CHAPITRE V
Dans une Instruction pour les jeunes darnes^ qui date de 1/|90, on recommande à celles-ci de se tenir propres, et non pas seulement « en ce qui parait à découvert ».
(( Je veux, écrit Marie de Romieu, qu'une belle damoyselle se lave très souvent d'eau où on aurait bouilli de bonnes senteurs, car il n'y a rien de si certain que ce qui fait fleurir la beauté d'une jeune dame est la propreté de se tenir nettement. »
Montaigne recommandait la même hygiène et déplorait que les bains fussent tant délaissés à son époque.
« J'estime en général, écrit-il, le baigner salubre et croy que nous encourons nos légères incommodités en notre santé, pour avoir perdu cette coutume qui estoit généralement observée au temps passé, quasi en toutes les nations et est encore en plusieurs de se laver le corps tous les jours; et je ne peux pas imaginer que nous ne vallions beaucoup moins de tenir
ainsi nos membres encroûtez et nos corps estoupez de crasse. »
11 n'y avait guère que les femmes de mauvaise vie pour se soucier de ces soins délicats qui font la pâriire de la beauté féminine. Ce sont certainement les prostituées qui, en s'emparant, pour ainsi dire, des bains publics, où elles allaient laver leurs souillures journalières, ont éloigné successivement de ces bains les mères de famille et les preudes femmes^ auxquelles répugnait le voisinage de ces meschines de la prostitution.
Un proverbe populaire, rapporté et commenté par Béroalde de Verville, prouve que les femmes honnêtes de son temps se vantaient de ne pas pratiquer d'ablutions secrètes. Les courtisanes seules se lavaient autre chose que la figure et les mains. 1/envie et le besoin de plaire firent que dames et damoyselles songèrent à se parfumer, pour chasser les mauvaises odeurs naturelles qui éloignaient d'elles leurs adorateurs. D'aucunes, au dire du seigneur de Dursac, portaient, en quelque endroit secret, des éponges imprégnées de senteurs diverses,
Entre leurs cuisses et dessoubs les aisselles, Pour ne sentir Tespaule de mouton.
Le même Dursac rapporte que ces « muguettes », comme on les nommait, portaient des caleçons ou tirebrayes, quand elles dansaient des « danses lom-
bardes ou paillardes; » et ces caleçons, inventés « pour garder de tumber le boyau »>, étaient ordinairement remplis de souillures et sentaient plus fort qu'un c( retrait ». Quel meilleur préservatif, pour la vertu, que de pareils repoussoirs !
A dater de Pépoque qu'on peut fixer à la fin du quinzième siècle, les étuves, abandonnées par les femmes qui se respectaient et qui voulaient être respectées, furent exclusivement envahies par une tourbe de commères mal famées et ne tardèrent pas à servir d'asile à toutes sortes de débauches (1).
C'est évidemment la raison principale pour laquelle les étuves furent désertées. Les bains, devenus des lieux de débauche, furent, pour ce motif, délaissés par bien des personnes. 11 n'est donc pas exact de dire que, Tusage du linge étant devenu plus commun, les habitations plus aérées, plus propres, les maladies cutanées, telles que la lèpre, ayant fini par disparaître, on n'aura plus eu autant besoin de recourir aux bains.
D'autres ont écrit que l'usage des bains tomba en désuétude, soit à cause de l'augmentation énorme du prix des bois de chauffage, soit par la crlûnte de certaines maladies contagieuses, soit encore parce qu'ils étaient devenus des endroits de discussions
(1) P. DuFouR, Mémoires curieux sur Vhisloire des Mœurs et de la Prostitution en France ; Bruxelles, 1855.
politiques, qui parurent dangereux aux gouvernements contemporains.
En réalité, proscrites par le clergé, catholique (i) et huguenot, comme lieux de débauche, interdites par les médecins comme dangereuses entempsdepeste(2), battues en brèche par la concurrence italienne, qui substituait aux lavages à grande eau les pâtes, lés
(1) En Espagne, aussitôt après l'expulsion des Maures, le clergé catholique fit fermer les maisons de bains comme contraires à l'esprit du christianisme, et les Espagnols, regardant les ablutions comme une pratique dangereuse pour la foi, et qui les aurait fait suspecter d'islamisme, en vinrent à croire qu'ils compromettaient leur salut s'ils se nettoyaient. Lorsque la fille de Catherine de Médicis, Elisabeth, vint en Espagne, pour épouser Philippe II, elle apportait, outre un superbe trousseau, « ung bassin pour se laver les mains et une esguière... un petit bassin doré pour laver la bouche, ung vase doré pour jeter la lessive sur la tête, une cuvette à laver les jambes... ung bassin pour son bourrelet et un pour sa chaise percée... » C'étaient là des nouveautés pour les Espagnols. Aussi, quand le roi, ayant dû quitter sa femme pour une semaine, les matrones françaises voulurent «préparer et disposer la reine pour le retour de son mari », en lui faisant prendre un bain, ce fut un fo//e général : on fit intervenir les médecins pour interdire à la reine de se baigner, puisqu'elle n'était pas malade. Heureusement, Elisabeth eut une indigestion de porc, et le bain lui fut dès lors prescrit. Seules, les Mauresques prenaient soin de leur corps, en Espagne, jusqu'au jour où Philippe II défendit aux Maures l'usage des bains chauds, sous peine de six ans de galères, ((^f. l'Hérédité des stigmates de dégénérescence et les familles souveraines, par le docteur V. Galippe; Paris, Masson, 1905, p. 210-211.)
(2) « II y a vingt-cinq ans, rien n'était plus en vogue dans le Brabant que les bains publics ; aujourd'hui on n'y va plus : la nouvelle peste nous a appris à nous en passer. » Erasme, les Hôtelleries.
onctions et les poudres parfumées (1), les étuves publiques disparurent progressivement.
Ceux qui contribuèrent le plus à ce résultat furent, sans contredit, les prédicateurs, qui tonnèrent en chaire contre le dérèglement des mœurs : la morale y gagna peut-être, la propreté y perdit à coup sûr. Il faut entendre Olivier Maillard, s'adressant aux femmes qui se rendent aux étuves :
« Quand vous êtes aux étuves, clame le libre prêcheur, vous ne craignez pas d'étaler vos nudités devant autrui et de faire vos saletés, vesîras facere dissoliiiiones. >'
Dans son sermon XXVIIl, il place les étuves sur la même ligne que les mauvais lieux :
(( Vous, messieurs les bourgeois, ne donnez-vous pas à vos lils la liberté et de l'argent pour aller au lupanar, aux étuves et aux tavernes ? » Et plus loin :
« 0 vous, buveurs et femmes qui vous montrez aux
(1) «Aussi longtemps qu'a duré la mode des fards, les habitudes de propreté n'ont pas pu s'établir et se répandre, car il y a une sorte d'incompatibilité entre le soin de se peindre, c'est-à-dire de se salir avec art, et le goût tout contraire qui consiste à maintenir le corps en état de parfaite netteté. Il a fallu s'élever à un niveau supérieur de civilisation pour reconnaître que le plus beau lustre était de rester sincère, de ne pas altérer la' couleur naturelle de la peau, et de s'appliquer seulement A éliminer d'elle toute trace de souillure. » Revue de Paris, 15 décembre 18i)5.
étuves, je vous donne rendez-vous aux étuves de soufre. » (1)
Menot n'était pas plus tolérant pour ces établissements, où les sexes pouvaient si facilement se réunir ou au moins se rencontrer. Ce grand indiscret de la chaire sacrée nous les décrit en un langage encore moins voilé que celui de ses confrères :
« Dieu sait, s'écrie-t-il, lorsque vous êtes découvertes dans les bains, depuis les mamelles jusqu'à la plante des pieds, quels sont vos regards impudiques, "vos attouchements criminels, vos paroles indécentes, et, ce qui est pis encore, vous ne rougissez pas d'y conduire vos propres filles, qui sont toujours avec vous. »
C'est le même prédicateur, qui, dans son quatrième sermon, après letroisième dimanche de carême, faisant plaider les circonstances atténuantes du vice par quelque pénitente, hii donne la réplique en ces termes :
« Frater^ dit la timorée, je n'ai pas l'habitude de fréquenter in lupanarihus pnblicis et en ces esiiiffes indissoluteSy où se rassemblent les ecclésiastiques, les religieux et les séculiers, ubi ccclesiasiici, religiosi et seculares conveniuni.
« Certes, je vous affirme que je fais autant de cas des femmes qui vont aux étuves que de celles qui
(1) La Vie au iempa des Libres Prêcheurs, par Antony Méray.
vont au lupanar. Également, un ecclésiastique devrait rougir, ecclesinslicus erubescere debereij qu'on le vist là prendre le chemin; mais dans cette ville do Tours, on fait bourgeoises des m... Iles.
« Pour le salut de vos âmes et la préservation de vos filles, je voudrais qu'on réformAt ces otuves et qu'on emp(khî\t les hommes de s'y m(Mer avec les femmes. Car, vous le savez bien, corjnoscitis evidentej% que sur trente bonnes femmes qui y entrent, à peine en sort-il une qui reste pure (1) ».
n est difficile d'énoncer plus clairement pourquoi les prêcheurs se coalisèrent contre ce genre de bains si précieux pour la conservation de la santé du corps, mais si dangereux pour les bonnes mœurs et la candeur spirituelle. Les moines préféraient les dartres et toutes les métamorphoses de la lèpre, aux maladies et aux affections contagieuses de l'ame, à la promiscuité coupable que la nudité des étuves encourageait.
Les calvinistes renchérirent sur ces indignations et plus d'un médecin, le croirait-on, fit chorus avec eux. A la fin d'un long traité d'hygiène, Gazius ne craint pas d'écrire :
(1) Les étuves étaient aussi mal famées en Italie qu'on Franre. Dans le Frloiil, on défendait aux conrtJHanes de vivre «lanH le voisinage et même d'y |)araître. Les femmes honnêtes et leH veuves se [)laif,'nirent, à maintes reprises, des scènes scandaleuses dont la proximité des étuves les rendaient témoins. (Cf. HoDocANAcm, la Femme italienne à l'époque de la Renaissance, p. .%7, n.)
« Il me reste à parler des bains, ce que je ferai brièvement, car Vusage n'en existe pas chez nous et d'ailleurs, c'est un plaisir qui ne va pas sans danger ; peut-être vaudrait-il mieux ne pas en parler de peur de paraître y pousser. Moi, qui n'ai jamais pris un bain (sfc), je ne m'en porte pas plus mal, grâce à Dieu. »
Gazius reconnaît toutefois que l'eau froide est en usage « dans des pays très distingués » ; au besoin, il ne voit aucun inconvénient à ce qu'on prenne une douche, suivie de frictions ou de massage.
Beaucoup d'historiens en ont conclu que calvinistes, aussi bien que catholiques, avaient horreur de Teau; ce n'est pas 8ft)solument exact : ils recommandaient les bains à domicile. Ainsi, un canon du concile de Bâle invitait les particuliers à installer des salles de bains dans leurs maisons (1). Mais huguenots et papistes s'étaient mis d'accord pour flétrir les scandales qui avaient pour théâtre les étuves, et ils rencontrèrent dans l'autorité civile un auxiliaire tout disposé à prendre les mesures que commandait la morale publique. On fît fermer un peu partout les maisons de baigneurs; on traqua sans merci les filles qui y avaient trouvé asile.
(1) Les Femmes de la Renaissance, par de Maulde de La Cla- VIÈRE, p. 349.
Une industrie allait souffrir de cette persécution, celle du barbier. Il lui restera, il est vrai, du jour où l'accès des étuves lui sera interdit, la ressource d'ouvrir une boutique.
Cette boutique tirait Toeil du passant : elle était fermée par des châssis à grands carreaux, décorée de bassins de cuivre blanc (les jaunes étaient réservés aux chirurgiens), avec cette inscription : Céans on fait le poil proprement et on tient bains et estuves.
Ainsi les estuveurs et estuviers coupaient les cheveux, faisaient le poil, rasaient et ajustaient la barbe, opérations qui tendaient à établir une sorte de confusion entre leur profession et celle des barbiers. Néanmoins, jusqu'à la fin du seizième siècle, les deux professions restèrent distinctes.
L'édit du V^ décembre 1581, par lequel Henri III étendit à tout le royaume les corporations que saint Louis n'avait constituées qu'à Paris, porte que les estuviers (i'^^M^es appartiennent à la quatrième classe, tandis que les barbiers se trouvent dans la deuxième classe des arts et métiers.
D'après le rôle des maîtrises, de 1582, les « estuveurs » restent toujours soumis à la juridiction du barbier. Même dans la première moitié du dixseptième siècle, les maîtres de bains dépendaient
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de la communauté des barbiers; mais ils avaient la faculté de se faire recevoir barbier-chirurgien, en répondant aux conditions de moralité, de stage et d'examen exigés de cette profession; ils avaient, en outre, droit à un certain nombre d'établissements de bains, fixés à 25, par statut de 1371, maintenus encore par arrêt du 27 juin 1627, et quelques années plus tard, portés à 30.
Les opérations de chirurgie, les enseignes portant des bassins ou autres marques de barberie, leur étaient interdits; la surveillance et la nomination des places vacantes appartenaient aux jurés-barbierschirurgiens.
La réunion des deux professions ne s'opéra que plus tard, sur les instances du premier barbier, valet de chambre du roi, qui, en sa qualité de chef de communauté, était intéressé à augmenter le nombre de ses justiciables; ajoutez à cela que les baigneurs étuvistes, propriétaires d'établissements importants, étaient, mieux que les simples barbiers, en état d'acquitter les charges et redevances qu'on allait leur imposer.
On devine que cette réunion ne se fit pas sans résistance de la part des bnigneurs-étuvistes. Quelques-uns protestèrent : ils furent l'objet de mesures de rigueur. Aux récalcitrants on interdit de tenir boutique, d'avoir des apprentis et de faire aucun acte de chirurgie (163/i).