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FIG. 30. — LA FONTAINE DE JOUV'ENCE

(Une piscine

»rès le tableau de Lucas Cranach.

cvi" siècle).

A la fois maisons de bains et lieux de plaisir, les étuves furent très fréquentées jusqu'au seizième siècle (1).

Sauf à l'église, — écrit un des meilleurs historiographes de la Renaissance (2), — « il n'y a pas de théâtre où chacun puisse mieux se rencontrer et se prendre plus au sérieux sans mentir.

« Une piscine représente l'idéal de l'égalité : on y entre, on y figure, on en sort ; tout le monde s'y trouve aussi prince que son voisin; c'est un salon libre où des gens qui, hors de là, ne se connaissent pas, tous amis, familiers, ont tous une même pensée : celle d'exprimer leur vie goutte à goutte... »

N'allez pas croire que ces mœurs fussent spéciales

(1) Jusqu'au seizième siècle, chaque ville de France eut des bains.

Plusieurs n'y venaient que pour causer chaudement dans la fin de saison : elles étaient (les étuves), pour ces derniers, ce que sont encore aujourd'hui les poêles en Allemagne, les estaminets en Flandre, les cafés à Paris. On y trouvait des assemblées de danses : en 143'), ces assemblées furent interdites, par les statuts synodaux de l'Kglise de Strasbourg, aux religieuses alors non cloîtrées. Les statuts synodaux d'Avignon (1441) interdirent, aux ecclésiastiques et même aux clercs mariés, l'entrée des étuves publiques. [Ephémérides de P.-J. Grosley, par L.-M. Patris-Debrkuil, éditeur, t. II, Paris, 1811, p. 89 et suiv.).

f2^ De Maulde La Clavif'ihe, (es Femmes de la Renaissance.

à notre pays. On a vite fait de nous jeter la paille quand on est soi-même aveuglé par la poutre.

Chez les bons Belges, nos voisins, les étu ves sont le rendez-vous de la haule société. Il est d'étiquette d'aller se baigner avec ses hôtes et un beau mariage ne saurait se passer d'une visite à l'étuvo. Bruxelles possédait plus de douze de ces établissements. Louvain en avait six. A Gand, quelques-unes de ces maisons comptaient jusqu'à trente-sept lits.

A Anvers, où elles sont également fort nombreuses, on permet aux femmes qui habitent le couvent de Notre-Dame d'aller s'y baigner, avec l'assentiment de leur maîtresse.

Les moines y étaient reçus. Van den Lore (1), dans une de ses « bourdes » satiriques, souhaite à un moine, accompagné de sa béguine, de s'amuser et de banqueter dans les bains et les étuves ; en pays flamand, les bains ou stoven étaient assimilés anx jeux de paume {caetspelen), aux tavernes mal famées {taveernen ende bordeele of andere diergheizeke lokeilen), et autres endroits peu recommandables.

La fréquentation de ces lieux de plaisir n'était pas sans danger : Despars rapporte qu'en l/i79, en l'espace de dix mois, quatorze cents personnes furent cruellement blessées ou tuées dans de pa-

(1) B. Van den Lore, cité par L. Maeterlinck, supra et infra cil., p. 180.

reils établissements, à Gand ou dans les environs.

Les plus grands personnages et jusqu'aux souverains, se plaisaient à visiter les étuves. Le duc de Brabant, Wenceslas, était un habitué de celles de Bruxelles ; il s'y rendait avec toute sa suite, et au bout d'une année, il payait son arriéré, l'argent de vingt-sept visites, n'oubliant pas la gratification spéciale pour les petites servantes, les ancillœ : au lieu de irinkgeld ou pourboire, on donnait souvent un badegeld ou argent de bain.

Jusque dans les dernières années du quinzième siècle, le bain joue un grand rôle dans la vie allemande. Les Badstiiben (chambres de bain) sont, pour les populations des villes germaniques, ce que les thermes étaient dans Pempire romain, des lieux

de réunion, d'amusements divers (1).

(1; La Fontaine de Jouvence, connue on peut s'en convaincre par la gravure, attribuée par Passavant au Maître aux Banderoles (conservée au Musée de Vienne), était alors un sujet fertile en épisodes satirique» et grivois, spécialement fait pour plaire aux artistes tlamands. La fontaine symbolique, d une forme hexagonale, contient une demi-douzaine de personnages régénérés, qui, grâce aux vertus miraculeuses de ses eaux, donnent déjà des signes visibles de virilité juvénile. Des vieillards des deux sexes approchent pleins d'espoir, en s'appuyant sur leur bâton. D'autres, moins ingambes, se font porter. A gauche de la composition, un vieillard émacié est précipité la léte la première dans le bain mervçilleux. A droite, nous voyons les i)alients, revenus à la jeunesse, en user aussitôt, en se livrant à des scènes de séduction amusantes, présentant des détails satiriques d'une si haute grivoiserie

Dans certains établissements on invitait les étrangers à se baigner ; politesse qui, à Nuremberg, était désignée sous le nom de Badlade ou Verbaden der Lew/e (baigner les gens). Après la noce, comme en Belgique, le marié et la mariée s'y rendaient avec toute leur suite.

Les mots Badegeld (argent du bain), pourboire donné aux serviteurs, Badeheller (liard du bain), distribué par les mao:istrats aux pauvres, pour qu'ils pussent se baigner, attestent que Tusage des bains publics était, dès cette époque, très répandu en Allemagne.

Il y avait même des legs, dont le montant, après la mort du légataire, assurait gratuitement aux pauvres la jouissance des chambres de bains, à des heures et dans des conditions déterminées : c'est ce qu'on appelait « se baigner au nom de Dieu » (par charité).

Les fondations de ce genre étaient connues sous le nom de Seelbaeder (bain des âmes ; pour Tàme du donateur).

Le mobilier ordinaire de ces chambres de bains comprenait : un poêle à carreaux, des bancs étages,

qu'il est impossible d'en donner une description plus complète. (Cf. L. Maeterlinck, le Genre satirique dans la peinture flamande; Bruxelles et Gand; 1905, p. 166).

FIG. 31. — UN BAIN DE PEMMKS^ A h'ÉVOQVE DE LA RENAISSANCE.

(D'après une estampe d'Alb. Duher).

des baignoires rondes (ce qui prouve que les bains de siège seuls étaient alors usités) ; une couchette pour le repos après le bain ; des baquets et bassins; des éponges ; du savon et des peignes ; enfin, des verges de bi'anchages aromatiques, pour activer la transpiration.

On retrouve, dans les gravures d'Albert Durer que nous reproduisons, toutes les pièces citées. Durer (1 ), attentif à saisir toutes les occasions d'étudier le nu, dut se rendre souvent dans ces établissements, qui lui offraient une réunion de modèles des deux sexes.

Ses dessins sont autant de témoignages de ses visites. Nous en connaissons au moins trois, d'une facture différente.

L'un d'eux, qu'a donné le savant conservateur du musée des Beaux-Arls de Gand, M. L. Maeterlinck, dans son ^i curieux ouvrage (Z,e Genre satirique dans la peinture flamande)^ nous représente une vieille femme aux seins flétris, qui, pour se défendre de ceux qui la taquinent, prend l'offensive et vide un petit baquet dans la direction d'un personnage situé hors de la composition. Un homme, dont une grosse commère semble se moquer, leur offre des rafraîchissements. Cette dernière composition — dessin original du maître — se trouve à Francfort-sur-le-Mein.

(1) V. Les Bains de femmes (T Albert Diirer, par Ch. Ephhussi.

L'autre dessin présente un non moindre intérêt : son interprétation, par un de nos confrères (1), est une page de fine et saine critique.

Dans un bain public, on voit six hommes, dont l'un, d'un embonpoint remarquable^ est assis au bord d'un bassin, en train de boire, tandis que les deux autres devisent et qu'un quatrième se tient debout dans une pose mé'ditative. Deux musiciens, Tun jouant du violon^ l'autre de la Dûte, cherchent à distraire les baigneurs. D'après le critique auquel nous nous référons, la gravure en question représenterait la manière dont on se baignait, en 1520, à Aix-la-Chapelle, ville célèbre pour ses bains sulfureux, déjà au temps de Gharlemagne.

Durer avait quitté Nuremberg, cette année-là même, pour aller visiter les Pays-Bas : c'est au cours de ce voyage qu'il aurait séjourné à Aix-la- Chapelle, durant le mois d'octobre. Il y assista aux fêtes du couronnement de Charles-Quint, qui eurent lieu à cette époque, et c'est à cette occasion qu'il reçut le brevet, avec pension, de peintre impérial : la nomination de Durer est, en effet, datée de Cologne, du A novembre 1520.

Dans son journal de voyage, soigneusement tenu à jour, le grand artiste consigne à maintes reprises

(l) De quelle manière prenaii-on les bains du temps de Charles- Quint à Aix-la-C hapelle, par \e doclGur Strater (Aix-la-Chapolle,

qu'il a payé « cinq gros pour boissons et bain avec les camarades » : ceci nous donne déjà une indication de ce que coûtait un bain à Aix — car c'est bien d'Aix qu'il s'agit, Durer ne faisant nulle part mention, dan^ son journal, de s'être baigné ou d'avoir vu un bain public ailleurs qu'à Aix-la-Chapelle.

Ainsi nous avons, grâce à cette estampe et au journal du peintre, un térnoighage de la manière dont on se baignait au temps de Charles-Quint. Nous y voyons que la musique se faisait, jadis, entendre au bain même, et non autour des sources, comme aujourd'hui.

Au lieu de boire les eaux — ce qui ne fut généralement reçu, du 'moins à Aix-la-Chapelle, qu'au dix-septième siècle — on prenait du vin ou de la bière pendant le bain : il fut longtemps d'usage, d'ailleurs, de boire du vin au bain, ainsi que le révèle l'ouvrage de Noppius (paru en 1632).

Nous avons fait observer — et la gravure de Durer en est une preuve de plus — qu'on ne se baignait pas à cette époque dans des cabines particulières, comme de nos jours, mais en commun, dans une piscine recouverte d'un toit. et séparée de la voie publique seulement par une cloison de bois. Dans la même estampe, nous voyons Fun des baigneurs muni du slrigile comme au temps des Romains; celui qui se tient debout est adossé à une colonne, ressemblant fort à une pompe en bois, munie d'un

robinet. Cette pompe servait-elle seulement pour remplir le bassin ; y adaptait-on un appareil à douche ? Les douches existant à Aix-la-Chapelle de temps immémorial, cette dernière hypothèse n'a rien que de vraisemblable.

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