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CHAPITRE IV

Le moment est venu d'aborder une question qui a fait couler des flots d'encre et où il nous semble qu'on a, de part et d'autre, apporté plus de passion que d'arguments.

Quelques lignes de Michelet, souvent citées, mais qu'il est indispensable de reproduire, ont mis le feu aux poudres.

« On imputa, écrit l'ardent historien, la lèpre aux croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait en ellemême.

« La guerre que le moyen âge déclara et à la chair et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien moins le reste!... » Et un peu plus loin : « Elle craint toute purification comme une souillure. Nul bain pendant mille ans ! Soyez sur que pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées,le8 Percoval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient. De là, un cruel accident, si peu poé-

tique en plein roman, les furieuses démangeaisons du treizième siècle. »

Reprenons les choses d'un peu haut et recherchons, en toute impartialité, si les assertions du poète-historien sont justifiées par les faits .

Après avoir soumis la Gaule par la puissance de leurs armes, les Romains en avaient achevé la conquête, tant en lui imposant leurs arts, leurs coutumes, que leurs institutions et leurs lois. La rudesse native des vieux Celtes s'adoucit au contact d'une civilisation plus raffinée et, chez ce peuple essentiellement assimilateur, moins d'un siècle après, la fusion était à peu près complète.

Sans parler des temples, des théâtres, des cirques et autres monuments, qui avaient transformé leurs bourgades en autant de cités romaines, il n'était point de centre de population un peu important qui ne possédât des thermes, agencés sur le modèle des thermes antiques.

C'est du temps où les Gaules sont devenues une province romaine, que datent les aqueducs, dont on retrouve tous les jours des vestiges aux abords de la plupart de nos anciennes villes (1).

(1) On a mis au jour récemment des bains romains, en faisant des travaux de réparation à la basilique Saint-Etienne, de Beauvais. Le docteur Bougon, qui a visité les lieux, nous fait pressentir, dans les lignes qui suivent, tout l'intérêt de cette découverte pour les archéologues :

Les thermes de Julien, "situés rue de la Harpe et alimentés par un aqueduc, qui venait des environs de Rungis, sont, sans contredit, le plus ancien et le plus remarquable des monuments romains qui aient été retrouvés à Paris.

Les ruines connues sous la dénomination de

* On est justement tombé sur le prœfurnium, qui est à l'entrée de ces bains ; la petite cour, sur laquelle s'ouvre le fourneau où Ton allume le feu qui doit chauffer l'eau, dans une immense bassine de plus de 2 mètres de diamètre, est le furnium. Aussi voit-on l'immense cavité en maçonnerie, de plus de 1 mètre d'épaisseur, qui était destinée à loger cette immense chaudière Cela forme un massif d'au moins 5 mètres. On devait y jeter constamment de nouvelles bûches, comme on lance à chaque minute une pelletée de charbon dans le foyer de nos locomotives. De chaque côté du furnium sont deux chambres, qui ne sont pas encore tout à fait dégagées. On voit les conduites d'air chaud qui partaient de là, pour se rendre dans les hypocaustes, placés un peu plus loin. C'est là que se trouvent les petits piliers, formés de briques carrées, de 0 m. 12 de côté, à moins de 1 mètre les uns des autres ; piliers de 0 m. 80 de hauteur, qui supportaient un pavimenium en énormes carreaux de terre cuite, rectangulaires, de près de 0 m. 50 de long sur 0 m. 40 de large et de Om. 10 environ d'épaisseur. Cela formait ainsi un sous-sol rempli d'air chaud, qui pouvait être à une très haute température. De plus, on voit encore les tuyaux rectangulaires et non cylindriques, cimentés le long des murs de rétablissement, qui donnaient passage à la fumée et qui activaient le tirage du foyer ; ils sont encore tout noirs en dedans, car ils ont été fendus en deux par la pioche des ouvriers, qui ne s'attendaient guère à trouver des briques creuses dans ce massif. Ces bains s'étendaient jusqu'au milieu de l'église, où on a retrouvé leur prolongement au pied d'une colonne que l'on reprend en sous-œuvre, en soutenant les voûtes de la basilique en l'air, avec des poutres. Ils devaient occuper un espace immense, car on aura encore bien d'autres hypocaustes à dé-

Thermes de Julien (1), faisaient partie d'un vaste édifice, autour duquel se forma le premier faubourg de Paris (2).

Cet édifice, construit par les Romains, lorsqu'ils eurent élevé Lutèce au rang de municipe, devint l'habitation des chefs militaires, plus tard des empereurs.

Aux premiers siècles delà monarchie, les rois choi-

blayer, avant de retrouver la piscine, quand les travaux de recherche seront plus avancés ; et il y a, en plus, à gauche, c'està-dire à Topposé de l'église, encore autant de substructions à mettre au jour. »

(1) Tous les historiens de la ville de Paris s'accordent à dire que les thermes dont il s'agit, situés entre les rues de la Harpe et des Mathurins, faisaient partie d'un palais que l'empereur Julien habita souvent, et qui, avec ses jardins, occupait un très grand espace sur la rive gauche de la Seine, entre ce fleuve et la butte Sainte-Geneviève. Ceci explique pourquoi la rue des Mathurins, avant que les religieux dont elles portent le nom y fussent établis, —ce qui eut lieu vers 1158,— s'appelait encore la rue des Bains-de -César. [Mémoires de V Académie des Inscriptions^ t. XV, p. 679 ; cf. Compte-rendu de V Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1902, p. 14-17 et Magasin pittoresque, 1839, p. 100 et suiv.)

(2) Le parc du palais de Julien, nous écrivait naguère le docteur Bougon, s'étendait sur la rive gauche de la Seine, jusqu'au delà de l'église Saint-Germain-des-Prés, dont l'abbaye fut bâtie au détriment de l'extrémité de ce parc, par le roi Childebert P% fils de Clotis; c'est ce roi qui, ayant rapporté d'Espagne des greffes de pommier, pour les greffer lui-même, dans le parc, sur les sauvageons de sa pépinière, nous donna en France cette nouvelle espèce de pommes connues sous le nom de pommes reinettes, baptisées ainsi en l'honneur de ses deux filles, les petites reines ou réginettes, qui se firent religieuses vers la fin de leur vie.

sirent ce palais pour leur résidence habituelle, et, sous Gharlemagne notamment, on déploya, dans l'intérieur, un luxe de décoration en harmonie avec les goûts de ce prince.

La dénomination de Thermes, conservée à ces ruines par la tradition, permet d'inférer que c'étaient des bains publics ; la disposition intérieure confirme cette hypothèse. Leur grande étendue peut faire supposer que ces bains étaient plus que suffisants pour les besoins du palais, et un motif encore plus déterminant pour y reconnaître un bain public, est la présence, dans la grande salle, de huit proues de navires, placées à la retombée des voûtes, où elles faisaient l'oftice de chapiteaux ; elles étaient l'emblème du commerce de la ville, et par cet attribut de Paris, qui s'est conservé jusqu'à nos jours, peut-être entendit-on consacrer un lieu réservé aux « commerçants par eau » [nautae Parisiaci) (1).

A l'époque gallo-romaine, dans les campagnes aussi bien que dans les cités, toute maison convenablement organisée avait ses thermes.

La rareté du linge rendait les bains indispensables, même sous le climat tempéré des Gaules, et ces

(1) Enlaiît, Manuel d'archéologie française, l. II, Archileclure civile et militaire, p. 60.

ablutions réitérées étaient plutôt un symptôme de misère que d'opulence (1).

Le bain de vapeur simple se prenait en plein, champ : les baigneurs faisaient creuser des fosses, dont le fond était tapissé de pierres échauffées avec de l'eau bouillante. Là, sous des couvertures de poils de chèvre, soutenues avec des branches de coudrier, ils passaient des heures entières dans une douce moiteur. Les plus aisés avaient, comme les patriciens de Rome, leur salle de bain dans leur habitation. Fortunat, décrivant la villa d'un évêque de Bordeaux au sixième siècle, vante le bel aménagement de ses étuves : le prélat avait fait restaurer une partie des bains dans le style ancien, tandis qu'il adaptait l'autre au goût du jour. Une autre villa de ce même évêque était renommée pour son jet d'eau alimenté par une conduite de métal.

Comme les riches maisons gallo-romaines, les palais des Francs eurent leurs thermes. L'historien de sainte Radegonde nous révèle que cette vertueuse

(1) Du Perron, théologien et poète du seizième siècle, a prétendu que si les Romains se baignaient si souvent, c'est parce qu'ils ne portaient point de linge comme nous. L'explication est inacceptable: les Romains, surtout ceux des classes aisées, étaient loin d'être dépourvus de linge, de fil ou de toile. En réalité, les Romains se rendaient aux thermes, parce que c'étaient des lieux de récréation et de divertissements. Les invasions, la destruction des monuments, la misère, la vie dure et laborieuse, les leur firent peu à peu déserter. (Cf. Magasin pittoresque, t. XLVL)

reine, « appliquant son esprit à des œuvres de miséricorde, avait fait dresser, dans sa salle d'Athies (dans la Somme), des lits pour de pauvres femmes. Elle les lavait dans ses thermes, elle les essuyait elle-même, et quand elles étaient fatiguées par une transpiration abondante, elle leur préparait de ses mains des potions restaurantes (1) ».

Aux thermes attenaient un lavoir (colymbiim) ; un gymnase pour les exercices du corps et une sorte de galerie couverte, désignée sous le nom d'hypodrome, qu'on ne doit pas confondre avec l'hippodrome où couraient les chevaux.

L'usage des bains publics s'est-il maintenu en Gaule après l'établissement du christianisme ? Le fait n'est pas douteux. Les continuelles récriminations du clergé contre l'abus des soins du corps indiquent assez quePusageen persistait. Puisqu'ils ne cessaient de se plaindre, c'est qu'on ne cessait de fournir un objet à ces plaintes.

On a tiré argument contre l'Eglise de ce qu'elle a interdit la fréquent atio;i des bains païens aux chré-

(1 Vie de Sainte Radegonde, par Venance P'ortunat. Sainte Radegonde, nous dit le docteur Bougon, ne défendait qu'en été seulement les bains pris exclusivement pour se rafraîchir et qu'elle appelait du joli nom de bains de complaisance (bains pour se complaire.) Les bains étaient remplacés, duiant la saison chaude, par des sachets de plantes aromaticfues, que les pensionnaires du couvent se mettaient sous les aisselles, pour lutter contre la transpiration.

tiens, et on a cru devoir en conclure que les Pères et les conciles ont proscrit le bain, en tnnt que moyen de propreté. On a même écrit que les premiers fidèles avaient pour le bain la même aversion que pour les jeux du cirque et pour les spectacles.

Cette opinion a été combattue par un très érudit chanoine, qui a écrit sur la matière un volume de plus de deux cents pages, dont nous ne pouvons, on le conçoit, donner que le résumé.

Cet ouvrage, composé en latin par le P.Paciaudi, et imprimé à Rome en 1758, a pour titre: De sacris christianorum balneis. Voici les points saillants de celte longue et consciencieuse étude (1).

Les ailleurs anciens ont constaté que, dans l'antiquité, l'usage des bains avait à la fois pour but d'effacer les souillures du corps et les souillures de Tâme, et qu'ils étaient prescrits à tous ceux qui voulaient offrir un sacrifice aux Dieux.

L'immersion avait lieu dans les fontaines, les fleuves ou la mer et, par la suite, on construisit des bains spécialement destinés à cet usage, consacré par le paganisme. Si des thermes ont été retrouvés auprès de temples païens, on peut conjecturer qu'ils avaient été édifiés par ces derniers.

Mais passons des conjectures aux faits.

Victor, évêque de Ravenne en 5/iO, avait fait cons-

(1) Cf. Bulletin de la Société des Antiquaires de COuest, 1878.

truire, près de l'église de cette ville, un établissement balnéaire, réservé à son clergé. Cet édifice subsistait encore deux siècles plus tard et on pouvait y déchiffrer assez facilement une inscription attestant sa destination. Une autre inscription a révélé que saint Damien lit édifier, en 680, à Ticinum (aujourd'hui Pavie), un établissement analogue.

Aux bains de Pouzzoles, il y avait la fontaine de l'Evêque (fons Episcopi)^ où se rendaient les prélats et hauts dignitaires de l'Eglise, que les plaisirs de la table prédestinaient à la goutte et aux autres désordres de nature arthritique.

Passons à un second point, établi par notre chanoine : la veille des solennités, avant d'approcher des sacrements, les chrétiens prenaient un bain.

Ils usaient, en quelque sorte, du bain comme d'une expiation préliminaire. Avant cette purification, ils se seraient gardés de commencer leurs prières ou de pénétrer dans la maison de Dieu. Saint Grégoire le Grand rapporte, sur l'autorité de l'évêque de Syracuse, Maximianus, qu'un certain Gurialis, qui s'était rendu coupable d'un grand crime le samedi saint, poursuivi par le remords, se rendit au bain de grand malin, persuadé qu'il effacerait par cette pratique les taches de son âme.-

Les catéchumènes devaient se baigner avant de

recevoir le baptême (1). Ils étaient accompagnés dans la piscine par le balneaior, chargé d'oindre et d'essuyer leur corps. Celui-ci était muni, à cet effet, de tous les instruments nécessaires à sa profession : vase à parfums, strigiles, linge, etc.

Les ministres des autels étaient, en outre, tenus de prendre un bain dans certaines circonstances : par exemple, à la veille des principales fêtes. Dans ces bains liturgiques, chaque ecclésiastique ou clerc était assisté de son balneator. Les évoques ou les moines présidaient à la cérémonie.

Les bains se prenaient dans des bâtiments situés dans l'enceinte même des basiliques. Constantin avait fait édifier un établissement « pour l'usage des clercs » (2), près de l'église des Saints-Apôtres, à Constantinople. Les papes saint Hilaire, Adrien 1^'{S)

(1) En Irlande, au douzième siècle, l'enfant nouveau-né était baptisé par son père, ou le premier venu, qui le plongeait trois fois soit dans l'eau, soit dans du lait. Celte coutume fut abolie en 1172, par le concile de Çassel. En Afrique, ceux qui devaient être baptisés la veille de Pâques, avaient soin de se baigner le jeudi saint, « afin, dit le P. Richard, d'éviter l'indécence qu'il y aurait à se présenter aux fonts sacrés, le corps couvert de la crasse contractée par l'observation du carême ». Curiosilés des traditions (Bibliothèque de poche), par L. Lalanne, p. 193.

(2) La loi de Théodose constate que des bains furent construits, dans les premiers siècles de notre ère, dans l'enceinte extérieure des églises, pour «/'«sagre exclusif des membres du clergé».

(3) A la fin du huitième siècle, le pape Adrien I" recommandait au clergé des paroisses d'aller se baigner processionnellement, en chantant des psaumes, tous les jeudis de chaque semaine [Essais sur Paris, de Saint-Foix, t. IL)

et Damase suivirent cet exemple, à Rome. Enfin, Théodose conféra le droit d'asile à ces thermes, comme aux basiliques elles-mêmes.

Au milieu du septième siècle, saint Agnellas, de Naples, rendit une ordonnance obligeant tous les prêtres à se baigner ; sans doute cotte ordonnance avait-elle été rendue nécessaire par un relâchement dans les usages.

Apulée et Grégoire le Théologien citent les noms de plusieurs papes qui firent construire ou réparer des bains. Le pape Pie P*" consacra en personne un établissement de bains, dans Tenccinte duquel on célébrait les saints mystères et notamment la solennité de Pâques, afin d'être à Tabri de tous troubles extérieurs, en Tannée 142 de Jésus-Christ.

Une remarque qui a son intérêt : ces bains ecclésiastiques n'étaient pas ouverts au public. Les partager aurait entraîné une véritable souillure et c'eût été s'exposer à la contagion, celle-ci entendue au sens moral du mot.

Théodoritus conte, à ce propos, dans ses lettres, une anecdote significative. Un évêque, étant au bain et ayant invité quelques assistants à le partager avec lui, aucun d'eux n'y voulut consentir, parce que cet évêque était accusé de favoriser l'arianisme et que les assistants étaient des Samosates orthodoxes.

Quand l'évêque fut sorti du bain, ils en vidèrent toute l'eau, qu'ils regardaient comme infestée ellemême d'hérésie.

Michel Paléologue rapporte, d'autre part, que le patriarche Arsénius fut puni de l'exil, pour avoir souffert que des Sarrasins pénétrassent dans les bains ecclésiastiques.

Grégoire de Tours relate que des sœurs de Poitiers quittèrent leur couvent, alléguant, entre autres griefs, que leur abbesse avait permis à des étrangers de se baigner « incongrûment » dans les bains de la maison (1). L'Église ne manquait donc pas à ses traditions, en proscrivant le bain en commun avec des hérésiarques ; en réalité, elle cherchait, par cette proscription, à rompre tout lien avec le paganisme, et c'est dans ce but qu'elle interdit tout contact qu'elle jugeait impur.

N'était-ce pas le premier devoir de l'antique hospitalité chrétienne, que de laver les pieds des pèlerins ou des pauvres voyageurs ? (2) Dans les hospitaliay établis près de chaque église, la charité des clercs accomplissait journellement cet acte d'humilité.

(1) Sancti GREGORii,episcopi Turonensis^ Historia Francorum, lib. 10, pp. 506 et 507 ; Lutetise Parisiorum, anno 1699.

(2) Cette coutume de laver les pieàs aux pèlerins, que la tradition évangélique avait transmise comme un devoir, fut longtemps observée. Dans quelques monastères, on allait jusqu'à préparer un bain pour le pauvre qu'on y recevait (F. Michel et Ed. Fournier, Hist. des Hôtelleries^, t. l,p. 317.)

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