COMMENT ON MOUCHE, DE NOS JOUKS
(D'après un dessin de Gavalni).
Au temps de Molière, on disait le plus souvent : Dieu vous soit en aide !
Enfin il n'est rien tel que d'avoir un mari,
Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
D'un : Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue (i).
Dans les Principes de la civilité (1685), nous lisons : <' S'il arrive à Sa Seigneurie d'éternuer, vous ne devez pas vous écrier : « Monsieur, Dieu vous bénisse ! », mais ôtant votre chapeau, vous incliner poliment et faire en vous-même cette prière ». On sait que les Anabaptistes et les Quakers, entre autres salutations qu'ils condamnaient, rejetaient celles de ce genre Mais dans le code de la bienséance anglaise elles continuèrent de figurer, pour les petits comme pour les grands, jusque vers le milieu du dix-huitième siècle.
« Je salue vos grâces » ; à quoi Ton répliquait : « Les vôtres les surpassent. » Vous reconnaissez là un gentilhomme de la cour du Bien-Aimé, où un gracieux petit abbé occupé à marivauder...
Cette coutume de prononcer quelques paroles après Féternuement remonte haut dans le passé. Apulée, de lointaine mémoire, en parle déjà dans un de ses contes de VAne d'or, dont vous nous pardonnerez d'extraire la quintessence à votre intention et à celle que nous avons de vous plaire. Il s'agit — éternelle histoire ! — d'un mari trompé.
(1) Intermédiaire, 20 août 1896.
DIEU VOUS BENISSE 139
La femme d'un blanchisseur (fullonis) a reçu chez elle son amant, en l'absence de Tépoux, qui rentre au logis sans se faire annoncer. L'infidèle n'a que le temps de faire cacher le plus heureux (?) des trois dans un appareil en osier, sur lequel on mettait les vêtements ou étoffes destinés à être blanchis par la vapeur du soufre : on voit que les Grecs connaissaient déjà la propriété décolorante de ce corps.
Le coureur de guilledou se sentait assez mal n Taise dans cette sorte de cage. Il aurait encore passé là-dessus, trop heureux d'en être quitte à si bon compte ; mais voilà que, sous l'influence des émanations sulfureuses, il est pris de picotements à la gorge et se met à éternuer. Le mari, ne voyant pas d'autre personne dans la pièce que sa femme, la salue avec les paroles accoutumées. Mais la quinte se renouvelant, la supercherie fut découverte, et l'infortuné, retiré de sa cachette à demi asphyxié, fut jeté dans la rue, sans avoir eu la force d'opposer la moindre résistance.
PÉTRONE a conté, lui aussi, une histoire fort inconvenante, dont nous ne retiendrons que le passage ayant trait à Péternuement. Giton, un des personnages du Satyricon (1), éternue tellement fort qu'il fait remuer tout son grabat. Eumolpe, s'étant retourné, engage les assistants à saluer Giton.
(1) Satyricon, XCVIII.
L'éternuement était, avons-nous dit, considéré par les anciens comme un présage, une sorte d'avertissement de source divine. Xénophon, dans la relation de son expédition, rapporte que, quand quelqu'un éternuait en présence du roi de Perse, chacun se prosternait comme pour adorer un dieu. Tibère exigeait qu'en pareille circonstance, on lui rendît cet hommage, même quand il passait dans sa litière (1).
Aristote recherche pourquoi on a fait une divinité de l'éternuement, plutôt que de la toux ou des éructations ; et la raison qu'il en donne, c'est que l'éternuement vient de la tête, et que la tête est la partie la plus noble du corps. Au dire du même Aristote, le présage était heureux, quand il se produisait entre minuit et midi, malheureux le reste du temps. L'éternuement du matin était malencontreux et celui de midi très favorable (2) ; il était pernicieux, s'il se produisait en sortant du lit ou de table : il fallait s'y remettre, ou tâcher de dormir, ou de boire ; ou de manger quelque chose, pour changer ou rompre les lois du mauvais quart d'heure (3). Dans le livre de VAbas et tromperie des devins et sorciers (p. 97), Pierre de Massé parle également de ce mode de divination.
(1) Pline, XXVIII, 5.
(2) Delrio, Controverses et Rccherehes magiques^ liv. 14, sect. 4.
(3) Aug. NiPHUS ScKERKius (Leber, lac. cit.).
DIEU VOUS BÉMS5E * 141
Eternuer à droite de quelqu'un était un augure favorable ; à gauche, c'était le contraire. Catulle fait eternuer Gupidon à droite, pour faire comprendre aux deux amants qu'il approuve leurs doux transports. « A peine Septimius eut-il parlé que l'amour, qui jusque-là avait éternué à gauche, manifesta son contentement en éternuant à droite (1). »
Si l'éternuement arrivait tout à coup au milieu des «travaux de Vénus », la déesse proclamait par là une bienveillante protection à l'égard du sternutateur, qui avait eu soin de se tourner à droite pour eternuer. L'éternuement était moins bon chez les femmes que chez les hommes ; et elles le craignaient au point de recourir, lorqu'elles y étaient sujettes, à certains moyens préservatifs.
On expliquait toujours l'éternuement par des causes surnaturelles ; on voulait y voir la sortie de quelque génie qui avait traversé la cervelle de l'éternueur. Socrate, quand il éternuait, était convaincu qu'il entendait son démon familier. La mythologie, toujours ingénieuse dans ses fables allégoriques, supposait que Vénus n'avait jamais éternué, de peur de se faire des rides (2).
(1) Carm., XLV.
(2) P. DOFOUR, Ilist. de la Proslilution, t. Il (1861), p. 236, passim.
Il y avait cependant des mécréants ; car ni ïhéo- CRiTE, ni Properck ne prennent soin de spécifier si c'est à droite plutôt qu'à gauche que leur héros a éternué. L'essentiel était qu'on l'eût entendu, pour en augurer du bonheur.
Ovide, qui n'avait vraisemblablement pas de divinité à portée de la main, se contente de faire éternuer la lampe, à la lueur de laquelle Héro calligraphiait ses billets doux à Léandre (1). Héro eut tort évidemment de narguer le destin, car ses amours avec Léandre se terminèrent par une double noyade.
Le bon sens de Gicéron l'avait préservé de ces vaines superstitions (2) ; mais il en était peu qui, à son exemple, n'y attachassent pas d'importance.
Homère ne conte-t-il pas que Pénélope ne consentit à recevoir Ulysse, retour d'Ithaque, qui se présentait à elle sous les traits d'un vieux mendiant, que lorsqu'elle étendit éternuer Télémaque ? La maison faillit s'écrouler du coup, et la reine vit, dans ce tonnerre nasal, un signe de bon augure (3).
Il va sans dire qu'un habile homme pouvait toujours interpréter l'augure au gré de ses désirs. Qu'un général, par exemple, parlant à ses soldats, entendît l'éternuement à sa gauche, il leur persuadait que c'était à leur droite à eux qu'il avait été perçu, et il
(1) Iléroïd., episl. XIX.
(2) De Diuin., liv. II, c. 40
(3) Odyss., XVII, 545.
DIEU VOUS BENISSE 143
en concluait que la victoire était proche. Un chef d'armée se serait senti humilié de voir ses projets entravés par un simple éternuement.
C'est pourtant ce qui manqua d'arriver à un chef athénien, du nom de Timothée. Le pilote de sa flotte, ayant entendu un éternuement parmi les rameurs, avait déjà donné le signal de la retraite, lorsque Timothée, sur le point de livrer un combat devant Gorcyre, s'écria : « Est-il étonnant que, sur une si grande quantité d'hommes, un seul soit enrhumé ? » Le calme et la confiance du chef redonnèrent du courage à ses soldats (1).
Il est des circonstances, dans une maladie, par exemple, où l'éternuement était, est encore regardé comme un signe de retour à la santé. Quand, chez certains peuples sauvages, un homme est malade, éternue-t-il, c'est de cela que s'inquiètent ceux qui lui rendent visite. S'il n'éternue pas, son état est grave.
A l'enfant qui éternue, on dira: Grandis ! car c'est un signe de santé. Aussi les sorciers ou devins de ces peuplades éternuent-ils volontiers, les éternuements, de même que les bâillements répétés, annon-
(1) Saint-Olive, Essai sur Canliquilé de l'usage de saluer ceux qui éiernuenl.
U4 MOEURS INTliMES DU PA..SSE
çant que les esprits vont entrer dans le corps de celui qui présente ces manifestations ; c'est pourquoi l'Hindou doit, quand il bâille, faire claquer son pouce sur ses doigts, et prononcer le nom de quoique Dieu, de Rama, par exemple. Négliger de le faire est un péché aussi grave que le meurtre d'un brahmane.
Les Persans attribuent le bâillement et l'éternuement à la possession démoniaque; les Cafres pareillement.
Chez les Musulmans, en général, quand un homme bâille, il applique le dos de sa main gauche sur sa bouche, en disant : « Je me réfugie près d'Allah, pour échapper à Satan le maudit. » Mais on doit éviter de bâiller, car le diable est dans l'habitude de sauter dans la bouche du bâilleur. De là, très probablement, le proverbe juif : « N'ouvrez pas labouche à Satan ! » (1).
Cette conception de Féternuement, signe précurseur d'une santé meilleure, se retrouve jusque dans la matière médicale des Romains. N'est-ce pas Pline qui nous apprend qu'on allait jusqu'à provoquer cet acte physiologique au moyen d'une plume, afin de soulager le mal de tête et de faire cesser le hoquet ? On prétendait, dit encore Pline (2), que le contact de la trompe d'un éléphant calmait le mal de tête, surtout lorsque l'animal venait à éternuer.
Dans les céphalalgies violentes et prolongées,
(1) Tylor, op. cit., t. I.
(2) Pline, XXVIII. 24.
DIEU VOUS BENISSE 145
Celse conseille de provoquer des éternuemenls. Il est certain que réternuement imprime à tous nos organes une secousse qui active souvent leurs fonctions, qui favorise surtout la circulation et qui devient salutaire dans beaucoup d'occasions. Ainsi réternuement, classé parmi les causes de la hernie, a été cité comme curateur de cette affection.
Voici le fait, découpé dans un journal américain :
« Le docteur John Burke, de New-York, rapporte rhistoire d'un homme âgé de soixante ans qui, depuis plusieurs années, avait une hernie irréductible du, côté gauche. Plusieurs chirurgiens avaient essayé de la réduire, mais en vain, et la tumeur devint grosse comme une tête d'enfant. Une nuit, le malade fut pris d'un accès de toux et d'éternuement qui durait depuis une demi-heure, quand il sentit tout à coup quelque chose qui rentrait dans lui, selon sa propre expression. II entendit un gargouillement et la tumeur avait disparu. Le matin, il envoya chercher le docteur Burke, qui trouva la hernie réduite. L'anneau était large comme un dollar en argent. Les parties environnantes étaient très douloureuses, très sensibles au toucher, et il y avait de la péritonite locale. Quelques jours après, le malade était guéri. [1 mit alors un bandage, et la hernie ne reparut plus ».
Le docteur Burke en conclut :
« Ne pourrait-on pas, dans»quelquescas de hernies irréductibles, donner au patient une bonne prise
pour le faire éternuer énergiquement? » Le remède, en tout cas, n'est pas difficile; il n'en coûterait guère de l'essayer.
Au début d'une convalescence, réternuement passe généralement pour un signe de bon augure, et autrefois, dans les hôpitaux de Paris, un malade qui éternuait était censé avoir acquis assez de force pour retourner chez lui: Sîernuii, salva res est, einosocomio expelli débet, disaient les médecins.
En résumé, la superstition dont l'éternuemcnt est l'objet peut n'être pas universelle, mais elle n'en est pas moins répandue sur différents points du globe.
On a tenté d'en donner l'explication, mais il ne semble pas que celle qu'on a fournie soit à l'abri de la controverse.
Pourquoi l'universalité d'un pareil usage ; pourquoi cette valeur attachée à un phénomène qui n'est pasphis extraordinaire que bien d'autres actes purement physiologiques ? Le bâillement, le hoquet, l'éructation ont tout autant d'importance et à beaucoup près n'ont pas eu le même sort; pour quel motif? Est-ce parce qu'on supposait réternuement émané du cerveau, la partie la plus sacrée du corps, le siège de l'intelligence et des autres qualités de l'esprit (1)? Ne serait-ce pas plu-
(1) Montaigne disait : « Nous faisons col honnesle ncciieil à
DIEU VOUS RKMSSK 147
\M qu'on aura observé que réternuement était une terminaison parfois funeste d'un mal dont on négligeait les autres symptômes, moins manifestes et surtout moins bruyants ?
Quant à préciser l'origine du dicton : Dieu vous bénisse ! il est bien évident, d'après les textes que nous avons produits, qu'elle est fort ancienne et qu'il serait vain de la rattacher à telle ou telle épidémie. Ce n'est ni sous le pontificat de Grégoire le Grand, ni dans la seconde moitié du quinzième siècle (1), au moment où sévissait une sorte de peste, caractérisée par des éternuements répétés, encore moins au siècle suivant, que la formule, d'une si remarquable survivance, a'pu naître : elle est de tous les temps.
Serait-ce, comme on l'a dit, parce qu'elle a sa cause dans le phénomène lui-môme ? Il nous suffira, dit notre confrère Brisard (2), d'analyser la sensation complexe qui constitue Téternuement.
cette espèce de vent, parce qu'il vient de la lesle et qu'il est sanfi blasme. » Liv. IV des Esj^ais.
(1) Il est une opinion assez répandue, qui fait remonter l'expression actuelle Dieu vous bénisse à 1353, époque où sévissait en France une peste d'une extrême violence, dont les premiers symptômes consistaient en des éternuements réitérés. On Taisait alors, pour le malheureux menacé du fléau, cet appel à la protection divine.
(2) Thèse de Lyon, 1896-1897 (52 d- in 8).
« L'homme qui va éternuer inteirompt le mot commencé. On dirait qu'il se recueille tout entier, au picotement singulier qui chatouille ses narines. Les yeux se ferment, les idées deviennent confuses, la notion des choses se perd, il semble que l'on s'en va dans une inspiration qui monte, lente et profonde. 11 y a un instant de légère angoisse, une sorte de court vertige ; on se demande si cela va finir, quand tout à coup une expiration brusque et sonore vous ramène à la vie extérieure, et l'on n'est pas sans en éprouver quelque bien-être... Et puis, atout prendre, le bruit de Téternuement a quelque chose de singulier. Il se décompose, en réalité, en deux. C'est un bruit articulé, c'est un mot à deux syllabes que le vulgaire atchoum traduit assez bien. »
Avec ces notions, conclut le docteur Brisard, il nous est facile d'expliquer pourquoi nos premiers ancêtres, les peuples primitifs, disposés à voir le surnaturel dans tout ce qui les étonnait, ont fait de l'éternuement comme une sorte de dieu. C'est, en effet, un phénomène qui, par sa brusquerie, par son intensité particulière, échappe à la volonté. Il commande l'attention, il a quelque chose d'irrésistible, d'impératif. C'est un ordre venu d'en haut.
« Cet état indéfinissable du début n'est-ce pas le dieu qui s'annonce, comme un trépied de la pythonisse ? Le bruit, cette sorte de mot, n'est-ce pas le dieu qui parle ? Il fallait bien remercier ou conjurer
DIEU VOUS BKNISSE
l'oracle familier qui se manifestait ainsi. De là cette invocation, d'abord superstitieuse, devenue peu à peu une simple formule de politesse... »
Comme voilà bien une explication quintessenciée I Est-il nécessaire, en vérité, de se « matagraboliser » la cervelle, pour donner la clef d'un phénomène attestant, simplement, cette crédulité superstitieuse qui, de tout temps, a courbé l'humanité sous son joug?
L ORJGJNE DU PElGNlî
Qui croirait que l'art de se raser remonte à peine à un siècle et demi ? « Cette gloire d'apprendre à l'homme civilisé à se raser, écrit Grimm, était réservée de toute éternité à M. Perrel. Plût à Dieu que le grand homme eût paru une quarantaine d'années plus tôt:...»
Perret — et non Perrel — « maître et marchand coutelier, ancien juré-garde », en publiant sa Pogonolomie ou l'art d'apprendre à se raser soi-même, ne se doutait pas du service qu'il allait rendre à ses contemporains.
Sa publication eut, en effet, cet avantage, qu'elle habitua les gens du bel air à se laver la figure ; le temps n'était pas si éloigné où un grand seigneur de la Cour de Louis XV ne s'était décidé à se plonger la tête dans une cuvette d'eau, que sur l'ordonnance de son médecin (1).
(1) Mémoires de Duforl de Cheverny ; Paris, 1886.
N'allez pas croire que nul n'avait songé à se raser avant l'apparition de la brochure du sieur Perrel ; ni qu'on ne s'était jamais débarbouillé avant que PEsculape genevois Tronchin l'eût formellement prescrit.
Dans quelques couvents, dont la fondation remontait au moyen âge, les religieux laïques ou pères convers devaient se raser une fois par mois (mais pas davantage). Si le convers s'écartait de cette règle, il était condamné, la première fois, au pain et à l'eau, pendant quatre samedis consécutifs ; la récidive entraînait la prison.
Le soin des rasoirs était confié à celui qui était simultanément chargé de nettoyer le dortoir, d'allumer les lampes, et de garnir de paille certain local, où les besoins naturels appelaient les religieux, et où ils devaient entrer la tête enveloppée dans leurcapuce.
11 n'y avait qu'un cuir dans chaque monastère pour réparer les rasoirs.
La règle ordonnait de ne pas répandre l'eau qui servait à se raser, de ne pas briser le vase qui la contenait, ni de déchirer le linge destiné à essuyer le visage : toutes fautes que la lecture d'un psaume ou quelques coups de discipline devaient réparer (1).
La règle de Gluny, entre autres, ordonnait aux
(1) D' Phillippe, Histoire de la Barbe (Paris, 1845), p. 138.
l'origine du peigne Ibb
moines de se réunir chaque matin dans le cloître, pour y faire leur toilette ; celle-ci était sans doute bien sommaire, car trois serviettes, pendues au mur, cons-
L'éPOUILL^TSB.
(D'aprëb Van Ostaue).
tituaient tout le lin^e mis à la disposition de la communauté : la première était réservée aux novices ; la deuxième, aux profès ; la troisième, aux frères lais (1).
(1) Alf. Fka>'KLIn, La aie privée d'aulrefois : les soins de Joilelle. p. 5.
L'usage de se débarbouiller est si peu fréquent jusqu'au dix-huitième siècle, que le « bacin à laver tête » ne figure dans les inventaires de la couronne et chez les grands personnages, — encore quand on ly trouve, — qu'à titre de joyau, plutôt que comme objet de nécessité (1).
A la Renaissance, les ablutions quotidiennes devaient être loin d'être pratiquées, pour qu'un écrivain du temps ait rapporté comme une singularité, qu'à Lyon, chaque année, la veille de la Saint-Jean, les dames qui tenaient à avoir le teint frais remplissaient une bouteille d'eau puisée dans la Saône et s'en lavaient la figure (2).
Même au temps du grand Roi, les gens les plus soigneux se bornaient le plus souvent à promener, le matin, sur leur visage, un petit tampon de coton, trempé dans de l'alcool étendu d'eau et légèrement parfumé.
Bien mieux, un manuel des bienséances, imprimé en 1782, prohibe encore l'emploi de l'eau pour la toilette. « Il est de la propreté, écrit l'auteur de ce traité de civilité, de se nettoyer tous les matins le visage avec un linge blanc pour le décrasser. Il est moins bien de le laver avec de Peau, car cela rend le visage plus susceptible du froid en hiver et du haie en été (3). »
(1) Gay, Glossaire archéologigue, p. 96.
(2) P. Saint-Olive, Variélés littéraires, p. 176.
(3) De la Salle, Régies de la bienséance et de la civilité chrétiennes (1782).
Le même manuel fait une recommandation dont nous sourions aujourd'hui, mais qui, dans le temps où le livre parut, n'était pas, vraisemblablement, sans nécessité. « On ne doit jamais sortir du logis, écrit l'auteur de ce code du bon ton, qu'après avoir peigné et arrangé proprement ses cheveux. On y peut mettre de la pommade et de la poudre en très petite quantité..., parce que la trop grande quantité engendre de la vermine^ qui engage quelquefois les jeunes gens à imiter certaines dames qui frappent la tète avec le doigt dans les endroits où cette vermine se fait sentir. » Le grattoir ne devait être inventé que beaucoup plus tard (1).
Ah ! cette vermine ! Leur en a-t-elle causé du tourment à nos bons aïeux î
Le cuir chevelu abandonné à lui-même, presque inculte, était tourmenté par des myriades de petits parasites, pullulant avec d'autant plus de facilité, qu'ils étaient moins inquiétés dans leur retraite. Aussi en résultait-il, nécessairement, une naturelle mais bien désagréable irritation. L'ingénieuse tan^ toura^ ce réceptacle à vermine de certaines peuplades de l'Orient (2), n'était pas connue de tout le monde ; il importait donc de trouver un instrument permettant
(1) Cf. Mercier, Tableau de Paris, IV, 212.
(2) L. LoRTET, La Syrie d'aujourd'hui (1884), p. 83.
à la fois de débrouiller les cheveux et de porter re mède à ces incessantes démangeaisons : de là l'idée du peigne, avec ses dents pointues, fortes et longues, suffisamment écartées, répondant à la diversité des besoins ; puis cette première opération, consistant à démêler et à séparer les cheveux, une fois accomplie, pour les lisser, pour en enlever toutes ces incommodantes souillures, en un mot pour les purifier, on imagina un second peigne, à dents beaucoup plus fines et beaucoup plus rapprochées (1).
Les premiers peignes furent faits, sans doutç, avec quelques arêtes de poisson encore adhérentes à la colonne vertébrale de l'animal ; peu à peu, on en vint à imiter cet instrument primitif un peu trop cassant et à le perfectionner, en fabriquant des peignes à dents plus ou moins fines, plus ou moins rapprochées, en bois, en os ou en ivoire, en corne ou en écaille, et môme en métal.
Les populations préhistoriques du monde entier ont fait usage du peigne (2). Mais les peignes —
(1) Anthony RiCH, dans son Dict. des anliq.rom.et grecques(l859), a figuré un peigne fin, d'après un original de provenance antique, fait en buis et ayant au dos une barre d'ivoire avec incrustations d'or formant un dessin ; les dents, séparées en deux rangées, superposées et opposées, avec une séparation formée par la barre d'ivoire, sont égales et très fines. C'est absolument notre peigne fin. Le démêloir, raraspec/e/z, était également en usage chez les anciens. Chez les Grecs, hommes et femmes prenaient, du reste, un soin particulier de leur chevelure.
(2) Arnould Locard, Recherches historiques sur la coquille des pèlerins (Lyon, 1888).
L ORIGINE nu PEIGNE 157
n'ayons garde de l'oublier, — étaient loin d'être des instruments de pratique courante. Pendant longtemps, ils furent exclusivement réservés à des usages liturgiques.
Bien que les officiants fussent tonsurés, le cercle de cheveux qui régnait autour de leur tête était assez épais pour qu'ils eussent besoin d'un peigne, dont la décence voulait qu'ils se servissent, afin de démêler leurs cheveux et les arranger proprement, avant que de monter à l'autel et de commencer leur fonction (1). Il paraît même, si Ton s'en rapporte au pontifical romain, accommodé aux usages de Téglise de Mende, que l'évêque avait exprès un peignoir^ c'est-à-dire un linge fait en forme de petit manteau, qu'on mettait sur ses épaules quand on le peignait. Le prélat ne se peignait, en effet, qu'après être complètement revêtu des habits sncerdotaux ou pontificaux.
Les prêtres de second ordre n'étant pas moins garnis de cheveux que les évêques, et portant une
(1) C'est pourquoi Ton voit figurer des peignes dans les trésors des églises : h la catliédrale de Sens, entre autres, on consei*vc le peigne de saint Loup, dont la description a été faite par Millin {Voyage en France, t. I, 97). Pendant la célébration de la messe, deux diacres devaient se tenir auprès de rofdciant et, au moyen d'un éventail, chasser les mouches qu s'approcheraient de Tautel et du prêtre. Du Gange, dans son Glossaire, aux mots Flabelluni et jMuscarliim, a cité un grand nombre de textes où il est parlé de cet usage (L. Lalanne, CuriosiléK des Iradilions, p. l'J9-200).
couronne et une tonsure toutes semblables, prenaient aussi la précaution de se peigner avant que d'aller à l'autel, et ils accompagnaient cette action de la même prière que les évêques. Tous demandaient à Dieu, par cette prière, qu'en même temps que le peigne décrassait la tête et la nettoyait de ce qu'il y avait d'impur et de grossier, le Saint-Esprit, par sa grâce divine, daignât purifier le cœur de Tofliciant et en ôter tout ce qu'il pouvait y avoir de contraire à la vertu.
11 n'est pas douteux que l'usage du peigne liturgique n'ait été, tout à fait dans le principe, chose utile, voire nécessaire, par suite du peu de propreté des gens d'alors.
Mais, s'il ne s'était agi que d'ijjie simple mesure de propreté, pourquoi les ministres du culte auraient-ils attendu le moment où ils étaient déjà revêtus des ornements sacerdo'taux pour se peigner ? Pourquoi surtout cette prière, où il est question autant des souillures de l'âme que de celles du corps, si, en l'espèce, il ne s'était agi d'une cérémonie purement symbolique ? Nous partageons d'autant mieux le sentiment de l'auteur qui se pose ces questions, que bien des siècles se passeront avant qu'on ait trouvé bi moyen de lutter avec avantage contre les bestioles de toutes sortes qui assaillaient la misérable espèce humaine. Puces, poux, punaises, force était de sup~ porter ces maudits parasites, puisqu'on ignorait la manière de s'en débarrasser.
Albert le Grand, qui écrivait au treizième siècle, indique déjà plusieurs recettes pour se délivrer des puces (1). Il conseille, par exemple, d'enduire les meubles avec de la graisse de hérisson, de laver les murs avec de la coloquinte bouillie dans Teau, etc. Presque à la même époque, l'auteur du Ménagier de Paris, ouvrage composé vers 1393 par un riche bourgeois, pour l'instruction de sa jeune femme, enseigne qu'il existe au moins six manières de détruire les puces, et il les recommande avec d'autant plus de force, que le devoir de toute bonne épouse est de préserver son mari de ces méchantes bestioles.
Si vous voulez, dit-il, retenir votre mari, « gardez qu'en hiver, il ait bon feu sans fumée et entre vos mamelles bien couchié, bien couvert. Et en esté, gardez que en vostre chambre ne (ni) en vostre lit n ait nulles puces, ce que vous pouvez faire en six manières (2)».
Il fallait que le fléau sévît avec une particulière intensité, pour que chacun s'ingéniât à lui trouver remède. Tous les manuels de la vie pratique écrits vers cette époque se font l'écho des doléances de leurs contemporains.
(1) Opéra, t. VI.
(2; Ménagier de Paris, I, p. 171.
r60 MŒURS INTIMES DU PASSE
Dans un bouquin du seizième siècle, qui porte pour titre Traiclé nouveau^ intitulé bastiment de receptes (1), on nerelève pas moins de cinq procédés, déclarés infaillibles : « pour faire que les punaises ne te nuysent la nuit ;
« pour faire un oignement qui tue les punaises en la couche ou couchette ;
« pour faire qu'il n'y aye nulles pusses en une chambre ;
« pour faire un unguent qui tue les punaises ou mortzpions [sic) ;
« pour tuer les poulzs et lentes. »
On avait fait deux remarques qui valent d'être notées : à peu près seuls, les Chartreux étaient exempts de punaises dans leurs cellules, privilège qu'ils devaient, selon les uns, à ce qu'ils ne mangeaient jamais de viande (!) ; selon d'autres, à ce qu'ils étaient moins malpropres que la plupart des moines.
La seconde remarque est non moins singulière que la première ; elle est due à l'auteur d'un traité de vénerie qui eut - son heure de vogue. La peau du loup — à en croire Jacques du Fouilloux (2) — est « propre à faire manteaux et fourrures, à fin d'estre
(î) Poris, 15.^9.
(2) Trailè de la Vénerie (1585).
préservé de poux, punaises et autres vermines qui fuient la peau du loup comme le feu ».
Cent ans plus tard, on devait avoir oublié la recette, car le Grand Roi lui-même ne parvenait pas — malgré son omnipotence — à se mettre à l'abri des punaises qui troublaient son auguste sommeil (1).
Il faudra arriver presque aux dernières années du règne de son successeur, pour trouver un préservatif contre les malencontreux insectes. Encore ne répondrions-nous pas que le sieur Boulet, serrurier rue Michel-le-Gomte, ne se soit pas moqué de son public, en annonçant qu*il vend des « lits en fer doux et poli, de différentes hauteurs et largeurs, à la polonaise et autres, non sujets aux punaises (2) ». Ce dernier alinéa dénote bien de l'outrecuidance.
On a soutenu, sans cependant prétendre au paradoxe, que l'usage de la perruque, emblème caractéristique du siècle de Louis XIV, ne devait sa vogue incroyable qu'à un besoin supérieur de relative propreté. Il fallait, a-t-on écrit (3), une raison bien décisive, pour que des hommes doués de sens commun se lissent raser la tête, renon-
(1) Journal de la santé du Roi, édit. Le Roi, p. 320. |2) Annonces, Affiches et Auis divers, 9 juillet 1772. (3) Havard, L'Art et le Confort dans la vie moderne (Paris. 8. d.). p. Uâ.
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çant même — comme le Grand Dauphin — à des cheveux, «qui étaient les plus beaux du monde», pour une toison pareille.
La perruque a eu de nombreux détracteurs, depuis l'honnête curé Thiers, qui déclarait qu'elle ne convenait qu'aux courtisans, aux rousseaux et aux teigneux, jusqu'aux médecins qui la rendaient responsable de toutes sortes de malaises. « Paris, disait Tronchin, est sujet, bien plus que d'autres villes, à des paralysies et des apoplexies. Je les attribue aux grandes perruques et à l'habitude qu'on a, mêmç au spectacle, de se couvrir la tête entre les actes.
« Je suis obligé par état, ajoutait-il, et pour ne pas fronder le costume des médecins de Paris, de m'affubler d'une perruque ; mais comme nous sommes seuls ensemble pour quelques moments, disait-il à son interlocuteur, vous allez voir ce que j'en fais. » Et aussitôt il se levait, ôtait sa perruque et l'accrochait à un clou placé pour cet objet dans son cabinet (i).
La perruque était, certes, « une parure ridicule, un ornement grotesque » ; mais elle avait quelques avantages. Nous en signalerons au moins deux.
Mais peut-être ignorez-vous l'origine de l'introduction en France de la mode de cette chevelure artificielle ? Nous allons, préalablement, vous la dire.
(1) Mémoires de Dufort de Cheverny, t. I, p. 372.
164 MOEUIIS INTIMES DU PAJ^SÉ
Le roi Henri III avait perdu tous ses cheveux, à la suite d'une maladie que M. Brieux s*est chargé, en attendant qu'on la guérisse, de débaptiser. Comme il lui répugnait de paraître chauve, le monarque prit la résolution de porter une barrette à laquelle il avait fait coudre des cheveux; et Thistoire nous apprend qu'il ne Fôtait jamais, même chez la reine, pour ne pas laisser apercevoir sa calvitie (1).
Mais nous avons parlé d'un second avantage des perruques ; nous y arrivons.
Dès que l'on songe — observe finement M. Havard — aux souffrances que leurs coiffures démesurées imposaient aux femmes de la Cour et de bon ton, aux perpétuelles démangeaisons que leur causait la vermine engendrée par la poudre ; à cette sorte de prurit que les Civilités leur permettaient d'atténuer, « en se frappant la tête dans les endroits où cette vermine se fait sentir » ; et plus tard, en usant d'un grattoir fait spécialement pour cet usage ; si l'on réfléchit surtout que ces martyres volontaires, pour ne pas être obligées de se faire recoiffer et poudrer tous les jours, couchaient la tête enfermée dans un étui avec une coiffe de taffetas graissé qui enveloppait leur chevelure, on est bien près de s'écrier, avec l'abbé Legendre : « II est surprenant qu'une coiffure aussi
(1) Recherches historiques sur l'usage des cheveux postiches et des perruques, traduit de l'allemand de M. Nicolaï (par Jansen), p. 90.
commode que la perruque n'ait été en usage que depuis le règne de Louis XIII. »
Quoi qu'il en soit, et sans vouloir diminuer le rôle bienfaisant de cet appendice disgracieux, il n'est pas douteux qu'avant la mode des perruques, le nettoyage du cuir chevelu était un mythe.
Veut-on avoir une idée de la pouillerie scolastique ? Entendez ce que dit Erasme de la vie qu'on menait au collège de Montaigu, — « la plus pauvre et la plus démocratique, il est vrai, des maisons universitaires », selon l'expression de Micheîet, — mais « où s'élevaient, sous l'inspiration de la famine, les pauvres maîtres qui rendirent illustre le nom de capettes... »
Attiré par la renommée des excellentes études qu'on y faisait, Erasme s'était enrôlé comme écolier à Montaigu. L'aspect froid et sévère, l'apparence claustrale de rétablissement — a les murailles même étaient théologiennes » — l'eiïraya bien dès l'abord ; mais ce fut bien pis quand il dut se soumettre au régime de la maison, et manger des œufs pourris ou du poisson gâté. Soigneux et propre, comme tout bon Hollandais, il souffrit davantage encore, si possible, de la malpropreté et de la puanteur de la cellule qu'on lui avait donnée, et des insectes de toutes sortes qui y fourmillaient. Il s'en souvenait longtemps
«près, car, dans ses Colloques^ il en parle encore.
— Unde podis (D*où viens-tu ?), fait-il dire à l'un de ses interlocuteurs.
— E Collegio Monlis Aculi (du Collège de Montaigu).
— Ergo ades nobis onustas Ulteris ? (Tu nous reviens donc chargé de littérature ?)
— Imo pediculis.,. (bien plutôt de poux) (1). Qui ne connaît la rude invective que lance contre la
même institution Tauteur de Gargantua (2) ? Le passage mérite d'être transcrit, pour ceux qui l'ignorent ou l'auraient oublié.
« La vérité feut que Gargantua se rafraîchissant d'habillement et se testonnant de son pigne (peigne) — qui estoit grand de cent cannes, appointé de grandes dents d'éléphant toutes entières — faisoit tomber à chascun coup plus de sept balles de boullets qui lui estoyent demeurez entre ses ciieveulz à la démolition de boys de Vede. Ce que voyant Grandgousier, son père, pensoyt que fussent poulx et lui dit : Jean, mon bon fils, nous as-tu apporté jusques-icy des esparviers de Montaigu ? Je n*entendoys que là tu feisses résidence. Adoncques Ponocrates rcspondit : Seigneur, ne pensez que je l*aye mis au collège de pouillerie qu'on nomme Montagu : mieux l'eusse voulu
(1) Ed. FounmER, Paris démo/i (Paris, 1883), p. 98 ; Doumerc.ur, Calvin ei son temps, t. I, p. 71.
(2) Ch. XXXV 11 du livre I".
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mettre entre les guenaulxdeSt-Innocent,pourrénorme cruauté et vilenie que j'y ai congneu : car trop mieulx sont ti-aictez les forcez (forçats) entre Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en vostre ftiaison, que ne sont ces malautruz audict collège. Et si j'estoys roy de Paris, le diable m'emporte si je ne mettroys le feu dedans et ferois brusler et principal et régens qui endurent cette inhumanité devant leurs yeux estre exercée. »
Quelle verve, quelle rancune dans cette imprécation î Le futur curé de Meudon aurait fait une partie de son éducation dans le fameux collège, qu'on n'en serait pas surpris. Quand on parle avec cette chaleur, c'est qu'on a été soi-même une victime.
Le vœu de Rabelais ne devait pas être exaucé de sitôt. Un commentateur du Pantagruel {!), qui, vers la lin de Tavant-dcrnier siècle, pouvait encore juger de In vérité du passage que nous avons reproduit, s'ac. cordait a reconuaitrc que le surnom de collège de pouilleriey qu'avait valu à Montaigu sa malpropreté proverbiale, n'était encore que trop justifié.
Du dernier des rustres au personnage du rang le plus f'iovr'., nul n'était à Tabri des obsédants parasites
(1) M. Éloi .ÏOHANNEAU,
Un médecin portugais du seizième siècle, Amatus LusiTANUS, raconte que les poux se multipliaient avec une telle abondance sur le corps d'un riche seigneur, que deux domestiques attachés à sa personne n'avaient d'autre fonctton que de porter à la mer des corbeilles remplies de la vermine qu'ils avaient recueillie sur leur noble maître. Encore, en l'espèce, s'agissait-il, sans doute, de phliriase^ cette maladie pédiculaire dont furent atteints, dit-on, Hérode, Platon, le poète Ennius, Scylla et Philippe II.
Mais voici un document plus positif.
Écrivant à sa fille, la jolie petite reine d'Ecosse, Marie de Lorraine lui faisait, entre autres recommandations, celle de se nettoyer la tête. L'épître est d'un tour charmant : « De tous tems, écrit à Marie Stuart sa mère, avez esté sy paresseuse de vous décrasser la tête, soyez assurée que jamais vous n'en serez bien, si vous ne la lavez tous les mois ou s^ ne faites couper vos cheveulx, car vous avez toujours les cheveulx pleins de graisse, et d'aventure la tête garde ainsi les humeurs qui ne peuvent sortir et qui nuisent fort à la santé. C'est mon opinion, et m'en suis bien trouvée, car encore que je lavais aucune fois ma tête, je coupe mes cheveux de six semaines en six semaines, et je m'en trouve le mieux du monde (i). »
(1) Bullelin de V Alliance des Arls, 25 août 1841.
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Singuliers conseils de toilette, on en conviendra, donnés à une jeune souveraine.
Au surplus, la preuve péremptoire que, même à la fin du dix-septième siècle, le morbus pedicularis était une affection commune, nous la trouvons dans ce fait, qu'un chapitre entier d'un des livres de médecine les plus répandus de Tépoque (1) est consacré aux « poux, cirons et morpions, qui naissent autour des poils et autres lieux ». Si le sieur de la Nauche, praticien réputé, a décrit avec tant de soin cette maladie, s'il a indiqué Fétiologie, le traitement et le régime de vie à lui opposer, c'est qu'il en eut nombre de cas sous les yeux.
En sa qualité de médecin et conseiller du roi Henri II, de la Nauche, autrement dit Loys Guyon, avait été témoin d'une aventure, dont il nous a laissé un récit plein d'agrément (2).
L'agent, c'est-à-dire l'ambassadeur extraordinaire, l'envoyé du duc de Ferrare, étant venu à Fontainebleau, pour négocier avec François P*" le mariage de son maître avec Renée de France, eut grande peine à trouver dans le château un appartement convenable : la résidence royale ne comprenait alors
(1) Le Cours de médecine en français, contenant le miroir de beauté et santé corporelle, par Loys Guyon Dolois, sieur «le la Nauche, dorleur en médecine. A Lyon, MDCLXXL
(2) Diverses Leçons (Lyon, 1010); cité dans Etudes sur la vie privée de la Renaissance, par Bonnaffé CParis. 1898). p. 29 et buiv.
qu' « un corps de logis à deux étages », très étroit et fort encombré.
Le lendemain, comme le roi lui demandait s'il avait bien passé la nuit, Tautre répliqua, sans artifice de langage, que « jamais en sa vie il n'avait été plus mal logé ; car les rats, les puces, poux, punaises et certaines mouches ne l'avaient aucunement laissé reposer, et qu'il s'étonnait de ce que Dieu s'était amusé à créer tels animaux inutiles ». Sur quoi, le sieur de Montbarré, ambassadeur de Charles- Quint auprès de François P*", qui était présent, ayant demandé au roi la permission de répondre : « Je trouve étrange. Monsieur l'agent, lui dit-il, que vous vous dépitiez tant contre les mouches et autres bestioles qui vous ont molesté la nuit passée » ; et l'orateur, après avoir fait l'apologie des mouches, poursuivit son plaidoyer :
« Pour le respect des poux, vous avez encore moins occasion de détester Dieu de leur procréation, parce que je vous ai vu saupoudrer un épervier plein de poux de certaine poudre et, dans une nuit, furent tous morts à cause de la susdite poudre. Vous montrez bien qu'êtes de tout privé de jugement, puisque vous savez faire mourir à un oiseau les poux et lentes, et qu'à vous ne le voulez ou savez faire... Je pense que, si vous en avez senti, ils ne proviennent pas de ce que vous ne tenez net, ou qu'il y en eût auparavant dans le lit ; mais la principale cause vient des pages
et des laquais, — et les vôtres les premiers — qui par derrière en soufflent sur vos habillemens. Les seigneurs au service desquels ils sont, dissimulans, connivent (sont de connivence avec eux), et prennent plaisir à telles façons inhumaines et sales.
« Pour les puces, elles ont ce privilège de s'égayer, sauter, sucer le sang de tous hommes et femmes, de quelque qualité qu'ils soient, sans que pour cela on soit tenu pour sale ou mal net. Les amoureux mêmes bien souvent désireroient d'être métamorphosés en puces... et cuide (je pense) à la vérité que Monsieur le duc de Ferrare voudroit être puce et attaché au corps de Mme Renée, fille de France, et très aimée de lui... »
Vient ensuite cette curieuse anecdote, relative à Louis XL
« Le roi Louis onzième, un jour qu'il étoit au
château d'Amboise, entouré de plusieurs grands personnages, un pou le mordant fort âprement au col, il commanda qu'on avisât que c'étoit qui tant le molestoit ; on lui dit que c'étoit un gros pou qui le mordoit, et le voulant manier, dit tout haut : « Cet animal « m'enseigne que je suis homme comme les autres, » « et ne se dépita. Il dit davantage qu'il pouvoit a endurer qu'il le mordît, puisqu'il avoit cette puis- « sance de le tuer, et que l'homme n'avoit nulle occa- « sion de se plaindre de Dieu de l'avoir créé. »
Le sieur de Montbarré, continuant ses propos,
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disait avoir vu « certains personnages, très dévots et religieux, qui apportoient de ces animaux dans leurs couches, s'il n'y en avoit, afin qu'étant réveillés par leurs morsures du profond sommeil et trop long à leur fantaisie, ils se missent à prier Dieu, entrassent en contemplation des choses divines, examinassent leur conscience ; et voilà comme ces saints personnages faisoient leur profit de ces animaux... En outre, les hommes trouvent journellement de bons remèdes en ces animaux contre leurs infirmités... »
On prétendait, en effet, qu'écrasés, piles, crus ou rôtis, mêlés au vin, ou même vivants, administrés en potions, en cataplasmes, en injections, etc., ils guérissaient nombre de maladies, qu'il serait oiseux d'énumérer.
Quand le sieur de Montbarré eut fini de parler, le roi, se tournant vers les assistants, leur dit en souriant avec bonne grâce : « qu'il étoit bien aise que « Monsieur l'ambassadeur eût remontré à l'Agent de « Monsieur de F'errare la faute qu'il avoit faite de « s'être attaqué à Dieu des chosesqu'il avoit créées... « qu'il lui pardonnoit et qu'à l'avenir il fut mieux « avisé. » Le Ferrarais, mettant un genou en terre, remercia le roi de l'avoir excusé et le sieur de Montbarré des bons et salutaires avis qu'il lui avait donnés.
En vérité, l'envoyé de M. le duc de Ferrare était bien osé de se plaindre d'être mal logé à la Cour de France, car Ferrr.re, au début du seizième sî'ôcle,
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n'avait rien à envier à Fontainebleau sous le rapport de la saleté. « C'est une tanière de puces et de punes (punaises), dit un contemporain, avec une infinité de cousins, car autrement on ne le doit appeler, vu l'ordure qui lui est dedans, en été particulièrement (1). »
Le récit, que nous avons reproduit, mais considérablement allégé, ne doit pas, malgré son étrangeté, avoir été imaginé de toutes pièces, car il donne bien la note du temps. Loys Guyon assure Tavoir trouvé dans un manuscrit qu'il possédait, « écrit de la main du sieur de la Barre, valet de chambre du roi François P' du nom, qui avoit laissé des mémoires de plusieurs propos qu'il avoit ouy dire en la chambre du dit roi, lorsqu'il étoit en charge ». Pourquoi ne le croirions-nous pas sur parole? D'ailleurs, nous le répétons, il a toutes les apparences de la vérité, s'il n'est absolument véridique. Il nous enlève bien quelques illusions sur cette société de la Renaissance que d'aucuns se sont plu à nous représenter comme si raffinée ; mais à cette Renaissance de convention, dont romanciers et dramaturges ont amusé notre enfance, ne préférez-vous pas, à tout prendre, celle que d'aucuns se sont plu à reconstituer à l'aide de documents authentiques, les seuls qui méritent créance ?
(1) E. RoDOCAiNACiii, licnée de F i once (V:\r'\H, 18^6).