FIG. 25. — UX BAIN EN COMMUN, AU XV SIÈCLE
torzième siècle, ainsi que l'atteste la gravure cidessus, qui représente f^e dict des trois chanoinesses de Cologne, tiré des Poésies de Wairiquès
(1) V. le conte de Constant Duhamel, cité par Viollet-Le-Duc {Dict. du mobilier^ t. IV, p. 405).
OU Watriquet, ménestrel du comte de Blois, après 1327 (1).
Le trouvère Watriquet raconte que, mandé par de gaies commères^ pour les égayer de « paroles qui mieux rire les face », il vit tout d'abord placer devant lui deux cygnes gras, trois chapons et bons vins frais. Ainsi lesté, il pouvait poursuivre son récit sans craindre la défaillance. Les commères qui l'avaient mandé auprès d'elles n'étaient pas les premières bourgeoises venues : c'étaient des religieuses nobles, qui n'avaient de monastique que l'apparence; elles faisaient bon accueil aux chevaliers et aux trouvères qui savaient conter de jolis fabliaux et de frissonnantes aventures.
Or, une veille d'Ascension, notre ménestrel avait été invité par les trois nonnes à venir s'aviser avec elles, banqueter et leur conter ses récits les plus lestes, jusqu'à les faire pleurer de rire {si que de risée (tu) nous moilles).
Chacune des trois pieuses dames se mit sans façon au bain devant le trouvère et mangea avec lui, sans sortir de l'eau où trempaient leurs appas :
Chacune en son baing, toutes nues, Et la tierce sans nul desdaing Se despoille et entre en son baing, L'onques pour moi n'i fist dangier
(1) Ms. fpanç. de l'Arsenal, Belles-Lettres, n" 318 in-4, ou 3585, f° 85. '
Lors comenchâmes à mangier ; Ma table estoit assez près d'èles.
Si les vis vermeilles et bêles Et esprises de grant chaleur, Que leur fesoient avoir couleur, Li bains chaus etli bons vins frois.
Dont assez burent sans effrois.
Là fumes aises à tout point (1).
Comment la fête se termina, mieux vaut peutêtre ne pas trop chercher à nous en instruire....
On se fait généralement des soins de propreté que prenaient nos aïeux une idée assez fausse. Sous prétexte que, au temps du grand Roi, ces soins furent complètement négligés, on a tôt fait de conclure qu'avant le dix-septième siècle, on n'en prit pas davantage souci. Nous nous sommes, jusqu'à présent, attaché à faire la démonstration du contraire. Nous avons, croyons-nous, prouvé, documents à l'appui, qu'en Gaule comme à Rome, toutes les classes se sont livrées aux pratiques balnéaires: on passait aux thermes le temps qu'on passe aujourd'hui au café ou au cercle.
Ces usages n'ont pas complètement cessé avec l'introduction du christianisme ; ils se sont seulement
Cl) La Vie aulemps des cours d'amour, par AntonyMÉRAY. Paris, Claudin, 1876, p. 279.
modifiés. Les membres du clergé ont combattu, il est vrai, ces traditions, mais dans ce qu'elles avaient d'abusif : la preuve en est qu'en décrétant la privation du bain, ils entendaient imposer à celui qui la subissait une véritable mortification. D'ailleurs, dans les abbayes, dans les monastères, on avait prévu l'installation des bains, ainsi que nous l'avons établi.
De même, dans les romans et les contes (1) des douzième et treizième siècles, il est fréquemment fait mention de bains qu'on prenait chez soi (2).
L'horreur qu'inspire la saleté du corps est continuellement exprimée dans toute la littérature des douzième et treizième siècles (3) ; ce qui démontre
(1) Dans le conte de la Borgoise dOrliens, la femme prépare un bain aromatisé pour son mari battu :
« De bonnes herbes li fist baing « Pour le gari de son mehaing. »
Il est encore question de bains dans le conte du Cuvier et dans celui des Deux Changeors. (Cf. Viollet-le-Duc, op. citJ)
(2) En énumérant 'ce qu'il faut aux nouveaux mariés pour monter une maison, Eustache Deschamps, entre autres objets, cite la « chaudière, baignoire et cuviaux », comme essentiels : on avait donc, dès cette époque, des baignoires chez soi.
(3) Le Roman de Gérart de Nevers ou de la Violelle, du commencement du treizième siècle, montre la belle Euriante ne laissant pas passer une semaine sans prendre un bain ; et dans le Dict de la contenance des famés, on lit ces vers :
« Or est lavée, or est peigniée, « Or est coifée, or est treciée, « Et mult le tendroit à desdain « S'elle n'avait sovant le bain. »
(Extrait de Contes, dicts, fabliaux des treizième, quatorzième et quinzième siècles, publiés par A. Jubinal, 1842, t. II, p. 170.)
suffisamment que les habitudes de propreté étaient répandues durant toute cette période, contrairement aux assertions émises par maints historiens (1).
(1) Nous connaissons, par le roman de Flamenca, écrit au treizième siècle, la vie qu'on menait à cette époque, à Bourbon-l'Archambault, où il y avait « des établissements où tous gens du pays et étrangers pouvaient prendre les bains très confortablement. Pas de boiteux, ni d'éclopé qui ne s'en retournât guéri, s'il n'abrégeait pas trop son séjour. On pouvait se baigner quand on voulait, dès que l'on avait fait marché avec le patron d'un hôtel concessionnaire des sources. Dans chaque bain jaillissaient de l'eau chaude et de l'eau froide. Chacun était clos et couvert comme une maison, et il s'y trouvait des chambres tranquilles, où on pouvait se reposer et se rafraîchir à son plaisir.» A. Bonnard, la Gaule thermale (1908), p. 145.
FIG. 2t;. — UN BAIN DE VAPEUR AU MOYEN AGE.
Jusqu'au commencement du douzième siècle, l'usage des bains de vapeur, à l'instar des Romains, avait presque complètement disparu. On les voit reparaître à cette époque, importés, présume-t-on, d'Orient, par les Croisés qui, pendant leur séjour en Palestine, avaient dû contracter cette habitude et la conserver une fois rentrés dans leurs foyers . Peu à peu la vogue s'en accrut, et les étuves publiques se multiplièrent.
A vrai dire, ces étuves ne rappelaient que vaguement les anciens thermes, dont elles dérivaient.
Rien, sinon parfois une auge de pierre, ne les distinguait au dehors des autres établissements industriels. Elles étaient situées le plus souvent à l'arrière de profondes maisons, ayant issue sur des rues voisines, ce qui permettait d'y entrer ou d'en sortir sans être vu.
L'intérieur répondait à l'extérieur. Nos pères n'ayant conservé des anciens bains romains que le caldarium (bain chaud) et le laconicum (étuve à air chaud), les étuves étaient disposées pour satisfaire à ce double besoin.
Leur construction était des plus rudimentaires: un rez-de-chaussée sur cave, un étage, et au-dessus, des greniers.
Dans la cave, on installait les tours ou fourneaux, bâtis en briques et ciment, dont le massif traversait la voûte et ne dépassait pas le niveau du sol du rezde-chaussée; celui-ci était divisé ordinairement en deux grandes pièces, avec une antichambre commune.
La salle de bains comprenait une grande piscine, à laquelle arrivaient l'eau chaude et l'eau froide, à travers des conduits en bois.
Quand les locaux le permettaient, on plaçait autour de la pièce des baignoires, également en bois, destinées aux personnes riches ou aux malades.
La salle des étuves proprement dite était, avonsnous dit, construite un peu comme le laconicum des thermes antiques : la pièce avait la forme d'un dôme percé de trous, pour laisser passage à l'air chaud. Des sièges et gradins permettaient aux baigneurs de s'exposer par degrés aux effets de la chaleur.
Tous les établissements de bains n'étaient pas calqués sur ce modèle uniforme, mais ils se rapprochaient, pour la plupart, de celui de Dijon que nous avons pris pour type (Ij.
A Paris, la plupart des quartiers étaient pourvus d'étuves. En commençant par la Cité, il y en avait
(1) Les Étuves Dijonnaises, par Joseph Garnier.
d'établies dans une ruelle portant le nom des Etuves Saint-Michel^ et qui aboutissait à la rue de la Barillerie, vis-à-vis le Palais (1).
En passant sur la rive droite de la Seine, on trouvait, dans la petite rue de Marivaux, qui communiquait de la rue des Lombards à celle des Ecrivains, un cul-de-sac appelé des Vieilles-Etiwes (2).
Une autre rue, qui joignait la rue Saint-Honoré à celle des Deux-Ecus, a longtemps conservé le même nom. Elle était autrefois beaucoup plus longue'; mais Catherine de Médicis en prit une partie, pour la construction de l'hôtel de Soissons. Cette rue, qui portait, en 1300, le nom de rue des Etuves^ prit, en 1350, celui de rue des Yieilles-Etuves (3).
L'impasse de la porte aux' Peintres^ qui existait encore il y a quelques années, rue Saint-Denis, précisément au point où cette rue était traversée par l'enceinte de murailles dont Philippe- Auguste fit entourer les quartiers septentrionaux de Paris, s'appelait, en 1365, cul-de-sac des Etuves^ à cause des étuves pour hommes qui y étaient situées [Jx). Il y avait aussi, vers la même époque, des étuves pour hommes dans la rue de l'Arbre-Sec (5).
Des étuves à l'usage exclusif des femmes se trou-
(1) Recherches sur Paris, par Jaillot (Quartier de la Cité).
(2) Jaillot (Quartier Saint-Jacques-la-Bouciierie). 3) Idem (Quartier Saint-Eustache).
(4) /t/em (Quartier Saint-Denis).
5) Sauval, Antiquités de Paris, t. III.
vaient dans une rue des Eluves^ allant de la rue Saint-Martin à la rue Beaubourg : l'auteur d'une pièce de vers sur les rues de Paris, composée au treizième siècle, la désigne sous ce nom (1). La maison où ces bains de femmes étaient établis portait pour enseigne le Lion d'argent. Cette même rue avait aussi porté le nom de Geoffroy des Bains^ vers le milieu du treizième siècle ; plus tard, elle fut appelée rue des Vieilles-Etuves, nom qu'elle a conservé. Les établissements de bains, auxquels elle dut successivement ses diverses dénominations, y existaient encore en 1578 (2).
Des étuvesLpour hommes et des étuves pour femmes se trouvaient presque contiguës dans la rue de la Huchette. Les premières occupaient une maison dite de V Arbalète ; les secondes en occupaient une autre dite des Deux Bœufs.
A cette époque, les maisons des rues de Paris n'étant point numérotées, l'usage était de les désigner par les enseignes qu'elles portaient, et qui restaient toujours les mêmes, en quelques mains que ces propriétés passassent (3).
(1) Le dil des rues de Paris, par Guillot.
(2) Jaillot (Quartier Saint-Martin-des-Champs).
(3) Sauva L, Antiquités de Paris, t. III.
D'autres étuves existaient dans le voisinage des deux établissements dont nous venons de parler. Elles étaient situées, vers le milieu du seizième siècle, dans une petite rue qui portait alors le nom de ruelle des Etuves^ et qui fut ensuite appelée rue du Chat qui pêche : c'était une communication fort resserrée de la rue de la Huchette à la Seine (1).
Les Juifs, dont la loi prescrit aux femmes l'usage du bain au moins une fois par mpis (2), avaient, dès 12Zi8, dans la rue de la Pelleterie, une maison d'étuves à leur usage exclusif (3).
Il y avait d'autres étuves dans une rue qui n'existé plus aujourd'hui, et par laquelle on communiquait de l'ancienne rue des Cordeliers (rué de TEcole-de- Médecine) à la rue Mignon : elle s'appelait rue aux Etuves et se terminait au delà de celle du Paon, près
(1) Jaillot (Quartier Saint- André-deS-Arts).
(2) Léviiique, chap. XV. Le Concile de Vienne interdit aux Juifs les étuves et les tavernes des chrétiens; en Provence et en Bourgogne, on ne leur permit les bains publics que le vendredi, jour réservé aux femmes de mauvais renom et aux baladins (1259). En 1312, il intervint un compromis permettant l'usage des bains aux Juifs, à condition qu'ils contribueraient aux travaux de réparation (Arnoux, Etude historique sur les bains thermaux de Digne, 1886.)
(3) A Strasbourg, au quatorzième siècle, le bain des Juifs était un simple réservoir, enduit de mastic, autour duquel régnait un large bord dallé. {Strasbourg illustré, par Fr. Piton, 1855, t. I, p. 70). Dans cette même ville, avant 1634, les personnes aisées se baignaient dans des vannes en bois et le peuple.
LA VIE AUX BAINS yi>
d'une des portes de l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste (i).
Dans les mêmes parages, c'e&t-à-dire dans le voisinage de la Faculté de Médecine actuelle, un particulier, du nom de Pierre Sarrazin, avait obtenu, en 1256, Tautorisation d'ouvrir un établissement dans la rue qui a conservé son nom, entre celles de la Harpe, et Hautefeuille (2).
Il existait à Paris, déjà sous le règne de saint Louis, un nombre assez grand d'étuves publiques, pour qu'on ait réuni en corps de métier ceux qui, sous le nom d'Etuveurs ou Etuviers, exploitaient ces établissements.
En 1292, ou comptait vingt-cinq étuveurs et une étuveresse, répartis dans divers quartiers (3).
hommes et femmes, pêle-mêle, faisaient leurs ablutions dans des réservoirs murés et dallés, analogues au bain des Juifs. Une ordonnance de police de l'année précitée sépara les deux sexes : trois maisons furent assignées aux femmes, deux aux hommes; les unes eurent à leur usage les bains dits de lie, des plantes et des cerceaux; les autres, les bains des roses et de Spire, dont les rues ont longtemps conservé les noms. (Piton, op. cit., t. II, p. 150).
(1) Jaillot (Quartier Saint-André-des-Arts).
(2) Preuves el pièces juslificaiiues de VHisloire de la Ville de Paris, par Dom Phlibien, 1. 111.
'3) GÉRAUD, Paris sous Philippe le liel (Documents inédits sur rilistoire de France).
Le prévôt de Paris, Etienne Boileau, qui exerçait sa charge sous le saint roi, nous a transmis les statuts qui régissaient les « estuveurs » et l'indication des mesures de police auxquelles ils étaient assujettis.
Les Etuveurs formaient une véritable communauté, sous la surveillance de trois jurés, élus par les maîtres du métier. Cette surveillance était principalement exercée sur la tenue et Tordre des maisons, afin d'y conserver autant que possible la décence et les bonnes mœurs.
Il était interdit de laisser pénétrer aux étuves des femmes de mauvaise vie, des « mesiaux » ou « meselles )) (lépreux ou lépreuses) (1), des rêveurs (vagabonds) et autres gens « diffamez de nuit » , ce que nous désignerions aujourd'hui par « gens sans feu ni lieu » .
Il était enjoint aux propriétaires d'établissements de ne faire annoncer l'ouverture de leurs étuves que lorsqu'il était jour ; aussi, dès la pointe du jour et souvent même, par infraction aux règlements, avant le lever du soleil, entendait-on les crieurs clamer :
(1) Il y avait des bains spéciaux pour les lépreux. Il existait, à Neyrac, dans l'Ardèche, une léproserie fortifiée, dont on voit encore des restes, avec, tout à côté, contre un rocher, le banc de bois où les lépreux, sortant du bain, allaient se sécher au soleil {la Gaule thermale, par A. Bonnard et le docteur E. Percepied, Paris, 1908, p. 143).
LA VIE AUX BAIiNS 181
Seignor, quor cous allez baingnier El esluver sans délaier (sans délai) Li bains sont chaut, c'esl sans mentir (1).
D'autres indiquaient l'établissenaent qui devait avoir les préférences du baigneur.
* C'est à V image Saint-James
Où vont les femmes se baigner; Baigneux, aux esluves allez, Vous g serez bien servis De valets et de chambrières ; De la Dame, bonne chère; Allez, tous les bains sont prêts.
Certains crieurs se levaient avant le jour et parcouraient la ville en chantonnant leur refrain, au risque d'éveiller les bons bourgeois qui dormaient encore tout leur somme. Le vigilant prévôt dut interdire les « crieries », en présence des nombreuses réclamations qui lui furent adressées.
Peut-être sera-t-on curieux d'apprendre ce que coûtait un bain, à Tépoque que nous évoquons.
D'après les statuts d'Etienne Boileau, ceux qui s' « étuvaient »> seulement devaient payer deux deniers parisis : ce qui équivaut à 0 fr. 196 de notre
(1) Guillaume de Villeneuve, les Crieries de Paris.
monnaie actuelle. S'ils se baignaient après s'être étuvés, ils devaient payer li deniers, soit 0 fr. 392. Cette distinction prouve que, parmi les personnes qui fréquentaient les étuves, les unes se bornaient à prendre un simple bain de vapeur; tandis que, pour les autres, ce premier acte n'était qu'une préparation à passer dans un bain d'eau chaude : c'est encore ce qui se pratique dans les bains publics de l'Orient (1).
En 1371, les statuts des baigneurs-étuveurs sont renouvelés par le prévôt Hugues Aubriot : pour l'étuve seule, il est dû 4 deniers, 1 denier en plus pour le drap ; et pour l'étuve (bain de vapeur), suivie du bain ordinaire, 8 deniers.
S'il y avait deux personnes ensemble — le fait n'était pas rare — ils payaient 12 deniers, « pour estuver et baigner ».
(( Pour chacun drap commun qui ne passera pas lès et demy, l'en paiera ung denier; pour chacun drap de deux lez et de plus, pour moitié es lez l'en paiera deux deniers (2) ».
Les prix étaient sensiblement différents, vers l'an 1400, de ce qu'ils étaient trente ans plus tôt. Pour un homme, l'étuve simple coûtait 6 deniers au lieu de II ; avec bain dans une cuve, 16 deniers.
(1) Girard, Sur les établissements de bains publics à Paris depuis le sixième siècle jusqu'à présent. {Annales d'hygiène publique, 1852, VII, 5.)
(2) Ordonnance sur les métiers de Paris (Ms. Bibl. nat., fonds Saint-Germain).
Deux hommes se baignaient dans une seule cuve pour le même prix, avec oreillers, couvre-chef et enveloppes. Le drap était payé 1 denier, le grand drap à mettre au lit, 2 deniers.
D'après les statuts du prévôt de Paris de 1399, les maîtres-étuveurs, hommes ou femmes, devaient être de « bonne vie, renommée et honneste conversation ». Dans les huit jours de leur réception, ils juraient de garder les secrets du métier.
Les étuves d'hommes ne pouvaient être chauffées pour les femmes. On interdisait de « lever des baings » ailleurs que dans les endroits désignés et non en lieux secrets, sauf pour les femmes « de grant honneur » et avec l'autorisation du prévôt.
Aucun étuveur ou étuveresse ne devait laisser « bourdeler » ou « tenir bourdeau » dans les étuves. Les petits garçons n'étaient admis dans les étuves de femmes que jusqu'à l'Age de sept ans (1).
Dès le treizième siècle, les étuves furent des lieux de débauche.
Le prévôt Etienne Boileau avait dû défendre que « nuls (des étuveurs) ne soustiengnent en leurs maisons bordiaux de jour ne de nuit ». 11 renouvelle cott(; interdiction, avec plus de force, quelques années plus tard :
« Que nul ne chaufe estuves à Paris que pour
{\)Uisloire générale de Pari» : les Métiers et Corporations de Paris, t. m.
hommes tant seulement, ou pour famés, lequel qui li plera : car c'est vil chose et honteuse pour les ordures et pour les périlz qui y pevent avenir ; quar quant les hommes s'estuvent par devers le soir, aucune foiz ils demeurent et gisent (couchent) léens jusques au jour qu'il est haute heure ; et les dames viennent au matin aux dictes étuves, et aucunes foiz vont es chambres aux hommes par ignorance ; et assé d'autres choses qui ne sont pas belles à dire. .. »
Les étuves chômaient les dimanches et jours fériés (j). On ne les chauffait pas avant le jour, sauf les veilles de fêtes. Il était stipulé des amendes, si on contrevenait à ces règlements.
En temps d'épidémies, les étuves étaient fermées. C'est pour ce motif qu'une ordonnance du prévôt de Paris, du 16 novembre 1510, époque à laquelle régnait une malade contagieuse, défend à tous les habitants u d'aller aux estuves, qu'après la tête de Noël, lors prochaine, à peine d'amende arbitraire ».
Ces mêmes défenses furent réitérées, par arrêt du Parlement, du 13 septembre 1533, « à peine contre les étuvistes de punitions corporelles (2) )>. Un autre arrêt, du 2 juillet 1561, renouvellera les défenses,
(1) Tous les autres jours on pouvait se baigner ; encore devait-on veiller à ce qu'on ne fût pas à l'époque de la « nouvelle lune ». Un curieux passage, cité par M. Ch.-V. Langlois [la Société française au treizième siècle, 1904, p. 172) est, à cet égard, des plus démonstratifs.
(2) Traité de la Police (1705), par Delamare, t. I, p. 628.
avec les mêmes peines, jusqu'à ce que le danger de peste ait enlièrement disparu (1).
Près d'un siècle auparavant, le médecin Jacques des Parts s'était prononcé nettement contre l'ouverture desétuves en temps d'épidémie. 11 faillit même en coûter cher à notre confrère de s'être mêlé de gêner le commerce des baigneurs (2).
Dès cette époque, on constate, chez le peuple, des soins de toilette et de propreté qu'on n'aurait guère soupçonnés. L'usage des bains était fort répandu dans toutes les villes de quelque importance. Ces établissements se rencontraient dans de simples hameaux (3) ; de plus, chaque habitation un peu aisée était pourvue de sa cuve à baigner.
(1) Il y aura plus tard des médecins qui recommanderont l'usage des bains en temps de peste, tel Citoys, le propre médecin de Richelieu (Cf. Advis sur la nature de la peste, 1623, p. 29-30;.,
(2) Recherches sur les Escoles de Médecine de Paris, pav Riolan, p. 218: « C'est luy-mesme qui ditciuede son temps les bains et les estuves estoient si communs à Paris qu'ayant conseillé au Magistrat de les défendre en temps de peste, les baigneurs esluviers voulurent l'assassiner s'il ne se fut sauvé ». Jacques des Parts fut obligé d'abandonner Paris et de se rendre à* Tournai, où il mourut en U65, après y avoir obtenu un canonicat. ,V. Sprenoel, Histoire de la Médecine, t. II, M. DCCC.XV, pp. 374 et 483j.
(3) Heuue des Deux Mondes, l" juillet 1876, p. 712 (Extrait des Lectures historiques pour classes de seconde ; Hachette, 1897, p. 58).
On ne prenait pas, d'ailleurs, seulement des bainsde propreté ; la médecine ordonnait les bains dans nombre de maladies, surtout aux femmes et aux petits enfants, et Ton devait d'autant plus y recourir que les hommes de l'art étaient répandus dans nos villes et ne faisaient pas même défaut aux campagnes.
Ce n'étaient pas seulement les grands centres qui possédaient des bains ; bien des petites villes en étaient pourvues.
Abbeville avait des étuves près la porte Comtesse, en 12/i0, ainsi qu'il résulte d'une donation faite à cette époque aux chapelains de Sainte-Croix.
A Compiègne, l'emplacement du Pont-Neuf était occupé par la tour des Esiuves, vestige d'un établissement considérable, d'après le livre des cens de l'abbaye de Saint-Corneille. Dans la même contrée, Soissons, Senlis avaient leurs hôtels des esluves.
Il y avait trois étuves ou bains publics à Dijon (1) : les étuves de Saint-Philibert, situées rue de Cluny, encore très fréquentées en 1550 ; celles de la rue du Marché aux Porcs (aujourd'hui rue Vertbois), ainsi nommée à cause des ormeaux sous lesquels on vendait les porcs et le sargis (drap grossier) : elles étaient alimentées par la fontaine de la rue du Champ Damas (appelée improprement Champ de Mars).
Les troisièmes étuves connues étaient celles de
(1) Sur les autres Etuves dijonnaises, voir la très curieuse plaquette de M. Joseph Garnier, portant ce titre ; Dijon, 1867.
Saint-Michel, qui appartenaient à l'abbaye de Saint- Etienne ; elles avaient pour confins, en 1321, la rue Ribotée, nommée ensuite des Chanoines.
A Dijon, les étuves étaient assidûment fréquentées par toute la population ; mais, comme l'étuve coûtait moitié moins cher que les bains, ceux-ci demeurèrent longtemps le privilège des classes riches, qui usaient simultanément de Tun et de l'autre.
Il y avait de nombreuses étuves à Rouen. Les anciens actes de la ville en mentionnent dès le quatorzième jusqu'aux premières années du seizième siècle ; il s'en fonda un grand nombre au quinzième.
Ce qui prouve qu'elles étaient d'un usage assez général, c'est qu'on les retrouve presque toutes dans les quartiers habités par la population ouvrière. L'établissement le plus fréquemment cité dans les actes de la capitale de la Normandie est celui dit de Rouvray. Le bail à ferme pour trois ans (en 1363) de cette étuve nous initie à certaines particularités de la vie d'autrefois. On relève, dans l'inventaire dressé ;i cette occasion, sept lits, autant de traversins, de couvertures, de draps, d'oreillers, etc.
Orléans avait aussi ses étuves. La rue du Platd'Etain, qui longtemps s'appela rue des Etuves^ fut le siège d'un de ces établissements. Ce fut en ces étuves qu'on conduisit pour l'appareiller, en 1/|28, pendant le siège d'Orléans, Raoul de Gaucourt, gouverneur d'Orléans, qui s'était « desnoué » le
bras devant Saint-Pierre -en-Pont, en chevauchant parla ville. Ce fut encore là que fut portée Diane de Poitiers, après sa chute de cheval, rue de TOrmerie, où elle se cassa la jambe. Les premiers soins une fois donnés, elle fut transportée dans sa maison, rue des Albanais.
D'une façon générale, les étuves devaient être chauffées « chaque jour de la semaine ouvrant » (le dimanche excepté), trois jours pour les hommes, trois jours pour les femmes : les lundi, mercredi et vendredi pour les hommes ; les mardi, jeudi et samedi pour les femmes : à Marseille, le samedi était un jour réservé aux femmes honnêtes et interdit aux autres (1). Ce même jour, depuis midi jusques au soir, les hommes seuls avaient accès aux étuves et il ne devait y rester « aucunes femmes dissolues, pour y faire leur péchié publiquement (2) » .
Le mobilie/* de l'une de ces étuves consistait (en
(1) Enlart, Manuel d'archéologie française, t. II.
(2) En Belgique, comme chez nous, les deux sexes étaient souvent mêlés, en dépit de tous les règlements.
« La coutume d'Alost porte que les hommes et les femmes ne peuvent se rendre simultanément aux maisons de bains, sauf le samedi. Hommes et femmes n'avaient parfois qu'une seule chambre pour s'y déshabiller. La salle principale, où l'on maintenait une température élevée, renfermait de vastes baignoires de forme ronde et des bancs en terrasse, sur lesquels on s'asseyait pour transpirer. De l'eau versée sur des pierres
1398) en quatre cuves, dont trois baigneresses et une ronde, avec la « caudière (chaudière) et la poulie du pys (puits) ».
En vertu d'un bail de 1/|12^ les contractants s'engagent « à tenir, garder et gouverner bien et honnestement et duement ledit tènement et estuves(i)... sans y fere ne tenir, ne souffrir avoir ne estre bordel; ne fillettes, ou femmes de joye, ribaudes, ne houllirres, ne gens de malvoys gouvernement (2) ».
Malgré toutes ces défenses, hommes et femmes pénétraient à la même heure aux étuves, bien que dans certaines villes, comme à Paris, il y eût des établissements séparés pour chaque sexe.
A Dijon, une ordonnance municipale du 18 avril 1/ilO avait d^abord distribué les hommes et les femmes entre les quatre, étuves de la ville, sous peine de quarante sols d'amende contre tout délinquant : cette amende fpar parenthèse) fut exigée
fortement chaufTée.s produii^ait une vapeur abondante. Les frictions, le massage, les ablutions tièdes, enfin la sieste complétaient les opérations du bain. Généralement, le service était fait par des filles et les miniatures de l'époque nous montrent quelles ne portaient pour vêtement qu'une simple chemise. » Le Siècle des Arteuelde, p. 40r>-406.
;1; Particularité curieuse, que nous révèle l'ouvrage de M.Bon- NARO, à Digne, en 12113, une rente sur les revenus des bains fut assignée au médecin de (Charles II, comte de Provence, à charge pour le praticien de les « surveiller ». Gaule Ihermale, p. 143.
(2) V. la notice sur les Etuves de Rouen, dans les Nouveaux Mélanges historiques et archéologiques, de M. Cn. de Beaurepaire ;Uouen, l'J04j.
d'un moine trouvé aux bains avec deux femmes mariées ; il fut dispensé de la payer gr Ace à- l'intervention de son abbé.
Ces mesures, qui contrariaient les habitudes de la clientèle, furent rapportées et remplacées par une ordonnance en date du 6 mai l/il2, qui laissait à chacun le choix de son étuviste, à la seule condition pour les hommes de ne s'y rendre que le mardi et le jeudi, et pour les femmes les lundi et mercredi. « S'il y a homme, disait l'ordonnance, qui se veuille bouter de force avec les femmes, il paiera 60 sols d'amende ».
Ces sages prescriptions ne furent pas longtemps observées ; les tenanciers, partagés entre la crainte du procureur et l'appât du gain, n'hésitèrent pas : ils sacrifièrent à ce dernier et les étuves continuèrent à être fréquentées par ceux qui y venaient surtout pour y faire la fête.
Quand baigneurs et baigneuses, après avoir successivement passé de Pétuve au bain chaud, se reposaient sur leurs lits et se réconfortaient, en buvant à petits coups des hanaps remplis d'un vin épicé, rétablissement se changeait en salle de festin. Alors, selon l'énergique expression d'une contemporaine, « on oyoit crier, butiner, saulter tellement, qu'on
estoit étonné que les voisins le souffrissent, la justice le dissimulât et la terre le supporta* (1) ».
L'autorité n'ignorait rien, mais son action se trouvait le plus souvent paralysée par les personnages considérables mêlés à ces orgies.
Parfois, cependant, l'opinion se révoltait : à Lyon, une pétition fut signée par les habitants de la rue de la Pêcherie, demandant la suppression d'un établissement où s'étaient passés des faits scandaleux. Les pétitionnaires firent valoir, à Tappui de leur requête, outre le voisinage d'un couvent, la « paillardise et deshounesterie » desdites étuves, « pires que bourdeau public ».
Les rixes, les batailles (2) qui s'y livraient, les meurtres qui s'y commettaient étaient un perpétuel danger pour les gens paisibles obligés de traverser les rues où étaient ces lieux de débauche.
La police des étuves, où se trouvaient les femmes de mauvaise vie, appartenait au « mayeur », et les désordres dont ces repaires étaient le théâtre donnaient lieu à de fréquentes répressions.
Quand le désordre était plus considérable, la peine l'était en proportion. En l/il2, les çtuves de La Fontaine Le Comte furent démolies, à cause des excès
(1) Procès criminel de Jeanne Saignant, maîtresse des étuves. {Les Eluvea dijonnahes, par J. GAUMEn).
(2) Cf. Esquisses de mœurs sénonaises aux qualorzième el quinzième siècles, par Fhancis MoLAnD(Sens, 1895), pp. 10 et 13, et les Etuves dijonnaises, par J. Gabnier, p. 38 et suiv.
qu'y commettaient les « fillettes » pensionnaires de la maison.
Il n'était pas jusqu'aux simples contraventions que la vigilance du mayeur ne sût atteindre et punir. En 1408, cinq étuvières furent condamnées, à 20 sols d'amende chacune, pour avoir « tenu femmes de joye en leur maison à l'heure défendue (1) ».
Ceux qui fréquentaient le plus assidûment aux étuves étaient les fils de famille (2), qui allaient passer le plus clair de leur temps dans ces lieux de perdition.
On y vit parfois des clercs s'y glisser subrepticement. En I/4/1I, les statuts de l'Eglise d'Avignon durent interdire aux clercs l'entrée des étuves du Pont de cette ville, comme étant un lieu de délice (3). Le synode tenu à Avignon en 1/i/il, Alain de Coetivi étant évéque, constate que cet état de choses est alors reconnu par les officiers municipaux qui, en conséquence, ont interdit aux hommes mariés l'entrée des étuves (4).
(1) Lettres sur le Ponthieu,. p. 124-125, par R. de Belleval.
(2) V.le soubassement du portail occidental de la cathédrale d'Auxerre (quatorzième siècle), où l'on voit, parmi les divertissements de l'Enfant prodigue, les étuves.
(3) DoM Martène, Anecd., IV, 58.5, cité par Le Coy de la Marche, la Société au treizième siècle ; et Olivier Maillard, par l'abbé Samouillan, p. 301, n. 1.
(4) Les. pouvoirs ecclésiastiques crurent aussi de leur devoir de faire la même prohibition aux personnes soumises à leur juridiction : « Item, considérant que les étuves de la rue du
Des « filles de joye » s'y tenaient à la disposition des visiteurs et les « belles et honnestes dames » y donnaient leurs rendez- vous.
HG. 27. — LtS IJAI.NS, AU XV* SIKCLE, SONT I>ES IIËNDEZ-VOUS GALANTS.
En l/i60,une ordonnance du roi, publiée à Péronne, et cinq ans après, une délibération du Conseil
Ponl-Troucat de la présente ville d'Avignon aonlprostibuleuses ; qu'on s'y livre publiquement et ouvertement à la fornication avec des femmes publiques ; que pour ces causes, il a été décidé par les officiers temporaux de ladite cité qu'il était interdit aux hommes mariés d'aller se baigner dans ces étuves;(iue de même, il serait mal séani «1 incompatible avec l'honnêteté (lui
la
de la même ville défendent « aux filles de joye de demeurer ni converser aux estuves (l)».Une autre ordonnance, que Ghéreau dans ses Ephémérides de V Union médicale^ place à la date du 25 janvier 1519, est ainsi conçue :
(( Il est faict commandement à toutes les filles publiques de se retirer dans le lieu public à usage d'estuves pour elles édifié ; et ne soient si osées ne hardies coucher, ne tenir résidence hors ledit lieu, si ce n'est de jour pour boire, manger honnestement et sans bruict, scandale ne confusion. Défense aux hosteliers,> taverniers, cervoisiers de Péronne, vendant vins et victuailles, de retirer lesdites filles, sur peine de bannissement, si ce n'est par maladie et autre cas pitoyable >^.
11 n'était pas d'endroit où l'on trouvât, mieux qu'aux étuves, bon souper, bon gîte... et le reste.
doit exister dans la vie de personnes ecclésiastiques qu'elles se rendent en de pareils lieux : par les présentes, il est interdit à toutes les personnes ecclésiastiques et aux clercs mariés de ladite cité et du diocèse, désormais et dorénavant, de jour ni de nuit, d'entrer dans ces bains et de s'y étuver. Et cela sous peine d'excommunication et d'une amende de 20 marcs d'argent la nuit et de 10 marcs le jour, au profit de la caisse épis copale ». Des prétendus staluts de la reine Jeanne el de la prosllîulion à Avignon au moyen âge, par le docteur Pansier (Extrait du Janus).
(1) Le Coy de la Marche, op. cit.
Les maison» de bains étaient de véritables maisons de débauche (1).
Les valets et les chambrières servaient à boire et à manger aux baigneurs, ainsi qu'en témoignent de nombreux documents illustrés de l'époque.
Parfois la table était dressée à côté de la baisrnoire.