CHAPITRE VI
Le grand Roi ne se servit-il jamais d'autres bains que de ces lieux de débauche, comme Font insinué des écrivains plus prévenus qu'informés? La question mérite d'être élucidée, car elle est de celles qui n'ont jamais été complètement tirées au clair.
Si on feuillette VÉtat de la France pour 1672 (1), on constate qu'il n'y avait pas moins de huit barbiers attachés à la personne royale. Leurs fonctions consistaient à « peigner le Roy, tant le matin qu'à son coucher, luy faire le poil et Vessuyer aux bains et êiuves... »
En dépit de l'étiquette, si minutieusement indiquée dans les Etats de la France, le Roi se passait, quand il lui plaisait, du concours de ses barbiers : ainsi s'amusait-il parfois à couper ses ongles et ses cors lui-même, à telle enseigne qu'il lui arriva un jour une mésaventure, dont le souvenir nous a été conservé dans le Journal de sa santé, tenu par ses ar-
(1) Etat de la France, t. I, p. 92.
chiatres. Louis XIV s'était tellement fatigué à cette opération laborieuse, malgré les sages observations de Fagon, qu'il fut pris de langueurs, de sueurs froides et de nausées.
Mais quand le Roi exprimait sa volonté, la nature elle-même devait céder. Cette volonté, nous dirions plutôt cet entêtement, qui n'entendait se plier à aucune règle, il l'avait de bonne heure manifesté.
Une anecdote, contée par le premier valet de chambre du jeune prince^ alors âgé de sept ans, en fait suffisamment foi; elle nous offre la preuve que, au moins dans son enfance, le futur Roi-Soleil n'éprouvait pas pour le bain la répugnance dont on lui a fait grief.
« Le Roi, aj'^ant fait faire un fort dans le jardin du Palais-Royal — conte La Porte dans ses Mémoires — s'échauffa tant à l'attaque qu'il était tout trempé de sueur. On lui vint dire que la reine s'allait mettre au bain ; il courut vite pour s'y mettre avec elle. M'ayant commandé de le déshabiller pour cet effet, je ne le voulus pas; il l'alla dire à la Reine, qui n'osa le refuser. Je dis à Sa Majesté que c'était pour le faire mourir que de le mettre dans le bain dans l'état où il était ; comme je vis qu'elle ne me répondait autre chose sinon qu'il le voulait, je lui dis que je l'en avertissais afin que, s'il arrivait accident, elle ne s'en prît point à moi. »
Le brave serviteur s'exagérait-il les conséquences
d'une imprudence à coup sûr téméraire ? Toujours est-il que la reine, ébranlée par son accent de conviction, décida qu'on demanderait avis au premier médecin. On envoya donc chercher Vautier, l'homme en qui Anne d'Autriche avait placé sa confiance. Vautier prononça « qu'il ne répondait pas de la vie du roi, s'il se mettait dans le bain dans Tétat où il était ». (1)
On se rappelle ce bout de dialogue daiTs M. de Pourceaiifjnac (2) :
— Quinze fois saigné ?
— Oui.
— Et il ne guérit point ?
(1) Louis XIV, ses médecins, son iempéramenl, son caractère el ses maladies, in Daremberg, la Médecine, histoire et doctrines. Paris, 1865.
(2) Acte I, scène VIII (cité par H. Folet, Molière et la médecine de son temps). Il est encore question de bains dans une autre scène du même acte, la scène XI. C'est le premier médecin qui prend la parole: « Comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et purulente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos qu'il prenne un bain d'eau pure et nette avec force petit lait clair, pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur. » Et le second médecin approuve, mais en précisant qu'il convient « de faire les saignées et les purgafions en nombre impair : numéro Deus impare gaudet ; de prendre le lait clair avant 1« bain, etc. » »
— Non.
— C'est signe que la maladie n'est point dans le sang; nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est point dans les humeurs et si rien ne nous réussit, nous V enverrons au bain.
Cette scène, qu'on croirait imaginée de toutes pièces par Molière, est le reflet même de la réalité.
Au cours d'une scarlatine dont le jeune roi avait été atteint, Vallot avait prescrit des saignées et des purgatifs. Comme le mal était de telle nature « qu'il ne pouvait être combattu par de si faibles armes », Tarchiatre resaigne; « pour plus grande assurance, il repurge ; et, pour ne rien négliger, il donne enfin un bain au royal sujet !
La même pratique devait être suivie, lors de la maladie survenue en 1655, au moment où le jeune monarque se préparait pour la campagne de Flandre. « Comme il y avait quelque nécessité de le rafraîchir », Vallot baigne son auguste client « une seule fois, d'autant que les affaires pressaient Sa Majesté de partir en diligence ».
D'autres passages du Journal de la santé du Roi témoignent que le bain n'était considéré alors qu'à l'égal d'une médication, qui ne devait être prescrite que dans des cas particuliers. Il était toujours précédé d'un purgatif.
Après sept jours de repos, écrit le premier médecin^ je
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On était si peu habitué à prendre des bains sous Louis XIV que ce lut un événement, quand l'ambassadeur de Perse réclama un bain. On consacra cette singularité par Icstampc ci-dessus.
proposai au roi l'usage des bains dont on avait parlé en la dernière consultation, un jour devant le départ de Calais; et quoique je ne fusse pas bien persuadé du bon effet de ce remède en l'état que je voyais les choses, je ne voulus néanmoins pas le négliger, puisqu'il avait été proposé par plusieurs médecins et pour ne pas abonder en mon sens.
Je fis préparer son bouillon purgatif le dimanche matin pour le baigner le lendemain. Ce remède trouva le corps du roi si net et si évacué qu'il ne fit aucune opération, non plus que celui que l'on donna à Calais pour la dernière médecine. Sur le soir, je donnai un lavement qui n'attira que de grosses matières et pas une seule cuillerée d'urine. Je fis préparer le bain, le roi y entra à dix heures, se trouva tout le reste de la journée appesanti, avec une douleur sourde de la tête qui ne lui était jamais arrivée, l'attitude de tout le corps en un changement notable de létat où il était les jours précédents. Je ne voulus pas m'opiniâtrer au bain, ayant remarqué assez de mauvaises circonstances pour le faire quitter au roi (1).
Pendant Tété, au moment des fortes chaleurs, le roi allait à la rivière : au mois de juin 1665, « la chaleur étant un peu plus forte que par le passé, le roi se baigna trois fois à la rivière, ne Tayaut pu continuer plus longtemps (2) ». Ces bains lui servaient tout à la fois de rafraîchissement et de divertissement (3).
(1) Journal de la sanîé du Roi, p. 72-73.
(2) Journal de la santé du Roi, pp. 88, 91.
(3) Journal de la santé, etc., p. 101.
Exceptionnellement, il lui fut ordonné des « bains de chambre (1) » en pleine saison estivale : au mois d'août 1665, il prit jusqu'à vingt bains ! « Il y entrait le matin et sur les sept heures du soir ; il y demeurait deux heures à chaque fois. » Vallot note, à ce propos, que « le roi ne s'est jamais voulu accoutumer aux bains de la chambre qu'en cette seule occasion ».
Le Journal de Dangeau, où sont consignées, jour par^ jour, les moindres actions du Roi, n'indique nulle part que le roi Louis XIV se soit baigné. 11 parait bien avéré cependant qu'il se soumettait docilement aux avis de son premier médecin, quand celui-ci jugeait à propos de le mettre dans l'eau. Il ne faisait aucune difficulté de prendre ponctuellement de l'opiat à l'entrée du bain et du bouillon purgatif à la sortie, selon les prescriptions de la
(Ij II y avait des « fonctionnaires » appelés « officiers de fourrière » qui, « lorsque le Roy ou Monseigneur ont besoin de prendre un bain dans la chambre ou de se laver seulement les pieds, » étaient tenus de faire chauffer et de vers«r l'eau chaude. En outre, le Roi ou Monseigneur étant au bain, s'il leur prenait fantaisie de respirer quelques senteurs, c'était à un officier de fourrière à tenir la pelle chaude sur laquelle on répandait ces parfums. Ces mêmes officiers devaient fournir tout le bois de chauffage de la maison du Roi; ils fournissaient aussi le charbon nécessaire et la paille. Devant allumer le feu dans la chambre du Roi, un moment avant que s'éveillât Sa Majesté, ils avaient, de ce fait, les premières entrées. Ils avaient également soin de continuer à faire des feux dans l'appartement du Roi pendant toute la journée et assistaient au petit coucher. (Cf. Elals de la France, pour 1712 et pour 1736.)
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Faculté. Mais en dehors de ces bains, qu'on peut dire de nécessité, il ne semble pas que le grand Roi ait pris beaucoup de souci de l'hygiène et de la propreté de son corps.
Dans les châteaux royaux, on décorait les salles de bains avec beaucoup de magnilicence, ce qui ne signifie pas qu'on s'en serait davantage.
Ainsi François V avait établi au rez-de-chaussée du château de Fontainebleau un appartement de bains dont il fit rarement usage et qui, après sa mort, fut converti en salles de réception, dont Fune prit le nom de Salle de la Conférence^ en souvenir de celle qui y fut tenue en cet endroit par du Plessis-Mornay et le cardinal du Perron, sur Tordre de Henri iV (1).
11 y avait également une salle de bains au château de Versailles : dans les Comptes des bâtiments dn roi, mis au jour par M. Guifl'rey, nous relevons qu'on a payé, en 1673, /i.OOO livres pour une cuve en marbre, destinée au cabinet des bains du château royal.
L'année suivante, a pour achever les ouvrages de marbre de la pièce ionique, de celle qui la suit et de la chambre des bains », il est payé une somme de
(1) Mémoires de Bassoinpierre, t. I, et Piga.viol de la Force, Description de Paris, i. IX.