‹ Moeurs intimes du passéChapitre 15 sur 40 · LES NKZ GRECS DE LA COLLECTION CAMPANA · texte numérisé non relu

LES NKZ GRECS DE LA COLLECTION CAMPANA

(Musée du Louvre).

que nombre de nouveau-nés font leur entrée dans le monde?

Des commentateurs sont venus qui, donnant libre cours à la fantaisie de leur imagination, ont brode autour de l'acte quasi divin de Prométhée. L'ortisle,

dit l'un d'eux, se mit aussitôt en prière et fit des vœux pouF la conservation de son œuvre. Le nouvel être, dont l'intelligence s'était tout à coup développée, se ressouvint des vœux formés par son créateur, et transmettant cette tradition à ses descendants, il leur apprit à faire des souhaits en faveur de" ceux qui éternuaient, ou simplement à les saluer (1).

Laissons de côté la mythologie; nous n^aurons pas de peine à trouver d'autres témoignages, moins contestables, de l'ancienneté d'une coutume (2) qui s'est traduite, suivant les pays, par une locution analogue quant au fond, sinon dans la forme.

En Grèce et à Rome, on se serait gardé de ne point saluer ceux qui éternuaient. Cette politesse s'accompagnait, chez les Grecs, de ce souhait exprimé à haute voix : « ZyiOi, Vivez !ou encore, Zeu, aojaov, Que Jupiter vous conserve I »

L'invocation à Jupiter se retrouve dans une épigramme, dont on nous permettra de ne donner que la traduction française ; on en pourra goûter tout le sel, presque autant que dans l'original :

(1) KoL'l, Dictionnaire delà Fa6/e ; Leber, Collection des mcUteures dissertations, t. 8, p. 372 et suiv.

(2) D'aucuns allribuenl au patriarche Jacob le premier élernuement. Libre aux exégèles d'en discuter; nous ne les suivrons pas dans les méandres de leurs trop érudiles divagations.

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Proclus en se mouchant n'use pas de ses doigts, Car ils sont trop petits pour son nez trop immense, Ei quand il éternue, on n'enlend pas sa voix Invoquer Jupiter : en effet, la distance De son nez à l'oreille est d'un si long parcours. Que le bruit éloigné n'y parvient pas toujours.

Vous avez bien lu : si Proclus ne se mouchait pas dans ses doigts, c'est qu'il avait le nez trop long. Le mouchoir — en fallait-il cette autre preuve ? — : n'était donc pas connu à Athènes ; non plus qu'à Rome, où, nous le rappelons, il servait à essuyer le visage en sueur, à moins qu'on ne le mit, comme Néron, autour du cou (1). Néron, inventeur de la cravate, avouez que vous ne vous attendiez guère à cette révélation, et cependant le doute n'est guère permis; les textes (2) sont là, probants : pour garantir le cou du froid, on enroulait autour une sorte de cravate en laine ; c'est ce qu'Horace appelait focalia (3).

C'est le même Horace qui, parlant d'un homme d'esprit plaisant et un peu satirique — sans doute se regardait-il à ce moment dans son miroir ? — disait qu'il avait le nez bien mouché, emunctœ naris ; et quand cet autre railleur de Martial écrivait « qu'il n'est pas

(1) Quand Néron paraissait sur le théâtre, ce n'était pas sans avoir, aa préalable, nettoyé soigneusement sa bouche et son nez, ul nulla oris aul narium excrementa viserenlur [Tacite, An nales, XVI, 4).

(2) Ligato circa collum sudario, écrit Suétone, en parlant de Néron.

[à) Horace, Sat., II, 3, 255 (édit. Dacier).

donné à tout le monde d'avoir du nez (1) », il entendait faire allusion à un homme dont on dirait aujourd'hui : « Il n'a pas de flair ! »

Dans l'épigramme poétique reproduite plus haut, le mot nez n*est pas pris dans un sens figuré, car il s'agit bien réellement d'un nez de proportions peu communes, et c'est pourtant un nez grec ! Que devient alors la légende du nez grec ?

Eh bien ! allez au Louvre un jour de loisir et rendez visite à la Collection Gampana — toutes vos illusions tomberont sur l'heure.

Il y a surtout une vitrine que nous vous recommandons : elle renferme toute une série de figurines exquises, de joujoux gracieux, qui sont des merveilles d'art. Mais regardez-y de plus près et vous serez stupéfaits de la forme et de la dimen^sion des nez qui agrémentaient ces figurines. Les quelques spécimens que nous reproduisons (p. 129) vous donneront du nez « grec » une idée que les œuvres traditionnelles et classiques ne vous avaient certainement pas laissé soupçonner. Que ces appendices nasaux aient excité la verve des satiriques, vous le comprendrez de reste, après les avoir un instant contemplés. Ce que les ancêtres de Gavroche ont dû « se payer » ces nez-là ! Et sans dépenser d'autre monnaie que celle de l'esprit qui court les rues.

(1) Martial, Eoig.^ I, 42.

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Celte digression nous a éloigné de réternuement et des locutions diverses auxquelles il a donné naissance. Nous y revenons par un sentier détourné.

Actuellement, on dit le plus souvent : A vos souhaits ou Dieu vous bénisse ! Mais il y a eu, à travers les temps et chez les différents peuples, de nombreuses variantes.

En Algérie, les Arabes de la haute société s'écrient : Rahmouk-el-lah, ce qui veut dire : Dieu vous donne une bonne santé ; à quoi l'on répond : Rahmek-ellah ! Dieu vous le rende.

Les Hébreux disent: Touhim! Que votre existence soit heureuse ; Toub lakh ! Que Dieu vous le rende.

Les Juifs et les Arabes vulgaires : Traiche ! que Dieu vous prête vie ; et ils répondent Sahah, merci.

De semblables pratiques ont été depuis longtemps signalées dans TAsie orientale. Un Hindou éternue : « Vie! », disent les assistants. — « Avec vous » répond-il.

« Gloire à Allah ! » dit le musulman qui éternue, et ses amis lui adressent alors le compliment accoutumé, usage qui semble se répandre d'un peuple mahomélan à l'autre avec les progrès de l'islamisme.

Quand ils éternuaient, les Amakosas invoquaient

jadis leur divin maître Utixo ; mais depuis leur conversion au christianisme, ils disent après avoir éternué: « Jette sur nous les yeux, Dieu sauveur! », ou « Créature du ciel et de la terre ! >.

En d'autres régions de l'Afrique on signale les mêmes pratiques. Un Zulu a-t-il éternué: « Maintenant je suis béni, dit-il; l'Jdhlozi (l'esprit des ancêtres) est avec moi, il est venu à moi. Que je me hàtc de le glorifier, car c'est lui qui cause mon éternuement !» Et invoquant les mânes de sa famille, il leur demande bétail, femmes et prospérité.

L'auteur de l'histoire de la conquête de la Floride rapporte qu'un cacique ayant un jour éternué en présence d'un chef espagnol, on vit les Indiens de sa suite s'incliner et prier le soleil d'être toujours avec lui.

Au Monomotapa, contrée de l'Afrique australe, quand le roi éternué, tous ceux qui se trouvent dans sa résidence en sont informés par certains signaux convenus et tous crient : « Vive le roi ! »

A Sennaar, en Nubie, dès que le roi éternué, les courtisans lui tournent le dos, en se donnant de la main une claque sur la fesse droite.

En Guinée, au dix-huitième siècle, arrivait-il à quelque personnage important d'éternuer, tous ceux qui étaient là tombaient à genoux, baisaient la terre.

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battnient des mains et lui souhaitaient toute sorte de bonheur et de prospérités. Les nègres du vieux Calabar attachent à réternuement une idée toute différente, car lorsqu'un enfant éternue, on les entend quelquefois dire : « Loin de vous ! », en faisant un geste comme pour repousser quelque mal.

Chez les Perses, lorsqu'on éternue, la loi veut qu'on ait recours à la prière, attendu que, en ce moment critique, le mauvais esprit fait tous ses efforts pour séduire l'éternueur.

Dans rinde, on attache une grande importance à réternuement ; les différentes manières dont on s'acquitte de ce besoin s'interprètent de bien des façons. Par exemple, si une femme hindoue, malgré l'extrême envie qu'elle a d'éternuer, n'en peut venir à bout, elle est persuadée qu'en cet instant-là même, son mari, absent, éprouve une velléité d'infidélité, non suivie d'effet (1).

Actuellement, sur toute la côte orientale d'Afrique, l'éternuement appelle, comme chez les Européens, une invocation ou un souhait. Les Swahilis de Zanzibar, population métissée de nègres et d'Arabes, disent: A fiai ce qui veut dire santé, et ils ajoutent souvent cette formule religieuse : Dieu soit béni ! Bark Allah.

Chez les vrais nègres du Gabon, la politesse exige

(1) Poésies populaires de rinde, traduites par M. LAMAinnssE (Paris. 1K67).

que les inférieurs de celui qui éternue fassent des vœux pour sa santé. Au contraire, aux îles de Tonga, perdues dans Fimmensité de l'Océan Pacifique et qui n'ont été découvertes que de nos jours, en 1838, Téternuement est regardé comme un présage sinistre, quand il s'agit de prendre quelque délibération importante. Au Dahomey, enfin, et dans toute la région du Niger, les nègres saluent celui qui éternue et lui disent: « Que cela te fasse du bien au ventre », les satisfactions du ventre représentant pour eux la félicité parfaite.

La façon dont on accueille un éternuement est, pourrait-on presque dire, un indice de la mentalité d'un peuple. Les Italiens, qui ne sont jamais à court de compliments, diront: Salut, prospérité, cent ans de vie, un enfant mâle ! Toutes les joies de la création, en quelques mots.

La formule suivante, d'origme normande, est d'une crudité qui n'effarouchait pas nos aïeules : A a cul le nez pour la froidure! à quoi l'interpellé .devait répondre : Ainsi soit le vôtre! en l'accompagnant des salutations d'usage. En B ourgogne, en Berry et ailleurs, on a noté quelques divertissantes particularités. Au Dieu vous bénisse ' on ajoute parfois : Avec sa grande bénissoire, ou avec son saint bénissoir (1).

(1) Inlerniédmire, 25 avril 1889 i

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