CHAPITRE VTII
On ne peut nier que, depuis la Révolution, le peuple de Paris ait beaucoup gagné du côté de la propreté. Il change de linge plus souvent, il fréquente davantage les bains (1). Au milieu de la rivière sont de longs bateaux plats, retenus par des câbles au rivage et qu'on remorque à la fm des étés et lors des crues. Une banne les ombrage et des piquets, plantés de distance en distance, soutiennent le néophyte qui, dans ses essais de natation, reçoit le baptême par immersion. Chapelets de liège, vessies, filets, calebasses, sangles, soutiennent l'inquiet et peu expérimenté nageur et des plongeurs, aussi adroits qu'in-
(1) Sous le Directoire et sous le gouvernement consulaire, ce n'était pas toujours le besoin de se laver qui attirait le peuple sur les riveé de la Seine. Le spectacle qui s'offrait aux promeneurs n'était pas? moins suggestif que celui dont les esprits moroses se plaignaient déjà sous la Régence et le régne de Louis XV (V. à cet égard l'ouvrage cité à la note suivante, t. I, p. 50-51).
trépides, veillent sur les débutants. Cela n'empêche pas les accidents de se produire et, quelques précautions qu'on ait prises, il en a toujours été de même.
Sous la Restauration, outre les bains établis sur la Seine, il en est un grand nombre d'autres dans Tintérieur de la ville, principalement sur la rive droite, dont la modicité des prix ne laisse aucune excuse « aux personnes qui croupissent dans" la malpropreté, ou qui négligent un moyen salutaire aussi facile de s'entretenir à peu de frais dans un bon état de santé (1) ».
Depuis 1817 jusqu'en 1831 inclusivement (2), il s'est fondé à Paris trente-sept établissements de bains, où l'on ne reçoit que les eaux du canal de rOurcq ; on y entretient onze cents baignoires.
Les établissements de bains publics exploités à Paris peu après 1831 étaient au nombre de soixantedix-huit et l'on comptait deux mille cent soixantequatorze baignoires en place.
Indépendamment de ces baignoires, auxquelles on peut appliquer la dénomination de baignoires fixes, parce qu'elles sont à demeure dans les établissements qui les possèdent, il faut encore compter les bai-
(1) Vie publique et privée des Français, (1826j, t. II, p. 209.
(2) Nous empruntons les chiflfres et les détails qui suivent à la substantielle brochure de M. Girard, sur /es Bains publics à Paris.
g'iloires mobiles, que des entrepreneurs font transporter chez les particuliers qui ne peuvent ou ne veulent point aller se baigner hors de chez eux.
L'idée de transporter des bains chauds à domicile était depuis longtemps mise en pratique dans plusieurs villes d'Allemagne et notamment à Berlin.
C'est à un sieur Villette que l'on doit l'introduction dans la capitale des bains à domicile (1).
(( Ce moyen, quelque avantageux qu^il paraisse et avec quelque emphase qu'il ait été annoncé, écrit un auteur de 1826, ne convient ni aux gens aisés ni à ceux qui ne le sont pas.
Les premiers se servent toujours de baignoires de cuivre et font chauffer l'eau dans leur appartement ; les autres se passent fort bien de baignoires de cuivre, dont le prix n'est pas toujours à leur portée. »
D'ailleurs, la propreté n'y est pas toujours observée et le drap qui doit garnir la baignoire manque souvent aux personnes peu favorisées par la fortune.
(1) Gay-Lussac et Percy, nommés par-l'Académie des Sciences pour faire l'examen des procédés que le sieur Villette comptait employer, en rendirent un compte très élogieux.
La propreté ! « Tunique condition essentielle de santé », comme l'écrivait, il y a quelques années, un Anglais de distinction (1), sir John Simon. Si les autorités sanitaires locales, ajoutait-il, « s'inspiraient avec clairvoyance et intelligence de l'importance et des ressources que peut offrir la propreté, si elles avaient l'énergie de l'imposer résolument dans leurs districts, le nombre des décès en Angleterre serait réduit chaque année de plusieurs dizaines" de mille. »
« La propreté, écrivait de son côté Michel Lévy, n'est pas une affaire de luxe et de bien-être: c'est une question d'hygiène. Combien il reste à faire dans les localités rurales, où la culture du corps est si négligée ! Combien la malpropreté des classes pauvres est invétérée et difficile à combattre ! L'omission con-
(1) Les Anglais n'onl pas toujours été aussi souc-ieux de propreté et d'hygiène. Il n'en est pas qui voyagerait aujourd'hui sans son tub ; en 1800, si nous en croyons le docteur Fieldin*; Blandford, il n'y avait pas dans tout Londres un seul établissement de bains, et, au milieu du dix-neuvième siècle, les deux seules occasions où un ouvrier prenait un bain étaient le jour de sa naissance et le jour de sa mort. Une grande dame anglaise, lady Mary Montagu, qui était en même temps une professioflnal beaiity et une femme d'esprit, raconte (lu'elle répondit un jour à quelqu'un qui lui faisait remarquer la propreté douteuse de ses mains :
— Vous appelez cela sale ? Qu'est-ce que vous diriez si vous voyiez mes pieds I
tinue des soins qu'exige la peau n'est pas la moindre des causes qui concourent à la viciation de leur sang, à la détérioration de leur constitution, à la fréquence et à la gravité de leurs maladies. La société moderne n'entoure la santé des peuples que d'une protection négative (1). »
Sans doute^commeonl'adit fort judicieusement (2), « l'époque contemporaine ne fera probablement rien pour revenir aux thermes antiques, avec leur luxe superflu et leur caractère voluptueux, tendant à revêtir la physionomie de mauvais lieux ; mais les hygiénistes et les administrateurs sentent le besoin de mettre des bains publics, non gratuits, mais abordables aux plus petites bourses, à la disposition des gens très nombreux qui travaillent et qui portent tout le poids des efforts inouïs de l'agriculture et de l'industrie modernes. Jamais on n'a vu plus d'hommes livrés plus constamment à l'activité physique, qui exalte les sécrétions de la peau, et plus exposés aux souillures, aux poussières extérieures qui, précisément, obstruent les pores du tégument et ajoutent au sédiment naturel une couche nouvelle, dont la nocuité peut n'être pas simplement d'origine physique. ))
(1) E'ici/clopédie d'hygiène et di médecine publiques, t. III, p. 479.
(2) J. Arnould, Nouveaux éléments d'hygiène ; Paris, 1881, p. 692.
u Les progrès de la propreté sous toutes ses formes, affirment, avec leur autorité, Rochard et Vallin, sont destinés à nous affranchir un jour des maladies infectieuses et des affections parasitaires. C'est une affaire de temps, et il dépend de nous de l'abréger (1). »
« Ce n'est pas sans raison, écrivait le docteur Roux à M. MoNOD, que de tout temps les hygiénistes ont attaché une grande importance à la propreté de la peau. Un certain nombre de substances nuisibles, élaborées dans notre corps, sont éliminées par la peau. Une peau propre s'acquitte bien de cette fonction, tandis qu'une peau sale la remplit fort mal. De plus, une peau mal tenue est chargée de germes microbiens, qui peuvent causer des maladies cutanées. Souvent, à la moindre blessure, ces germes amènent des infections graves, de sorte qu'un individu dont la peau est rarement lavée est sujet à une foule d'inconvénients et même d'affections dont un individu propre sera exempt (2). On ne saurait trop applaudir à
(1) Encyclopédie dhygiène el de médecine publiques, t. III, p. 708.
(2) C'est la m«^me idée qu'exprime METCHMKOFF,dans ses Essais oplimisles (p. 189) : « Ce sont surtout les règles de propreté et (le ronfort qui ont contribué à la prolongation de la vie. Il y a longtemps déjà que Liehig conseillait de mesurer le degré de culture d'un peuple par la quantité de savon employé. Kn effet, la propreté du corps, obtenue par les moyens les plus simples, tels que le lavage au savon, devait servir largement h la diminution des maladies et de la mortalité ».
toutes les mesures prises pour mettre les bains à la portée de tous les travailleurs. Dans les centres miniers, où existe Vankylostomiase des mineurs, le lavage du corps au sortir de la mine est prescrit et parfois même, comme en Belgique, il est rendu obligatoire (1). »
Toutes les citations que nous venons de faire et que nous aurions pu aisément multiplier, montrent la constante préoccupation qu'ont les pouvoirs publics et les hommes soucieux de l'avenir de la race, de vulgariser les soins de propreté, si intimement liés à la conservation de la santé (2).
(1) Il est une curieuse coutume qui subsiste encore et qui témoigne que telle classe de travailleurs, en l'espèce les maçons, se plie très bien à certaines pratiques, quand la propreté hygiénique l'exigé. Les enfants de la Creuse continuent, depuis un temps immémorial, à se rendre chaque mois, le dimanche de paye, dans les établissements de bains de la dite, où ils prennent, dans le panier placé à côté de la caissière, deux œufs dont ils emploient le jaune à nettoyer leurs cheveux poudrés par le métier, — le bain sans les œufs ne serait pas un bain pour les enfants de la Marche. (3/ecan/sme de la vie moderne, par le vicomte G. d'Avenel.)
(2) Dans une conférence faite à Charleville, il y a peu d'années, sur la nécessité de la propreté corporelle, M. SéchelŒT a cité l'intéressante statistique suivante : de l'enquête à laquelle il s'était livré, il résultait que, dans la population ouvrière prise en bloc, sur 100 individus, 2 prennent fies bains dans une baignoire ; 18 se lavent les pieds quand ils changent de chaussettes ; 52 se lavent deux fois par hiver les pieds seulement, la figure et le cou tous les samedis : le cuir chevelu, jamais : 24 ne se lavent rien du tout.
KIG. 65. — LE HAl.V SOUS LE PUliMIEIl EMPIUL'
ÇD'après une peinture de Mallet, gravée par Girauu (ils.)
Il faut bien le dire, quoi que l'aveu en coûte, nous nous sommes laissé distancer par nos voisins sur le terrain de Phygiène et de la propreté, comme sur tant d'autres.
Le pays où les établissements de bains économiques ont pris en ces dernières années le plus d'extension est l'Angleterre, cette contrée (comme l'a dit M.Henri MoNOD, dans un rapport mémorable au Conseil d'Etat), qu'on peut considérer comme « la terre classique de l'initiative privée, mais aussi le pays où l'on a le mieux compris que la santé publique ne peut être officiellement protégée que par l'intervention de la collectivité ».
Dès 18/i6, les paroisses et les unions, en Angleterre, ont été autorisées à emprunter les sommes qui leur étaient nécessaires, pour la création de bains et de lavoirs et à aliéner pour cet objet les terrains qu'elles possédaient.
En Allemagne, sous l'impulsion du professeur Las- SAR (de Berlin), plusieurs établissements de bains populaires ont été créés; les municipalités les suscitent, les subventionnent ou les exploitent (1).
(1) En Allemagne, les bains municipaux sont l'une des curiosités de chaque ville, ils sont d'un bon marché extraordinaire et d'un luxe qui surprend bien des Français. A Munich, les bains municipaux, entièrement revêtus de faïence à l'intérieur, s'élèvent en bordure d'un parc public. Dans la même ville, tous
En Belgique et notamment à Bruxelles, six établis- > sements ont été construits aux frais de la ville : cinq sont affermés, le sixième est directement exploité par l'administration municipale.
En Italie, une loi du 29 mars 1903 énumère les objets que les communes peuvent transformer en services publics, et au nombre de ces objets, se trouvent la constiuction et l'exploitation de bains et de lavoirs publics.
En France, une tentative dans ce genre a été faite avec le concours financier de l'Etat, dès 18Zi9.
Jean-Baptiste Dumas, Péminent chimiste, étant ministre de l'Agriculture et du Commerce, conçut le projet, à la suite d'une épidémie de choléra, de doter les grandes villes, et spécialement les cités industrielles, de bains populaires (1). La commission,
les enfants des écoles publiques, c'est-à-dire tous les enlants de la ville, la fréquentation des écoles communales étant obligatoire, sont astreints à prendre un bain gratuit par semaine. Dans toutes les écoles de la ville, sauf deux, des bains sont installés dans les meilleures conditions de propreté et de confort. [L'Eclair, 28 janvier 1909).
C'est en Allemagne qu'on a vu apparaître pour la première fois les établissements de bains chauds... pour chevaux! « On voit à Berlin, écrit Mme de Genlis [Dict. des étiquettes de la Cour, t. I, p. 75), à la belle école vétérinaire de cette ville, un immense bain chaud pour les chevaux malades: plusieurs chevaux y peuvent facilement tenir à la fo^s; on leur y donne à volonté, au moyen de grands robinets, de l'eau chaude ou froide; les chevaux y entrent par une pente douce ; ils y îiont parfaitement à l'aise ».
(1) Cf. la brochure Bains et Lavoirs publics, par J.-B. Dumas {Ministère de l'Agriculture et du Commerce, 1850).
nommée par le ministre, ayant terminé ses travaux, J.-B. Dumas présenta à l'Assemblée nationale un projet de loi, ayant pour objet d'encourager les communes à créer des bains et lavoirs publics. Ce projet était précédé d'un exposé de motifs très sérieusement documenté (1).
Le rapporteur, M. de Melun, justifiait Tiiitervention financière de l'Elut et ne mettait pas un instant en doute le droit des communes à créer des bains publics, mais il expliquait pourquoi les communes devaient, au début tout au moins, être secondées par l'Etat. La discussion fut des plus vives au sein de l'Assemblée nationale; le ministre soutint, avec beaucoup de logique et de fermeté, que le territoire tout entier se trouvait menacé par l'insalubrité de l'une quelconque de ses parties (2). Finalement, la loi fut votée, le 3 février 1851.
Bien qu'elle n'ait jamais été expressément abrogée, en fait elle n'a jamais été exécutée. Le crédit affecté à la création de bains populaires a disparu complètement du budget en 1861.
Les municipalités n'ont heureusement pas suivi l'exemple de l'État.
{l) Lavoirs et Bains publics, pur \l. Bourgeois d'Orvanni: (Paris, 1854), p. 114 et suiv.
(2) Moniteur universel, p. 3335, col. 2 et 3, séance de l'Assemblée nationale du 22 nov. 1850 ; Idem, ibid., p. 3337, col. 1.
A Paris, trois piscines municipales fonctionnent (i) : l'une, rue Blomet, 1, qui délivre en moyenne, dans l'année, un peu plus de 20.000. bains; une autre, rue des Billettes, 2, a inscrit sur ses registres jusqu'à 163.000 bains. La troisième, avenue Ledru-RoUin, détient le record avec 255. 174 bains. La piscine municipale de la rue Blomet a été déclarée d'utilité publique le 28 mai 1900.
Si nous passons à la province, nous constatons que la ville d'Auxerre a établi, en 1902, des bains sur la rivière.
Lyon compte huit établissements subventionnés par ia ville, lesquels délivrent 150.000 bains, moyennant la modique somme de 15 centimes, savon et linge compris.
Des sociétés, encouragées et subventionnées par les villes, exploitent des bains populaires à Lille, Roubaix, Dunkerque et Bordeaux.
Parfois les villes exploitent elles-mêmes, comme à Armentières, Roubaix, Denain, Tourcoing, Elbeuf, Nancy, Montpellier et Nantes. A Nantes, les bains exploités en régie par la ville lui rapportent de 3 à /i.OOO francs par an ; ils ne coûtent que 20 centimes, plus 5 centimes pour la serviette.
(( C'est un devoir pour l'État, conclut dans son rapport si lumineux et si étudié, M. Monod, d'encou-
(1) Ceci a été écrit en 1903.
rager les municipalités à subventionner et, s'il est nécessaire, à créer elles-mêmes des bains populaires. Vraiment il serait étrange qu'une ville pût créer et entretenir des promenades, des théâtres, des casinos, organiser des fêtes publiques et qu'elle ne fût pas autorisée à établir des bains pour la masse de la population.
On ne conteste pas aux communes le droit de faire des lavoirs ; on ne fait pas difficulté de reconnaître ces installations d'utilité publique en vue des expropriations; n'est-ii pas aussi utile de faciliter la propreté corporelle que le nettoiement du linge?
Bien plus, on ne refuse pas aux communes le droit de créer des abreuvoirs où les bêtes ne vont pas boire seulement, mais encore se baigner : on autorise les communes à exproprier en vue de cette création; y a-t-il moins d utilité à faciliter le bain des hommes que celui des animaux domestiques ?
La commune fournit sans obstacle à domicile non seulement l'eau potable, mais encore Teaude lavage; elle la fournit à tous ; jamais on n'a songé à faire à cet égard des différences d'après les situations sociales. Or, les installations de presque toutes les maisons sont telles qu'avec cette eau de lavage les habitants ne peuvent guère se laver que la figure et les mains.
Il n'est pas moins nécessaire, il est plus nécessaire qu'ils se lavent h; reste du corps et ce n'est
qu(j dans les bains publics à bon marché que ce besoin peut être satisfait.
Au point de vue de Thygiène publique, il n'y a, à cet égard, aucune distinction à faire entre les indigents et le reste de la population. »