demeure des médecins et touchant le jardin des simples. Une semblable installation montre .que l'exercice de la médecine était reconnu, dès cette époque, comme inséparable de celui de la pharmacie.

(1) Si l'on consulte le plan de l'abbaye de Saint-Gall, publié par M. Enlart {Manuel d'archéologie française, i. II), on voit que ce monastère du neuvième siècle possédait des éluves, composées de deux pièces relié(;s au dortoir par une galerie. (Cf. le Dictionnaire raisonné du mobilier, de Viollet-le-Duc, t. IV, p. 104, et le Dictionnaire d'arc hileclure, du même, t. 1", p. 243 et suiv.)

dans les cloîtres de sa cathédrale les eaux destinées à la salle des bains des chanoines vivant alors en communauté (1). Nous apprenons, en outre, par le biographe de saint Lambert, qu'il y avait, au couvent de Stavelot, une salle du même genre, où les moines s'empressèrent de conduire le saint, quand ils Teurent, un matin d'hiver, trouvé agenouillé devant la croix, au pied de laquelle il avait passé la nuit en prières. Dans les deux seules chartes authentiques qui nous soient restées d'un prince contemporain de saint Lambert, Dagobert II confirme, d'une part, les générosités faites à ce monastère de Stavelot, et de l'autre, en août 677, attribue, pour s'y établir, à une congrégation de Wissembourg, au delà du Rhin, des thermes publics, bâtis — dit ce document — par Antonin et Adrien, et restés jusqu'alors debout avec leurs dépendances (2).

A noter, toutefois, que dans certains établissements religieux, du Midi principalement, on ne récourait au bain qu'à titre de remède (3), tandis que, dans la plupart de ceux du Nord, il était recommandé d'en user régulièrement.

(1) N'oublions pas de signaler qu'à Paris ce furent trois moines de Saint-Laurent qui, les premiers, au septième siècle, allèrent prendre à Belleville et aux Prés-Saint-Gervais, pour les amener au pied de Montmartre, les eaux dont on alimenta dans la suite les principales fontaines de la cité.

(2) Bulletin de Vlnstitul archéologique liégeois, 1885.

(3) Le fondateur de l'ordre des Bénédictins permet à ses religieux de rOmbrie de se baigner, quand leur santé l'exige

Dans les monastères, l'usage des bains fut réglementé par les conciles. En 803, le concile d'Aix-la- Chapelle décrète que les religieux, dont la santé réclamera ce soin, pourront se baigner au commencement du Carême ; qu'il sera fait d'amples provisions de baignoires {cop /a? balneariœ), et que les membres de la communauté y laveront leur corps en particulier, se rendant les uns aux autres les soins nécessaires. Peu après, en 819, une assemblée des principaux abbés de France, tenue au même lieu, dans le palais de Louis le Débonnaire, décidait que l'usage des bains pour les couvents serait réglé par les prieurs de chacun d'eux.

Des statuts, rédigés par Lanfranc, au onzième siècle, nous apprennent comment les choses se passaient dans les maisons soumises à son autorité: un moine, parmi les plus anciens, devait avoir soin que tout fût prêt, au lieu où les religieux prenaient les

(DoM Martin, Commentaires sur la règle de Sainl-Benoil.) Saint Benoît, qui dispensait libéralement les bains aux malades, les accordait plus difficilement aux moines en bonne santé, qui avaient une tendance à en abuser : Sanis aulem et maxinia Juvenihus tardius concef/fl/«r. Certains avaient la passion du bain, comme d'autres avaient la passion de la chasse ou du jeu, ainsi qu'en témoigne le dicton populaire : Venarijuderejavari, bihere, hoc est vivere ! (Graffiti de Timgad, cité dans l'ouvrage de M. R, C AON AT, sur Timyad.)

bains, et qu'il y eût des serviteurs pour les assister; il avertissait ensuite ses frères, qui ne pouvaient s'y rendre que de pYime à çomplies. Arrivés au bain, après s'être fait raser, ils se retiraient chacun dans un petit réduit fermé d'un rideau ; ils trouvaient là une espèce de cuve, appelée tine [tina), dans laquelle ils prenaient le bain en silence.

Quand l'usage des bains eut cessé d'être une obligation religieuse, sa tradition fut néanmoins conservée par les vases placés dans les narth^x des églises, vases décorés de figures représentant les cérémonies du baptême des catéchumènes, qui eut lieu par immersion jusqu'aux abords du treizième siècle.

Le baptême par immersion (l),qui fut, jusqu'après Charlemagne, le seul moyen de conférer le sacrement chrétien à nos ancêtres, répondait non seulement à la tradition du Christ, mais aux usages de la

(1) Pour s'y soumettre, la nudité complète était de droit et de fait. On peut voir, sur ce point, le Traité historique des anciennes cérémonies de l'Église dans V administration des sacrements du baptême, par le sieur J.L. C.,curé de Saveney ; Paris, Garnier, 1749, in-12, 3" part., chap. II, p. 281-289; et surtout le traité entier de Giuseppe Visconti (Vicecomes), Observationum ecclesiasticarum volumen primum^ in quo de antiquis baptismi ritibus ac ceremoniis agitur ; Mediolani, 1615, in-4, livre IV, chapitre X-XIII, p. 286-296. Ce dernier traité a été réimprimé à Paris, par Cramoisy, en 1618.

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