‹ Moeurs intimes du passé (volume 4)Chapitre 19 sur 48 · FIG. 37. — BAIGNOIRE A PAVILLON OU « ÉPERVIER · texte numérisé non relu

FIG. 37. — BAIGNOIRE A PAVILLON OU « ÉPERVIER

^L•empe^eur CoDâtaDtin, occis dans sa baignoire par ses serviteurs.)

culier de Gand possédait dans sa maison plusieurs « chambres de baynneries », quatre grandes cuves baignoires, des toiles pour les tapisser intérieure-

[ij Gay, Glossaire, art. Baignoire, à la date de 1446.

ment, des courtines ou rideaux, pour tendre au devant, etc.

Ce qu'on entendait jadis par baignoire, c'était, outre la cuve à baigner, le linge de bains et encore le pavillon avec baldaquin, dossier et rideaux qui enveloppaient la baignoire.

Le linge de bains avait été désigné sous le nom de baignoire^ dès le quatorzième siècle (1).

Les cuves étaient le plus souvent en bois et faites de douves cerclées. Les cuves en métal (cuivre) nous vinrent un peu plus tard, vers le seizième siècle, d'Allemagne. Elles étaient rares, surtout celles de métal précieux. Charles le Téméraire avait une baignoire d'argent, qu'il emportait avec lui à la guerre et qu'on trouva dans son camp après le désastre de Granson.

Outre la cuve en argent de Charles le Téméraire, nous devons signaler, d'après Froissart, la cuvelette à baigner dont se servait, étant enfant, Louis de Maie, comte de Flandre ; cette cuvelette était d'or et d'argent ; elle disparut dans le sac qui sui-

(1) Havard {Dict. de l ameublement , t. I, art. Baignoire) a rapporté des textes remontant à 1328 (Inventaire de Clémence de Hongrie) iet à 1359 (Journal de la dépense du roi Jean en Angleterre), où la « baignoire » désigne le linge dont on s'enveloppait au sortir du bain, ce que nous nommons aujoui»d'hui le peignoir. Cependant, le même auteur cite un texte non équivoque, où la « baignoire - n'est autre que la couverture de la cuve à baigner.

vit le triomphe des Gantois à Beverholdt, en J382. On retrouve une baignoire d'argent avec son couvercle dans l'inventaire du château de Pau, daté de

Qu'on fit les baignoires en laiton, en bronze ou en argent, leur prix ne les mettait pas à la portée des bourses modestes.

On se servait plus communément de cuves en bois; mais si le bois avait l'avantage de gardçr la chaleur, il avait l'inconvénient de produire des échardes ; on y remédiait par le fond de^ bain ou « draps baignoirs (1)».

François V' ne se servait pas d'autres baignoires que de cuves en bois ; de même Louis XIII, au dire du médecin Héroard, et aussi Anne d'Autriche, s'il faut en croire Mme de Motteville (2).

Héroard^ médecin et précepteur de Louis XIII, communiqua de bonne heure à son élève le goût des bains, en lui donnant de petits bateaux, pour jouer pendant qu'il était dans Teau, ou en éparpillant sur celle-ci des pétales de roses. Louis XIII garda tou-

) En 1350, on en signale, en drap écarlate, chez une belle «lymc du temps. Charles V fait acheter, en 1369, «6 aunes de « toile bourgeoise », pour son service personnel; pour le Dauphin, on se sert de toile Une de iicims et on en prend de la jjIus grossière, « pour faire une i)aire d'autres draps à couler l'eaue des bains dudit seigneur ». On employait aussi de la toile de lin. I.Ai50Hf)i:, /e« Ducn de Bourgogne, p. 603.) ,2^ Mémoires, t. I, p. 270.

jours un bon souvenir de ces ablutions, qui lui étaient très agréables ; aussi fit-il construire au Louvre un cabinet des bains, où régnaient partout l'azur et l'or. Celui qu'il fit agencer à Versailles fut encore plus décoré (1).

Afin de se préserver des courants d'air ou des regards indiscrets, on surmontait parfois la baignoire d'un dais (2), ou d'une armature portant une courtine qui pouvait être brodée ou armoriée (2).

Quand Charles V se baignait, il s'abritait sous un pavillon de ce genre ; on s'en servait aussi pour les lits et pour nombre d'autres usages.

Quand une grande dame était sur le point d'accoucher, on se hâtait d'en faire confectionner, non seulement pour abriter « le lit de gésine », mais encore le bassin dans lequel le nouveau-né était lavé, le berceau qui devait le recevoir et les fonts où le baptême était administré. Le « pavillon » eut cette dernière destination à la naissance de celui qui devait devenir Charles-Quint. Catherine de Médicis

(Ij Havard, t. IV, p. 843-844.

(2) Dans l'inventaire des tapisseries de la duchesse de Bourgogne, vers 1400, nous trouvons une « baignoire de. toile, assavoir ciel et dossier ».

(3) En 1558, Philippe II avait une « grande baignoire » avec de la toile aux armes de Bourgogne, bordée de bordure d'or et le dessus et dessous rouges. (Gay, Glossaire, p. 103.)

avait quatre pavillons, chacun d'une étoffe différente, au-dessus de ses quatre « chaises d'affaires ».

Faute de pavillon^ on se contentait d'une sorte de tonnelle, composée de bois et d'étoffe, soutenue sur des cercles de bois et analogue aux soufflets de nos voitures découvertes, ou à l'abri de nos fauteuils de jardin ou de plage (Ij.

On disposait un petit siège bas dans la cuve et on mettait une planchette en travers, afin de pouvoir lire ou y placer un vase de fleurs, comme nous Ta montré la figure d'Aldegrever (p. 195).

Pour réchauffer le bain, pendant que la personne s'y trouvait, on faisait arriver l'eau chaude à l'aide d'un entonnoir, adapté à un tuyau en bois, qui pénétrait jusqu'au fond de la cuve.

Ce qu'on appelait un « équipage de bain » était constitué par un « tour de baignoire » ou fond de bain, en basin blanc tout garni de dentelles et un tabouret également couvert de basin, qu'on plaçait dans la baignoire. Nous savons, par Dangeau, que Mme de Maintènon donna un « équipage » de cette nature à Mme de Ghevreuse, garni, au lieu de basin, de point de France et d'une richesse inouïe (2).

(1) GuST. Pauli, Hans Sc6a/rf Be/iam; Strasbourg, 1901, in-f*, t. I, pi. XXVI, ng. 276 ; cité par Enlart.

(2) Havard, Dict. de V Ameuhlemenl , art. Baignoire.

En décrivant le mobilier d'une salle de bains, nous nous sommes kiissé entraîner au delà de l'époque qui marque le terme des soins de propreté.

L'usage des bains publics a cessé, en effet, dés le commencement du seizième siècle, à la veille de la Renaissance. Néanmoins, nous avons vu que l'on ne cessait pas de se livrer aux pratiques hydrothérapiques dans un certain monde, mais avec moins d'assiduité qu'au moyen-âge, si injustement décrié sous ce rapport.

Le bain était une des nécessités de la vie de nos ancêtres, qui faisaient généralement usage de tissus de laine, de fourrures et de toisons sur la peau. L'habitude du linge aidant, cette saine coutume de nos pères perdit de sa vogue, dans les petites localités surtout.

A partir des derniers Valois, le bain chaud ne fut guère employé qu'en manière de médication curative (1). 11 faut que la princesse Uranie ait la fièvre pour que Trissotin lui conseille de plonger son beau corps dans l'eau (2).

(1) A. MÉRAY, la Vie au temps des cours d'amour.

(2) Quoi ! sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang,

Et nuit et jour vous fait outrage !

La Grande Mademoiselle, avant de prendre un bain, se purge et se fiût saigner (1 ), Mme de Bagneux ne prend de bain que par ordonnance expresse de son médecin (2). Anne d'Autriche ne se baigne réguiièremeat (3) que lorsqu'elle ressent les premières atteintes de son cancer au sein (4).

Le bain était toute une affaire sous Louis XIII. Marillac écrivait à Richelieu : a M. le marquis d'Effiat est allé se baigner à Chaillot, (Toù j'espère qiiil reviendra demain (5). »

On prenait donc des bains de rivière (6); nous avons

Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage, Noyez-la de vos propres mains.

(1) Mémoires de Mlle de Montpensier, t. II, p. 311.

(2) Pamphlet de lfi60 {Junonie).

(3) Le peintre Simon Vouet avait égayé de peintures," tout à fait charmantes », selon l'expression d'un historiographe, la salle de bains où se rafraîchissaient « les chairs un peu lourdes, redondantes, non pas déplaisantes toutefois, qui furent morceau de roi, du reste morceau dédaigné et devinrent régal de ministre — régal mieux appré^;ié ». La Vie au Palais-Royal, par AuGÉ DE Lassus ; Paris, Daragon, 1904, p. 28.

(4) Mémoires de Mme de Motteville, t. I, p. 270.

(5) D'AvENEL, Richelieu el la Monarchie absolue, t. IV.

(6) Du quinzième au dix-huitième siècle, par les jours de soleil, les rives du fleuve, depuis la Râpée jusqu'au Louvre, fourmillaient de nageurs qui, avec la tranquille impudeur des âges antiques, se séchaient au soleil en troupes et couraient sur les trains de bois. Il advenait même, aux flâneurs des berges, quelques bonnes fortunes, et l'on en peut citer comme pi^uve ce joli trait de mœurs conté par Pierre de Lancre, dans un ouvrage qui s'intitule: Tableau de l'inconstance et de Vinstabilité de toutes choses, où il est montré qu'en Dieu seul qist la vraie

là dessus un témoignage formel, celui de Héroard (1), le médecin du jeune roi Louis XÏII.

La première fois, on mène l'enfant royal « baigner en la rivière, au-dessous de Conflans, à l'Ile gauloise ; il s'y met sans crainte, en gagne une discrétion à M. de Bellegarde, grand écuyer, qui gagea le contraire contre lui. Le Roi lui versoit de l'eau sur la tête à pleins chapeaux, M . de Paistry lui montroit à nager, le conduisoit, le tenoit sous le menton. Il lui prend envie de plonger, il but ; il y est une demiheure. Ressuyé, ramené en son carrosse ; à huit heures soupe ». 11 fait l'honneur à son médecin de lui raconter son voyage « et comme il s'étoit baigné, dit quil n^avoit point voulu pisser en Peau, de peur qu'il ne le but mêlé dans l'eau, mais que le Roi son vère y avoil pissé. »

Le tableau est passablement réaliste et quelle drôle d'éducation pour un fils de roi !

constance à laquelle l'homme sage doit viser, et où on lit ce qui suit :

« Le roi Charles IX s'allant un jour promener aux Tuileries, voyant une femme, quoique belle en perfection, toute nue, passer la rivière à la nage depuis le Louvre jusqu'au faubourg Saint-Germain, il s'arresta pour la voir. Mais pendant qu'il était attaché par les yeux, comme le reste de sa cour, elle, avec un plongeon, se déroba de sa vue, et étant revenue sur l'eau et puis ressortie en terre aussi vite qu'un éclair, elle commença à tordre ses cheveux... puis elle se retira, emportant quant à soi les yeux et les cœurs de tout le monde... » Cf. le Temps, 26 août 1908.

(1) Journal d'Réroard, éd. Soulié et de Barthélémy, t. I, p. 400.

Un autre jour, on le mène baigner à Saint-Germain (1), vers la pointe de Tîle de la Garenne; il n'y reste qu'un quart d'heure, parce qu'il a gagné un rlîume à sa première baignade. Héroard nous montre encore Henri JV se baignant au Pecq.avecle Dauphin, sans le moindre voile et sans le moindre souci de l'entourage ('2).

Jusqu'au dix-huitième siècle, du reste, les bains de rivière étaient loin d'être réglementés, et l'on ne connaissait pas la rigueur des ordonnances qui les visent aujourd'hui. Les traités de police du temps n'en font seulement pas mention ; et cependant les moralistes, même indulgents, comme La Bruyère et Bourdaloue, étaient d'avis que les amateurs de bains froids en prenaient vraiment trop à leur aise (3).

Quant aux bains chauds, nous avons vu que, dès la Renaissance, ils se font rares ; sous Louis XIII, à peine en est-il question.

« Le bain hors l'usage de la médecine ou une pressante nécessité, disait Théophraste Renaudot, dans une conférence publique de son Bureau d'Adresse, est non seulement superflu, mais très dommageable

l). Journal dlléroard, t. II, p. 214.

(2; Sully prenait également des bains, mais chez lui. (Cf. la au, janvier 1909, p. 416).

(3) V. Archives historiques, 1889-1890, p. 403.

aux hommes. » A Tappui de cet anathème contre les bains de vapeur et d'eau chaude, il ajoutait : « Le bain doit estre pris après la digestion, et nous ne sçavons pas quand elle est faite, le corps estant purgé, ce qui n'arrive guère comme il faut; autrement, il émeut les fluxions à ceux qui sont replets et sujets à catarrhes, emplit la tête de vapeurs, est ennemy des nerfs et ligaments qu'il relasche, en sorte qu'on n'a jamais senty la goutte qu'après s'estre baigné; tue le fruict dans le ventre des mères, mesme lorsqu'il est trop chaud ; est contraire à ceux qui ont des dartres ou eresypeles, aux personnes grasses et replètes et généralement à tous ceux qui ne l'ont pas accoustumé (1). »

Les médecins, qui avaient à cœur de voir tomber les bains publics, dans lesquels leurs rivaux, les barbiers-chirurgiens, régnaient en maîtres, contribuèrent à répandre les plus méchants bruits.

On accusa les étuves d'avoir multiplié les accidents syphilitiques; on prétendit que des femmes de bien, des filles nubiles, étaient devenues mères à leur insu, après avoir absorbé les émanations prolifiques qu'un libertin avait laissées dans l'eau ou dans la vapeur, souillée par son passage. Cette croyance

(1) Recueil général des questions Imitées aux conférences du bureau d" Adresse es années 1633, 34, 35, jusqu'à présent, sur toutes sortes de matières, par les plus beaux esprits de ce temps. (Paris, 1655, 6 vol. in-e ; cf. t. II, p. 529*et suiv.)

absurde avait été accréditée par plusieurs docteurs de la Faculté, qui achevèrent ainsi de faire abandonner l'usage des étuves et des bains publics.

Pierre Bailly, dans ses Questions naturelles et curieuses (1), s'éleva contre ce singulier préjugé, qui était l'œuvre intéressée de ses confrères :

« Qu'une femme ou fille, dit-il (p. M), puisse concevoir dans le bain, du sperme d'un homme, y diffus, cela me semble impossible (n'en desplaise à la fille qui, pour s'excuser et couvrir sa honte, allégua autrefois cecy luy estre arrivé). Les bonnes gens du temps passé en ont creu quelque chose et mesme en ont escrit comme d'une chose qui se pouvoit faire. Pour moy, je maintiens que cela ne se peut, encore que le bain fust chaud. La raison est que les esprits qui accompagnent la semence seroient aussitost dissipez en une quantité d'eau, et, à cette occasion, je douterois mesme qu'une femme, en l'exercice du coïct, y peust concevoir. » Le brave homme pousse la démonstration un peu loin, mais on lui pardonne en faveur de l'intention, qui était louable.

Quoi qu'il en soit, on était persuadé, à l'époque, que les étuves et les bains étaient d'une complète inutilité, sauf dans des cas bien déterminés. Un médecin, qui fut architecte, avant Claude Perrault, (l'auteur de la colonnade du Louvre), Louis Savot,

(1) Paris, J. Petil-Fas, 1»)2«, in-8.

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médecin du Roy et auteur de V Architecture française^ parue en-lôS/i, s'explique en ces termes :

« Les estuves et les bains, écrit-il, ne sont pas nécessaires en France, comme aux provinces où l'on y est accoustumé, et encore moins aujourd'huy, en quelque pays que ce soit, qu'anciennement. D'autant que les choses non accoustumées doivent toujours estre suspectes à nostre santé, et que nous nous en pouvons plus commodément passer que les anciens, à cause de l'usage du linge que nous avons, qui nous sert aujourd'hui à tenir le corps net, plus commodément que ne le pouvoient pas faire les estuves et bains aux anciens, qui estoient privez de l'usage et commodité du linge. Toutefois, si pour quelque autre considération, un seigneur désire en avoir un dans sa maison, il les faut situer, etc. »

Faut-il, comme le dit Savot, attribuer la suppression brusque d'habitudes séculaires à la raison qu'il en donne ? N'y a-t-il qu'une cause à ce revirement ou les motifs en sont-ils multiples ? C'est ce que nous allons tenter d'éclaircir par la suite.

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