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LA PROPRETÉ DE LA BOUCHE ET L USAGE DU CURE-DENTS

Apulée, à son retour de Cartilage, avait épousé une riche veuve, de beaucoup plus âgée que lui. Pour ce fait, il fut accusé non seulement de magie par le fils de cette femme, mais encore il lui fut reproché entre mille griefs... de prendre un soin excessif de ses dents !

Ce fut à l'occasion de ce procès, qu'Apulée prononça son apologie. Dans sa défense, Torateur fît reloge de la bouche, « le vestibule de Pâme, la porte des discours, et le portique de la pensée ». Rien, ajoutait-il, n'est moins convenable, « pour l'homme libre et libéral {liberoet liberali viro), que la malpropreté de la bouche, noble partie de l'homme qui, par la place qu'elle occupe, est toujours exposée aux regards et remplit le plus de fonctions ». Et il terminait par cet argument sans réplique : « Le crocodile lui-même ouvre une gueule inoffensive, pour se faire nettoyer les dents par un oiseau du Nil qui, sans

courir nul péril, introduit pour les débarrasser des corps étrangers son bec dans les interstices des dents. »

Ce plaidoyer d'Apulée suffit à témoigner du souci que prenaient déjà les anciens d'assurer la propreté de la bouche. Mais est-il besoin d'une longue démonstration pour établir une vérité aussi évidente ? Pour ceux qui sont toujours disposés à nier que l'histoire soit un perpétuel recommencement, ce qui suit ne sera pas une superfétation. .

La coquetterie, l'aurons-nous assez répété, est aussi vieille que le monde ; or, de quoi la femme se montret-elle plus fière, sinon de dents d'une blancheur liliale, implantées dans des gencives rosées ? Et qui ternit davantage l'éclat des dents, que le défaut de propreté de la cavité qui les contient?

Tout autant que nos modernes Parisiennes, les dames romaines prenaient un soin particulier de leur bouche (1). Un fait qui prouve combien les Romains donnaient de soins à leurs dents, est celui que conte Pline le Jeune (2), en parlant d'un certain Domitius Rufus, paralysé de tous ses membres : « Il ne pouvait pas

(1) Cf. Toilelle d'une Romaine au temps (rAugusle,par le D' Constantin James,

(2) Ep. VIII, 18.

même se remuer dans son lit sans le concours d'autrui, et c'est affreux à dire, il était obligé de se faire laver et frotter les dents (1)... »

Beaucoup ne lavaient leurs dents qu'avec de l'eau

BTOI EN CRISTAL, POUR NÉCESSAIRE CURE-ONGLES. CONTENU DE TOILETTE. DANS l'ÉTUI.

(Art italien du xvi* siècle.)

pure (2). Mais d'autres faisaient usage d'un singulier dentifrice, qui venait, assure-t-on, d'Espagne (3).

(1) Gazette médicale de Lyon, 1861 (Hygiène et prothèse dentaires chez les Romains, par P. Saint-Olive).

(2) Catulle, XL.

(3) Idem, pièces XXXVII et XXXIX.

Diodore de Sicile fait allusion à cette coutume espagnole : « Ils lavent, dit-il, leurs dents avec leur urine (1). »

Tout comme les Samoïèdes, qui se lotionnaient avec Turine de leurs femmes et celles-ci avec Turine de leurs maris. Après s'être ainsi lavée, une Groënlandaise devait exhaler une odeur suave.

Gomme le dit le poète, affecter, après cela, de montrer ses dents, c'est se vanter d'avoir mis dans sa bouche un étrange gargarisme !

Après tout, ce liquide contient des sels ammoniacaux qui expliquent son action décrassante. Au dixseptième siècle, le médecin Ch. de Lorme ne se lavait-il pas les yeux avec sa propre urine ? Dans l'antiquité romaine, une esclave apportait à sa maîtresse, sur une coupe d'or, une petite fiole d'onyx, remplie de l'urine d'un jeune garçon, dans laquelle on délayait de la pierre ponce pilée ; on donnait à ce mélange toutes sortes de couleurs, en y ajoutant de la poussière de marbre (2).

Mais on connaissait d'autres recettes, moins répugnantes, pour avoir les dents blanches. En voici une qui, bien qu'elle date de plusieurs siècles, n'a peutêtre rien perdu de son efficacité; elle nous est donnée par saint Clément d'Alexandrie : elle consistait à

(1) DioD. DE Sic, 1. V.

(2) Sabine ou tnalinée (fnne dame romaine à sa toileile (Parist Mara.JHn, 1813). n. 20

mâcher du mastic. On sait que cette gomme, qui croît principalement dans Tîle de Scio, est produite par un arbre qu'on nomme lentisque. Dans le Levant, on en faisait jadis un commerce considérable.; on en expédiait àConstantinople plusieurs milliers de livres ; de là, le mastic pénétra jusqu'à Rome, où on ne se fit pas faute d'en user. Grâce au mastic, on communiquait à la bouche un parfum agréable. On fabriquait même, avec Tarbre qui produit le mastic, avec le lentisque (1), ou plutôt avec la tête pointue de la feuille du lentisque, des cure-dents.

Les gens peu fortunés, qui ne pouvaient se procurer du bois de lentisque, se contentaient de curedents de plume. Le naturaliste Pline, qui attachait une grande importance à une propreté parfaite de la cavité buccale et des dents, recommandait Tusage des cure-dents et des lavages de la bouche, pour empêcher la fétidité de l'haleine. Il donne le conseil, pour avoir une bonne haleine, de se frotter les dents chaque jour avec de la cendre de rat, mêlée à du miel et delà racine de fenouil. Ailleurs il écrit : « La laine en suint fournit plusieurs remèdes : si Ton s*en frotte les dents et les gencives, après avoir eu soin

(1) La ville de Linterne fut fameuse pour ses lentisques. dont le bois résiste aux vers (Columelle, v. 10 ; Ovide, Metamorph.^ XV, 714). Actuellement, on voit de ces arbrisseaux en Provence. Le bois de lentisque, réduit en poudre, a longtemps servi à nettoyer les dents (Cf. Recherches historiques sur le luxe chez les Alhcniens, 1823. p. 110 et suiv.).

de Tenduire de miel, l'haleine en devient plus agréable. » Contre le mal de dents, il recommandait des cure-dents faits soit d'arêtes de poissons, soit de dents pointues (des dents d'animaux probablement), soit « de dents d'individus ayant péri de mort violente » ; et, pour le surplus, on mâchait de la verveine, de la jusquiame ou du plantain (1).

Pétrone nous montre, dans son Salyricon^ les élégants de Rome armés d'un cure-dents d'argent, avec lequel ils se nettoient la bouche en guise de passetemps, et aussi « pour se donner un maintien noble et fier (2) ». On lui préférait cependant le lentisque, et c'était faire preuve de snobisme que de substituer à celui-ci l'instrument en métal. Les cure-dents se mettaient auprès du couvert de chaque convive et s'accompagnaient d'une jolie plume rouge de phénicoptère, dont on se titillait la gorge, afin de provoquer un vomissement qui permettait de recommencer le repas.

Les élégantes, au temps de Martial, connaissaient les brosses à dents. Le satirique en adresse une, en guise d'étrennes, à une dame de ses amies, et

(1) L. Lemerle, Notice sur Vhisloire de Part de/i/a/rc (Paris, 1900), p. 16.

(2) Les dames romaines connaissaient aussi le cure-oreilles, une épigramme de Martial le prouve (1. XI V, 25).

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lui fait dire inci vilement, par le présent lui-même : « Qu'ai-je de commun avec toi ! Je ne dois servir qu'à la jeunesse ; je n'ai pas Thabitude de polir les dents achetées. » Notons, en passant, que Ton avait déjà recours aux fausses dents (1).

Il fut longtemps de bonne compagnie de se curer les dents en public; mais il fallait être familier avec une personne pour se permettre ce petit nettoyage en sa présence. Ovide, qui prodigue, dans VAri d'aimer y les conseils aux femmes qui tiennent à rester belles et veulent continuer de plaire, parle de la mauvaise odeur de la bouche, comme d'un souffle pestilentiel qui met en fuite les amours. Il constate que les parfums sont souvent impuissants contre les exhalaisons perfides, et c'est pourquoi il recommande aux jeunes femmes qui ont l'haleine forte de ne jamais parler trop près, ni à jeun.

C'est que les dames romaines étaient rien moins que réservées sur le chapitre de la boisson : d'où résultait pour elles ce qu'un auteur latin appelle « le plus grand et le plus honteux des inconvénients » (maxime pudendam vitiam). Pour y obvier, elles se gargarisaient avec une eau aromatique appelée, du nom de son inventeur, VEaa de Cos^ mas ou de Niceros, dont l'essence de safran et de roses de Pœstum étaient les ingrédients principaux.

(1) Martial, 1. XIV, 66.

Gosmus, qui était le parfumeur en vogue, avait aussi donné son nom à des pastilles désinfectantes, qui se composaient de myrte, de lentisque et de fenouil ; peut-être y entrait-il du cachou, mais ce n'est qu^une conjecture.

Les poudres, de même que les eaux dentifrices, étaient innombrables, alors comme aujourd'hui. Leur composition en était des plus variées. La base en était ou de la pierre ponce, dentifricium e pumice (1), ou de la poussière de marbre (2). On employait encore de la poudre de corne de cerf, d'os de tète de loup, de souris, de lièvre, de coquilles d'œuf, de cendres, d*écailles d'huîtres, etc.

Les dents étaient débarrassées du tartre à l'aide d'un burin spécial et polies ensuite avec un opiat composé de feuilles fraîches de romarin, triturées avec de la noix de galle et de la myrrhe (2).

La sœur d'Auguste, Octavia, avait son dentifrice ; celui de Messaline était composé d'un setier de corne de cerf, torréfiée dans un vase neuf, une once de mastic de Ghio et une demi-once de sel ammoniac. Dans les cabinets de toilette de la société antique, les poudres dentifrices et les odontalgiques occupaient une large place.

(1) V. les commentateurs de Martial, XIV, 66.

(2) NoNius, Epltome, c. 112, p. 3é3, avec les Remarques de Bebnard.

LA propuetl: de la. bouche ia3

Les Romains tenaient à leurs dents pour les services masticatoires qu'elles leur rendaient ; ils y tenaient surtout à cause de la difformité qu'entraîne leur absence. Martial, apostrophant une beauté sur le retour, s'écrie : «... Si tu en croyais et ton miroir et moi, tu craindrais le rire, comme Fanius craint le vent, comme Priscus craint les mains, comme Fabulla craint la pluie pour son blanc, comme Sabella craint le soleil pour le sien (1). »

Heureusement Fart remédie aux délabrements. Les dents postiches semblent avoir été connues de tout temps. Il est bien certain que Grecs et Romains en firent grand usage. Les poètes comiques, Aristophane, Plante, Ménandre, rient des femmes édentées. Horace trouve que la vieille Lycie est enlaidie non seulement par ses rides et la neige qui couvre sa tête, mais aussi par ses « dents chancelantes (3) ». Martial, s'adressant à une de ses contemporaines, lui reproche, en quittant ses vêtements de soie avant de se coucher, de « quitter aussi ses dents ». Plusieurs épigrammes du même constatent clairement l'existence de la prothèse dentaire chez les Romains.

(1) Supplément au Moniteur de la pharmacie, yiin 1896.

(2) Epig., lib. XV ; lib. II, XLI, p. 116.

(3) Odes, 1. IV. 13.

. « Eglé achète un râtelier d'os ou d'ivoire et s'imagine avoir des dents. Thaïs a les dents noires ; Lécania les a blanches comme la neige : c'est que Tune a ses dents et l'autre les achète (1). »

On a trouvé dans des tombeaux, avec plusieurs vases grecs anciens, des dents en or, réunies par un fil de même métal. Il était, cependant, sévèrement interdit d'ensevelir de Tor avec les corps morts ; exception n'était faite que si le cadavre avait de fausses dents, maintenues avec une ligature d'or (2).

La prothèse dentaire avait acquis dans l'antiquité un très grand degré de perfection ; les anciens, d'ail^ leurs, ne nous étaient inférieurs en inventions d'aucune espèce et parfois même ils nous ont surpassé de beaucoup. Les Egyptiens, « qui sont les premiers inventeurs de l'art de graver » (3), nous ont laissé des vestiges de cet art à son enfance, et un voyageur italien du commencement du dix-neuvième siècle a trouvé, dans plusieurs hypogées égyptiens, des dents artificielles grossièrement sculptées.

Belzoni rapporte (k) avoir découvert, dans plusieurs sarcophages, des dents artificielles en bois de

(1) Epig., 1. I, 73 ; 1. V, 43.

(3) Sabine, etc., p. 40.

(3) HÉRODOTE, Ilist., II, 4 (Paris, 1858).

(4) Narrative of the opérations and récent discoverie^^ wilhin the pyraniids, temples^ iombs and excavations in lùjifpl and Nubia, etc. London, Murray, 1820, in-4, avec allag in-f» de 40 pi. color.

sycomore. Ces fausses dents étaient attachées aux dents les plus voisines, au moyen d*une ligature faite avec des fils d'or. Un dentiste de Liverpool possède, dans sa collection, un râtelier d'or garni de dents humaines, qui aurait été fabriqué par un de ses lointains devanciers de TÉtrurie, un millier d'années avant Jésus-Christ.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que la restauralion dos

PENDELOQUE CURE-l)i:.N TS ET CUREORIIII.LIJS

dents était admirablement exécutée par les Phéniciens, les Grecs et les Étrusques. Dans une tombe de Tanagra, on a trouvé un dentier datant du troisième au quatrième siècle avant notre ère. D'une nécropole étrusque, située près d'Orvieto, on a exhumé une mâchoire supérieure armée de son appareil dentaire en or : on a fixé l'origine de ce dentier à 5 ou 600 ans avant Jésus-Christ. Dans les tombeaux étrusques de Corneto-Tarquines, on a trouvé cinq dentiers, dont les origines remontent à près de

3.000 ans. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer la haute antiquité de la prothèse dentaire.

Le besoin de remplacer par des dents artificielles celles que nous avons perdues, Tabsence d'une ou plusieurs dents viciant la prononciation, les maladies de Testomac, si souvent la conséquence d'une mastication incomplète, les dents ajoutant à la beauté du visage et entretenant sa jeunesse, par le soutien qu'elles prêtent aux joues et aux lèvres, telles sont les raisons qui, d'après le docteur Deneffe (1), ont fait naître la prothèse dentaire dès les temps les plus reculés.

L'absence de dents a toujours été un thème de railleries faciles ; aussi comprend-on que les coquettes de jadis, comme celles d'aujourd'hui, se souciaient peu de rester édentées. Mais il paraît qu'on n'arrivait pas toujours à fixer solidement les fausses dents, si nous en croyons cette mauvaise langue d'Horace (2). Le poète nous montre la vieille sorcière Canidie, munie d'un râtelier postiche, qu'elle perdit en se sauvant précipitamment, effrayée par le bruit d'une statue de Priape, qui s'était mise à p... crépiter, pour l'épouvanter et venger les morts dont elle dérobait les os, dans les jardins de Mycènes.

(1) La Prothèse dentaire dans l'antiquité {Anvers, 1899), p. 9.

(2) Sal. I, 8.

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S'il est beaucoup de femmes qui consentent à être les martyres de leur coquetterie et à souffrir pour paraître plus belles, il en est d'autres qui ne savent pas résister à la douleur.

Il en est du mal de dents comme de tous les m.aux qui n'ont pas trouvé leur spécifique : les remèdes qu'on a proposés pour le faire disparaître sont in nombrables, et le charlatanisme a eu beau jeu dans leur exploitation ; jamais tant on n'abusa de la crédulité humaine.

On devine à l'aide de quels procédés on pouvait, par exemple, se procurer de la cendre de tête de chien enragé, une vertèbre de dragon ou celle d'un serpent d'eau, mâle et blanc ! Il ne devait pas être plus difficile d'obtenir des dents de ce reptile, qui, prétendait-on, étaient infaillibles contre l'odontalgie : il suffisait, si l'on souffrait de la mâchoire inférieure, de porter, attachées au cou, deux dents inférieures de ce serpent, et deux supérieures, pour la mâchoire malade correspondante. Inutile d'ajouter qu'on payait au poids de l'or des matières aussi précieuses ; aussi la fraude ne pouvait-elle manquer de s'exercer dans un pareil commerce. La plupart de ceux qui souffraient des dents consentaient, faute de mieux, à l'extraction du corps du délit,

L'avulsion des dents a été pratiquée, on peut dire, de tout temps. Cicéron en attribue la découverte au troisième des Esculapes (1) et, au dire de Martial (2), « Gascellius, un dentiste réputé, établi sur le Mont Aventin, rétablit les dents malades, comme il en fait l'extraction ». Les anciens médecins, toutefois, considéraient cette opération comme dangereuse et ne s'y décidaient que lorsque l'emploi du cautère ou des odontalgiques n'avait pu remédier à la sensibilité extrême des dents affectées.

Parmi les moyens palliatifs, citons seulement l'infusion vineuse de racines de jusquiame, de mandragore, d'écorce de racines de peuplier ; les fomentations autour de la dent, à l'aide d'un stylet enveloppé de laine imbibée d'huile chaude.

On n'enlevait, même les dents gâtées, que dans le cas d'absolue nécessité ; avant d'y songer, on avait recours à tous les escharotiques connus, particulièrement au poivre et au pyrèthre ; s'ils échouaient, on prenait du sang de lézard qui, croyait-on, faisait tomber les dents; ou un médicament qui permît de les enlever sans douleur, comme la décoction de bardane chaude ; ou encore la coloquinte bouillie dans du miel.

(l)CicÉRON, De nalura Deorum, 1. III, xxii : « Terlius (iïisculapiorum), Arsippi et Arsinoœ, qui primus purgalionem alvi, rfer.tisque eoulsionem, ut ferunt, invenil. •>

(2) Exiniit aul reficit dentés CascelUas aegrum (Mautial, Epigrammes).

En résumé, les anciens ont connu le cure-dents, la brosse à dents, la prothèse dentaire, les préparations dentifrices, les odontalgiques ; ils n'ont eu que le tort de recourir à des remèdes répugnants, ou d'un emploi malaisé.

Au moyen âge, la prothèse dentaire disparaît et sera longue à renaître; la matière des dents artificielles était de qualité fort médiocre, quand on en usait, car même les personnages du plus haut rang ne songeaient pas à remplacer leurs dents absentes : quand saint Louis succomba, à peine âgé de 55 ans, sa mâchoire ne possédait plus qu'une seule dent.

On sait qu'on reconnut Charles le Téméraire à six choses, « dont la première et la principale fut aux dents d^en haut », qu'il avait autrefois perdues à la suite d'une chute de cheval (1).

11 a été dit que Charles VII mourut d'un cancer à la joue, qui se serait déclaré après l'extraction d'une dent gâtée. D'autres ont prétendu qu'il se serait laissé mourir de faim (2). Les deux opinions ne sont pas inconciliables : il est possible que le mau-

(1) V. la Chronit/ne médicale, !•' octobre 1908, p. 634.

(2) Nous avons discuté les causes de la mort de Charles VII (Cf. Les Morlt mysiérieuses de tHiitoire ; Pans, 1901}.

vais état de ses dents, joint aux progrès de l'afTeclion qui le minait, ait hâté, dans une certaine mesure, le fatal dénouement.

Henri IV n'eut pas une dentition meilleure que la plupart de ses royaux prédécesseurs. Dans un compte de ses dépenses, au temps qu'il n'était encore que roi de Navarre, on lit ce curieux article : Or pour plomber les dénis du Boy, 15 livres 15 sols (1).

On est fort tenté de croire que François P' eut aussi de mauvaises dents, car il avait un dentiste en titre, Guillaume Coureil, et son médecin, Jean Gœurot, ne dédaigna pas de donner une grande place à l'art dentaire, dans un petit volume, émané de sa plume, V Enlrelenement de vie, etc. (I5/4I, in-18).

Nous avons dit ailleurs (^ que Louis XI Vêtait affligé d'une très mauvaise dentition ; il eut souvent recours aux soins de son dentiste, et la sinusite maxillaire dont il fut atteint reconnaissait, à n'en pas douter, pour cause l'état défectueux de sa bouche (3). Trente

(1) Ed. FouRNiER, Vieux-neuf, I, 133.

(2) Le Cabinet secret de VHistoire, nouvelle édition, première série.

(3) On lit dans les Mémoires de Saint-Simon, au chapitre des Bons mots du cardinal dEstrées (page 164 du tome VII de l'édition in-12, donnée par Chéruel, chez Hachette) :« Un mot de lui au roi dure encore. Il étoit à son dîner, toujours fort distingue du roi dès qu'il paroissoit devant lui; le roi, lui adressant la parole, se plaignit de l'incommodité de n'avoir plus de dents ; • Des dents ! Sire, reprit le cardinal, ehl qui ei^t ce qui en a?»

«ans avant sa mort, il ne lui restait presque plus de dents à la mâchoire supérieure et celles d'en bas étaient toutes cariées ; de même, sa seconde épouse, Mme de Maintenon, se plaint, dans une lettre adressée à la princesse des Ursins, qu'on ne l'entend plus, « parce que la prononciation s'en est allée avec les dents (1) ».

Si de tels personnages n'ont pas usé de dents postiches, c'est que l'art de les placer avait disparu ou tout au moins était si mal exercé, qu'il était plus pénible de porter un râtelier que de subir les infirmités résultant de la perte de dents naturelles.

Ces râteliers étaient faits avec des dents de morse ou d'hippopotame, qu'on liait avec les dents proches à l'aide d'un fil commun d'or ou d'argent. A l'époque d'Ambroise Paré, les mères suspendaient au cou de leurs nourrisons des dents de requin, pour les préserver de la fièvre ou favoriser la sortie des dents naturelles.

Le rare de cette réponse est qu'à son âge, il les avoit encore blanches et fort belles et que sa bouche, fort grande, mais agréable, étoit faite de façon qu'il les montroit beaucoup en parlant; aussi le roi se prit-il à rire de la réponse, et toute l'assistance et lui-même, qui ne s'en embarrassa point du tout. » De la riposte du cardinal d'Estrées, on peut rapprocher cette boutade d'un autre prince de l'Eglise, le cardinal de Polignac, laquelle est aussi rapportée par Saint-Simon (t. III, p. 227) : • La pluie de Marly ne mouille point. •

(1) Geffroy, Madame de Maintenon, d'après sa ror?ospondance. t. fl. ». a.îg.

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MÛtUKS INTIMES DU PASSÉ

Les râteliers de cette époque étaient d une construction si vicieuse qu'on devait les ôter pour manger. Mlle de Gournay, fille d'alliance de Mon-

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