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DEUX « PLOURANS » DU TOMBEAU DU DUC DE BOURGOGNE

CCelui de gauche se mouche dans sa robe, et celui de droite dans ses doigts.) ,

{Musée de sculpture comparée du Trocadéro).

il est reçu qu'on se mouche avec la manche. Quant aux gens riches, ils portent dans la poche un mouchoir ; aussi, pour dire qu'un homme a de la fortune, on dit qu'il ne se mouche pa-s avec la manche »

D'après une tradition, qui nVst appuyco, à vrai dire, sur aucun document sérieux, le mouchoir de poche n'aurait fait son apparition en Europe que vers 15/îO, à Venise, sous le nom de fazzoletto. De là, il aurait franchi les Alpes, et seigneurs et belles dames de la cour de Henri II l'auraient adopté sans coup férir.

Le mouchoir de cette époque était donc un objet de grand luxe (1). Sous Henri III, on eut l'idée de le parfumer. Les « marjolets de cour » — c'est le nom que leur donne Sully — portaient en leurs pochettes des mouchoirs copieusement parfumés, qu'on devait leur présenter entre deux sachets.

(1) Il est fait mention de pareils mouchoirs dans les Arrêts d'amour^ de Martial d'Auvergne :

« Or, disait-il, qu'à cette occasion et à fin qu'elle l'eut en mémoire, il s'advisa, aux estraines derniers passées, de luy faire faire un des plus beaulx et riches mouchoirs qu'il estoit possible de faire, où son nom estoit en lettres entrelacées, le plus gentement du monde, car il estoit attaché à un beau cueur d'or, et franges de menues pensées. »> Ce mouchoir était destiné à être pendu à la ceinture avec les clefs. La dame le refuse, sous le prétexte qu'il n'est pas digne d'elle et n'est bon que pour se moucher.

Dans l'invenlaire, après décès, de la belle Gabrielle (1599), on trouva « cinq mouchoirs d'ouvrages d'or, d'argent et soye, prisez cent escuz »>. Ils élaient de si grande valeur que le roi, qui en avait fait cndoau h «a maîtresse, donna l'oY'dre qu'on les lui restituât, apn-s la mort de celle-ci.

Ces mouchoirs sont ridiculement petits ; ils commencent à se border de points de Venise et de Gènes (1). Dans l'inventaire de la garde-robe de Marie de Médicis (16/i6), on voit figurer « un mouchoir de point de Gennes (sic) frisé ».

La Grande Mademoiselle écrit que Christine de Suède portait au cou, lors de la visite qu'elle lui fit, un mouchoir de point de Gênes, noué avec un ruban couleur de feu. Les mouchoirs de point de Gênes reparaissent souvent dans les inventaires du dixseptième siècle('2); parfois, on y fait broder le nom de celui à qui on désire l'offrir.

Sous le règne de Charles IX, on le tient à la main ; ou bien on le place pêle-mêle avec les gants, la menue monnaie et les papiers, dans l'escarcelle ; mais il reste le privilège des personnes de condition, qui en portaient mais ne s'en servaient... que quand le plus gros de la besogne était fait. Au livre I*"*, chapitre XXII, de ses Essais^ Montaigne parle d'un gentilhomme qui, comme presque tous nos paysans d'aujourd'hui, se mouchait dans ses doigts. Il justifiait cette manière de faire par des raisons assez spécieuses, que Montaigne gravement enregistre.

(1) Dict. de Havard, III, 354.

(2) Histoire de la Dentelle, par Mme Bury Palliser ; Paris, Didol. 1892.

« Un gentilhomme français se mouchoit toujours de sa main, chose très ennemie de notre usage ; défendant là-dessus son fait (et était fameux en bons rencontres), il me demanda quel privilège avait ce sale excrément, que nous allassions lui apprêtant un beau linge délicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous ; que cela devait faire plus de mal au cœur que de le voir verser où que ce fût, comme nous faisons toutes nos autres ordures. Je trouvai qu'il ne parlait pas du tout sans raison ; et m'avoit la coutume ôté l'appercevance de cette étrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse quand elle est récitée d'un autre pays. » Ce que dit Montaigne aurait été approuvé par Henri IV qui, aux heures de détresse, ne possédait que cinq mouchoirs ; encore n'étaient-ils pas des plus riches.

Sous son successeur, on prend davantage souci du linge de corps et les mouchoirs reprennent faveur. L'inflexible cardinal tolère que les dames garnissent de point coupé leur collet, leurs manchettes et leurs mouchoirs. La coiffure pour couvrir leurs cheveux est également un mouchoir bordé de dentelles, qui se posait sur le chef avec des épingles, en guise de voilette.

Les mouchoirs garnis de dentelle apparurent en môme temps que les tabliers, au temps d'Elisabeth d'Angleterre. «Dames et demoiselles, écrit Stowe,

donnent à leurs galants, en signe de préférence, de petits mouchoirs de trois ou quatre pouces en carré, brodés tout autour et ornés d'un bouton à chaque coin ; leis plus élégants sont garnis de dentelles d'or ; ils coûtent de 6 à 18 pence ; les hommes les portent à leurs chapeaux, comme gage d'amour de leurs maîtresses (1). »

Il serait exagéré de dire qu'au dix-septième siècle, Tusage des mouchoirs fut complètement inconnu, mais il est certain qu'on n'y avait recours que rarement, à preuve ce qu'en dit Érasme, dans sa Civilité, qui date, il est vrai, du seizième, mais dont on suivait encore les prescriptions.

« Se moucher à son bonnet ou à sa manche appartient aux rustiques ; se moucher au bras ou au coude convient aux pâtissiers; et se moucher de la main, si d'aventure, au mesme instant, tu la portes àtarobbe, n'est chose beaucoup plus civile. Mais recevoir les excréments du nez avec un mouchoir, en se retournant un peu des gens d'honneur, est chose honneste. Et si, d'aventure, quelque chose tomboit à terre, en se mouchant de deux doigts, il faut incontinent marcher dessus. »

L'anecdote, souventcontée,deTallemantdcsRéaux,

(1) Hisl. de la Dentelle, auct. cit., p. 238.

suffît à montrer quel sans-gêne caractérisait le façons des gens dits de qualité en l'an 1630.

Un grand seigneur recevait un jour à dîner la fleur de la galanterie française, l'illustre Turenne entre autres, et le marquis de Ruvigny.

Au milieu du repas, d'Hauterive (notre grand seigneur), ayant besoin de se moucher, presse avec le doigt une de ses narines, et le contenu de l'autre, partant comme une flèche, va s'aplatir contre la cheminée, en faisant autant de brait qu'an pistolet.

Ruvigny, qui était assis près de Turenne, s'écrie, en entendant cette détonation : « Monsieur, n'êtesvous pas blessé ? » Et, ajoute Tallemant, « ce fut un éclat de rire le plus grand du monde ».

Tallemant conte ailleurs une autre histoire, tout aussi plaisante :

« Dès trente-cinq ans, M. de Bellegarde avait la roupie au nez ; avec le temps cette infirmité augmenta. Cela choquait fort le feu roi Louis XUI, qui pourtant n'osait le lui dire, car on lui portait quelque respect.

« Le roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre s'en excusa: « Mais, sire, dit-il « au roi, ordonnez, en riant, à tout le monde, de se « moucher la première fois que M. de Bellegarde y « sera. » Le roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venait ce conseil, et dit au roi : « Tl est

« vrai, sire, que j'ai cette incommodité, mais vous « la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les « pieds de M. de Bassompierre. » Or, M. de Bassonijûerre avait le pied fin.

Dans les premières années du règne de Louis XIV, il était bien reçu d'avoir un mouchoir Lrodé avec des glands aux quatre coins, ou des mouchoirs de cou, tout endentellés, qui conduisirent aux grands cols rabattus en façon de pèlerine. Dans le Don Juan de Molière, Pierrot parle et se moque de ces « grands mouchoirs de cou, à réseau, avec quatre grosses houppes qui pendent sur l'estomac. »

Les grands collets en point-coupé disparurent à la mort d'Anne d'Autriche et, pour sortir, on mit soit des palatines en point d'Angleterre, soit de larges mouchoirs, qu'ont remplacé nos modernes fichus. Le mot mouchoir a eu, comme on voit, des acceptions sensiblement différentes de celle qui lui est commu némeiit attribuée de nos jours.

Saint-Simon (1), définissant ce qu'on était convenu d'appeler, sous Louis XIV, les Honneurs^ comprend sous ce nom « les mouchoirs, gants, coiffes, éventails, boîtes à mettre dans la poche, qui se présentent à la fin de la toilette, sur une soucoupe garnie et

(1) Addition au Journal de Dangeau, t. XI, p. 15.

recouverte d'un grand taffetas qui s'appelle une salve ». Quand le roi était peigné, un valet de garderobe apportait sur la salve « un bonnet de nuit et deux mouchoirs de nuit unis et sans dentelle » et les présentait au grand-maître ou au maître de la garderobe, ou bien au grand chambellan ou au premier gentilhomme de la chambre, qui les passait au roi (1).

Au dix-huitième siècle, on appelait mouchoir la pièce d'étoffe que nous appelons aujourd'hui une têtière ou un appui-tête. Le 3 juillet 1755, le marchand à la mode livrait à M. de Belhombre « un mouchoir de taffetas festonné pour fauteuil (2) ». Quant au mouchoir proprement dit, il était encore un luxe en ce temps-là, tout comme la tabatière, la canne ou l'éventail. Lors dupremier voyage de Pierre le Grand en France, on remarqua fort qu'il se mouchait dans ses doigts. « Il faut, écrivait à ce propos La Palatine, le 27 juin 1697, que ce soit la grande mode à Moscou de se moucher avec les doigts, car le csaar [sic) le fait également ; cela économise des mouchoirs (3). »

Les grands seigneurs, qui prisaient fortement, répandaient leur tabac sur leur jabot en dentelle, mais de mouchoir ils n'avaient cure. Ce furent les dames qui le mirent à la mode. Encore n'était-ce qu'un joli

(1) Etal de la France, par Besongne, t. I, p. 318.

(2) Livre-Journal de Lazare DuuauXy t. Il, 248.

(3) Cf. Revue bleue, 12 sept. 18^6.

colifichet, dont le but utilitaire échappait à ces évaporées.

Dans le même temps on fit des mouchoirs ornés des broderies les plus variées ; on en fabriqua qui représentaient différents sujets : des cartes géographiques, des portraits, des batailles, des manœuvres militaires, des signes de dévotion, etc.

En 177/i, on envoya de Suisse, à Voltaire, un mouchoir représentant l'histoire des Jésuites (1). Nous avons vu reparaître de nos jours cette industrie des mouchoirs historiés, mais elle est abandonnée à des artistes de second ordre (2).

On a souvent parlé de certaine ordonnance de Louis XIV, relative à la longueur réglementaire des mouchoirs. Nous avons réussi à mettre la main sur ce curieux document, et nous nous empressons d'en transcrire le texte, d'après Toriginal en notre pos-

(1) Essais hiatoriques sur les Modes, l. II, par le chevalier de* *•

(2) La découverte de l'aniline a permis d'obtenir sur coton un noir de la plus belle nuance et absolument indélébile. Le noir d'aniline ne peut s'enlever qu'en dcLraisant le tissu luimême. On a utilisé cette propriété pour la fabrication d'objets imprimés en vue de l'instruction de l'armée, notamment d'un mouchoir régimentaire, destiné à supprimer toute explication relative au rangement des elîets hors du sac, pour les revues de linge et de chaussures {C(. Magasin piiloresQue, féwier ISJi^ D. 72. i

session. La pièce est, au surplus, digne d'être conservée, au moins pour sa singularité.

Lettres-patentes du Roi qui ordonnent que la longueur DES mouchoirs QUI SE FABRIQUENT DANS LE

Royaume sera égale a leur largeur (1).

Louis, par la grâce de Dieu, etc.

Nous sommes informés que, quoique les différens Règlemens donnés pour la fabrication des mouchoirs ordonnenl expressément que la longueur desdits mouchoirs sera égale à leur largeur^ la plupart des Fabricans, et notamment ceux de Choletj Vihiers et autres lieux, sont dans l'usage abusif de donner aux mouchoirs qu'ils fabriquent beaucoup plus de largeur que de longueur, sous prétexte que, conformément à nos Lettres patentes du cinq mai mil sept cent soixante-dixneuf ils ont la liberté de les fabriquer dans les proportions prescrites, ou dans des combinaisons arbitraires.

Nous sommes pareillement informés que ces Fabriquans n'ont adopté cette manière de fabriquer lesdils mouchoirs que parce que, par une manœuvre contraire à la bonne foi, ils parviennent, lors des apprêts, à leur donner une extension qui fait disparaître celle disproportion ; mais que ce n'est que momentanément, et qu'après un premier blanchissage, il s'en trouve qui ont six pouces déplus sur la largeur que sur la longueur ; et considérant qu'il y aurait le plus grand inconvénient à tolérer un genre de fabrication qui aurait pour objet de tromper le consommateur, nous avons jugé nécessaire d'y pourvoir.

A ces causes, de l'avis de notre Conseil et de notre cer-

(l) Données à Versailles, le 2^ septembre 1784 ; regislrées au Parlement, le 10 décembre 1784.

taine science, pleine puissance et autorité royale^ Nous avons ordonné et par ces présentes, signées de notre main,ordon nons que la longueur des mouchoirs qui se fabriquent, tant à Cholet, à Vihiers et aux environs, que dans les autres faljriques de notre royaume, sera égale à leur largeur, soit qu'ils soient fabriqués suivant les règles prescrites par les Règlemens, soit qu'ils le soient dans des combinaisons arbitraires, et ce sous peine de confiscation et en trois cens livres d'amende .

Donné à Versailles, etc.

On n'avait sans doute pas perdu le souvenir de ces lettres patentes, quand l'abbé Sieyes proposa à ses collègues de l'Assemblée de partager le territoire du pays en quatre-vingt-onze carrés égaux^ qui formeraient autant de départements. C'était pousser un peu loin l'amour de la symétrie. La proposition de l'ingénieux abbé, quelque opportune qu'elle fût, n'eut pas l'heur de plaire et fut repoussée sans discussion. Les départements conservèrent leur configuration inégale^ tandis que les mouchoirs restaient immuablement carrés. La Révolution (1) avait bousculé le trône, mais elle conservait intactes les ordonnances royales !

Cette utilisation géographique du mouchoir n'est pas unique dans l'histoire. Il y a deux ou trois ans, un grand fabricant de cotonnades de Manchester

(1) Sur un mouchoir au temps de la Révolution, voir un curieux article dans le journal le Parisien de Paris, 1902, p. 3-8, avec pi.

envoyait, dans certaines régions de l'Afrique, une quantité énorme de mouchoirs sur lesquels était imprimée une carte de F Afrique centrale.

Dans les territoires britanniques de cette carte se trouvaient des tableaux représentant des villages indigènes très prospères ; dans les territoires appartenant aux autres puissances, le dessin reproduisait des indigènes brutalisés et massacrés par des soldats : les villages étaient en flammes, on ne voyait partout que massacres et scènes de désolation. Le mouchoir agent de colonisation, voilà un rôle qu'on ne lui soupçonnait pas (1).

Mais reprenons notre historique où nous Pavon-^ laissé.

Quand on en revint aux modes grecques, sous le Directoire, nos belles hétaïres se trouvèrent fort em-

(1) C'est aussi en Angleterre que furent inventés les mouchoirs dits politiques. Plusieurs journaux anglais, pour échapper au timbre, n'imaginèrent rien de mieux que de paraître sur étoffe, « parce que la loi ne disait pas que le calicot imprimé serait timbré. » Revue britannique, octobre 18+1, p. 311. Chez nous, on a trouvé mieux que cela : un voyageur de commerce en cognac s'est fait fabriquer à son usage des mouchoirs spéciaux, sortes de réservoirs-éponges,où il dépose, au fur et à mesure qu'il les rejette, après avoir fait mine de les ingurgiter, les nombreux petits verres qu'il est obligé d'abft(»rber, au cours de sa tournée chez ses clients. L'inventeur du mouchoir antialceolique, dont notre confrère Marcel Baudouin

llfi MOEURS INTIMES DU PASSÉ

barrassées, pour loger les quelques objets indispensables qu'elles avaient coutume de porter sur elles. Leurs vêtements n'offrant plus de place ni pour la bourse, ni pour le mouchoir, elles imaginèrent de se faire accompagner dans leurs promenades par de ieunes merveilleux^ à qui, par dérogation aux usages, les nouvelles sultanes jetaient le mouchoir, qu'autrefois elles recevaient (l).

Quant aux bourses, se rappelant les escarcelles et les aumônières, que leurs aïeules portaient à leur ceinture d'or, avec les rosaires, les éventails et les miroirs, elles rétablirent cette mode surannée : de là naquit le ridicule ou réticule, que nous avons vu revivre en ces derniers temps.

Au moyen âge, on avait eu, faisant office de r^//cH/es,lessarraszVzo/5es.«Gesaumônières,écritM.MAX Werly (dans une savante étude sur les Artistes du Barrois), de forme trapézoïdale à sommet arrondi, faisaient partie intégrante du costume ; suspendues à la ceinture, elles remplissaient alors le rôle assigné aux petits sacs nommés réticules que, de nos jours,

nous a révélé l'existence, mériterait, à coup sûr, d'être récompensé parles Sociétés de tempérance, s'il y avait une justice en ce monde.

(1) A propos de l'expression « jeter le mouchoir », une anecdote amusante et qui, par surcroît, à tout l'air d'être véridique.

« Le maréchal de Villeroi, étant allé à Lyon en 1717, au sujet d'une petite sédition qui y était arrivée, ce ne furent, pendant son séjour dans cette ville, que réjouissances et fêtes continuelles. Une dame de Paris apprit que celles de Lyon s'enipres

les femmes tiennent au bras. Certaines de ces aumônières étaient d'une grande richesse et avaient exigé beaucoup de travail. »

L*ingéniosité des marchandes de modes eut vite fait d'embellir cet élégant accessoire de toilette : on Torna d*abord de franges et de dentelles ; puis ce fut le tour des sacs à devises, qu'on couvrit de figures allégoriques, de logogriphes et de rébus (1).

Porter à la main d'aussi encombrantes futilités, il n'y fallait pas songer — et voilà comment on se décida à les suspendre à la ceinture, par des glands ou des cordons, qui devinrent un motif nouveau d'ornementation et d'enjolivement.

Quand le costume des Parisiennes fut entièrement à la Grecque, il s^agit de trouver un mot grec pour baptiser les ridicules. Vite on courut chez l'helléniste en renom, l'excellent M. Gail.

— Le mot que vous cherchez, mesdames, répondit le respectable savant, est paXavxwv; c'est du bon grec et qui n'aurait pas souillé la bouche même de la

saient fort de plaire au maréchal. En écrivant à Tune d'elles : « Apprenez-moi, lui dit-elle, à qui M. le Maréchal a jeté le mouchoir. » La vieille Mme de Bérault, qui habitait Lyon et qui avait été autrefois des amies du maréchal, vit cette lettre et dit à celle qui la lui montrait : « Ecrivez à votre amie que M. le • Maréchal ne se mouche plus ». Bakkiêpe, La Cour et la Ville,

(1) Stendhal raconte que les amants milanais avaient coutume d imprimer des sonnets sur des mouchoirs en taffetas rose, qu'ils échan«a9'ent ; les initiales du coin servaientde signature discrète

il8 MŒURS INTIMES DU PASSE

plus belle Athénienne, attendu que le savant Thomas Magister. . .

— De grâce, répliquèrent les coquettes, nous ne sommes pas venues pouv ouïr une leçon ; nous n'avons que faire de votre Magister, paXocvttov, dites-vous ? Il suffit. Nous porterons des balanlines (1). Et c'est ainsi qu'un néologisme de plus fit son entrée dans le monde. Mais hélas ! il n'était pas né viable, et un peu plus que les roses,ildevait vivre... l'espace d'une décade.

Nous pourrions longtemps encore gloser sur le mouchoir ; il nous resterait à conter, par exemple, son rôle dans l'Histoire (2) — et il fut grand. Nous nous contenterons de rappeler un fait, probablement connu de la plupart de ceux qui nous lisent; ce sera le cas de répéter une fois de plus combien sont parfois étranges les causes secrètes des événements humains.

Sorti des plus infimes rangs du peuple, le garde Munos, escortant la voiture de la reine d'Espagne, ramasse un mouchoir brodé, qu'elle avait laissé tomber sur la route ; cette princesse est touchée de sa belle apparence et, trois mois après, il devient l'époux de Christine de Bourbon (3).

(1) Dissertation sur les réticules, par Bœttioer.

(2) Cf. Modes et Usages au temps de Marle-Anloinelte^ par le comte de Reiset, t. II, p. 342.

(3) La Chance et la Destinée, parle D' F, Foissac.

COMMENT SE MOUCHAIENT NOS AIEULES lli)

Dans une autre circonstance, un officier français ramassa le mouchoir de la reine Louise de Prusse, mais l'aventure devait se terminer d'une façon plus banale : l'officier, désespérant de pouvoir approcher de la belle reine, conserva le morceau de linge comme une relique. Il broda tout autour une guirlande de souvenirs: Le Mouchoir de la reine de Prusse n'est que le récit, fort embelli, de l'aventure de Tofficier.

Le mouchoir, avons-nous dit, n'a pas toujours servi qu'à se moucher.

L'anecdote que rapporte la comtesse d'Aulnoy, dans son attachant Voyage d'Espagne^ en est un témoignage de plus.

On faisait collation chez une princesse. Les femmes vinrent, au nombre de dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent, remplis de confitures sèches, tout enveloppés de papier coupé exprès et doré . Il y avait une pomme dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre ; ainsi du reste. On pouvait en prendre et même en emporter, sans salir ses mains ni sa poche ; mais, soit excès de précaution, soit pour toute autre raison, il y eut do vieilles dames qui, après avoir mangé de ces confitures sèches, « à en crever », en remplirent cinq à six mouchoirs, qu'elles avaient apportés à ce dessein.

On fit semblant de ne pas s'apercevoir de leur plaisant manège; on leur enlaissa prendre tant qu'elles en voulurent ; on se dépêcha même d'en aller quérir pour elles. Elles attachaient ces mouchoirs avec des cordons : cela ressemblait, dit la narratrice « au crochet d'un garde-manger où l'on pend du gibier ».

Encore nn usage peu connu du mouchoir ; après celui-là, la liste est close (4).

Le compositeur Méhul avait l'inoffensive manie de s'entourer le poignet de son mouchoir pour battre la mesure et, depuis ce temps, les musiciens de l'orchestre s'en servent pour appuyer leurs violons contre leur épaule et éviter ainsi l'usure trop rapide de leurs habits.

Une coutume qui ne s'est pas tout à fait perdue : les campagnardes se nouent encore le mouchoir autour du chignon, ou s'en coiffent la tête dans certaines régions.

(1) Le mouchoir employé comme miroir aux alouettes, aux vanneaux, voulons-nous dire, voilà une révélation dont les chasseurs, s'ils ne la connaissent déjà, pourront faire leur profit. « Dès que la bande de vanneaux est signalée, lisonsnous dans le Figaro du 28 octobre 1907, que le chasseur se hâte d'étendre à terre un mouchoir blanc. L'effet est certain : les vanneaux plongeront à tour de rôle, puis s'en retourneiont en criant, pour revenir ensuite au mouchoir qui les fascine. Ce manège perme^ra au tireur de faire de véritable.** hécatombes. M

Croirait-on que, jusqu'à ces toutes dernières années, la grande majorité des soldats russes ignoraient

LE MOUCllUin DE NOS GRANUSI>ÈHh».

(Dessin de Daumier).

l'usage de cet hygiénique morceau de linge qu'est le mouchoir?

Rien de plus vrai cependant, ainsi qu'une récente enquête Fa démontré. Ce n'est que depuis peu de temps que les autorités militaires de la Russie ont décidé qu'à l'avenir cet accessoire figurerait dans le trousseau de tous les hommes de troupe.

Voulez-vous avoir une idée de la propreté de nos bons alliés et amis? Savourez cet instantané, pris à Saint-Pétersbourg, dans un restaurant de b perspective Newsky.

La grande salle du premier étage est presque vide, Theure du repas étant passée. Arrive un général en uniforme, un général très vieux. Aussitôt le portier (on dirait à Paris le chasseur) se précipite, débarrasse le général de son manteau, de sa coiffure, de son sabre, lui enlève ses socques, et le général va s'asseoir à une table couverte d'une nappe blanche.

Au garçon qui vient prendre ses ordres, il demande le Bottin de Saint-Pétersbourg, et rien d'autre, puis consciencieusement se met à feuilleter en grognant. Gela dure une bonne demi-heure. Tout à coup, le général, interrompant sa lecture, prend un pan de la nappe, se mouche dedans bruyamment et longuement, laisse retomber la nappe et, se levant, se dirige vers la porte où, de nouveau, il trouve le même portier qui, aussi empressé, aussi respectueux, lui attache son sabre, son manteau, lui remet ses socques. Après quoi, le général sort, n'ayant rien consommé, n'ayant pas même donné un pourboire au portier.

Cette petite scène n*a choqué personne, sauf deux étrangers présents dans la salle. Notez que, dans le pays, deux tiers de la population, — paysans, ouvriers, bourgeois, soldats, officiers, nobles qui n'ont jamais quitté la Russie, — se mouchent dans leurs doigts.

Ceci montre jusqu'à un certain point, concluait notre regretté confrère Harduin, à qui nous devons ce croquis sur le vif, que nous avons tort de vouloir juger les événements de Russie avec notre mentalité, de faire des rapprochements, et de nous imaginer que l'histoire doit forcément passer par les mêmes chemins là-bas que chez nous. « Il y a beaucoup de raisons pour qu'un peuple se servant de mouchoirs ne puisse pas comprendre un autre peuple qui se mouche dans ses doigts. » Et cela est profondément vrai

Les Japonais sont plus propres, donc plus civilisés : en guise de mouchoirs, ils se servent de petits carrés de papier soyeux, tenus enroulés dans un pli du vêtement, et qu'ils jettent après usage. Gomme la Chrysanthème de Loti, les Japonaises de tout rang serrent nombre d'objets dans l'intérieur do leurs longues manches, où des poches sont dissimulées. Elles y mettent « des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, «t

surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elles emploient aux usages les plus imprévus : essuyer une tasse à thé, tenir la tige mouillée d'une fleur, ou moucher leur petit nez drôle quand l'occasion s'en présente. Après Topération^ elles froissent tout de suite le morceau qui a servi, le roulent en boulette et le jettent par la fenêtre avec horreur. Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon ».

A bien considérer, les Japonais, en lançant ainsi à tous les vents leurs mouchoirs de papier, commettent une infraction grave auxloisdeThygiène : ils agiraient plus sagement en les jetant au feu. Leurs mouchoirs contaminés ne peuvent être que des agents de dissémination de toute espèce de maladies infectieuses.

C'est en se basant sur ces données, que le médecin d'un hôpital parisien soutenait naguère, devant nos sociétés médicales, qu'il y aurait avantage à substituer au mouchoir un morceau de papier, comme au Japon : seulement, on jetterait ces morceaux de papier, après usage, dans une boîte, et on les brûlerait. De la sorte, plus besoin délaver et de désinfecter nos mouchoirs.

Economie de temps, économie d'existences, nous y aurions tout profit. Nous doutons fort, néanmoins, que le système japonais, fut-il révisé selon la formule parisienne, paraisse bien pratique aux infortunés atteints de coryza.

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