LA CORNORE DE L'EAU
• (U après le Trésor de Vénerie, par Hardouin, xv« siècle.)
nières. Etends les jambes, et, coinme un athlète habile, parfume ton corps dans les couvertures ; ensuite fais l'éloge des vases d'airain, contemple les lambris, admire les toiles tendues sur la cour... De Feau pour les mains ; on apporte les tables ; nous nous mettons à manger... essuyons-nous ; faisons les
libations... » C'est le moment où le serviteur versait sur les doigts des convives le contenu du vase, qui le plus souvent renfermait une eau odorante (1) : les Athéniens raffolaient à ce point des odeurs et des parfums, qu'ils les mêlaient avec le vin, pour laver leurs pieds avant de se mettre à table (2).
Il était d'usage d'apporter sa serviette avec soi quand on allait dîner en ville ; il parait, néanmoins, qu'on se salissait quelquefois (3).
Comme les Grecs, les Romains avaient l'habitude, pour manger, de se coucher sur des lits. Il y avait ordinairement trois lits pour chaque table : c'est ce qu'on appelait le triclinium.
Le triclinium régulier était disposé pour neuf personnes. Il arrivait souvent que les lits, disposés pour trois personnes, n'en avaient qu'une ou deux chacun, mais il e,ût été malséant d'en mettre plus de trois. Ce-
(1) MÉNARD, La Vie privée des Anciens.
(2) Recherches historiques sur le luxe chez les Athéniens. Dans l'Inde, on se lave les pieds et les deux mains jusqu'au coude, mais après le repas. On ne manque pas non plus de se rincer la bouche douze fois, d'après le Sastra (Mœurs méd. de l'Inde, p. 81).
(3) « Vois donc, disait Gléodème, ce vieillard, comme il se bourre de toutes sortes de mets ! Ses habits sont pleins de sauce ; et cependant que de morceaux il passe à l'esclave qui est derrière lui 1 il croit qu'on ne le voit pas ; il oublie qu'il y a du monde à ses côtés. Montrez donc ce manège à Lycinus, afin qu'il en soit témoin. » — « Je n'avais pas besoin qu'on me le fît voir, il y avait longtemps que je le remarquais comme d'un observatoire. » Platon, cité par Ménard, op. cit., t. II p. 118.
LA l'ROrMŒTE DES MAINS 2li)
pendant cela se faisait quelquefois, quand il s'agis sait de clients peu considérés, que les riches Romains voulaient bien recevoir à leur table, mais qu'ils avaient toujours soin d'humilier un peu, pour leur faire sentir leur infériorité (1).
Les convives entraient dans le triclinium ; à peine assis, des esclaves égyptiens leur répandaient de l'eau glacée sur les mains, tandis que d'autres étaient leurs sandales, lavaient leurs pieds et nettoyaient leurs ongles (2) .
Les Romains faisaient trois repas par jour. Le premier, le déjeuner du matin (jentacalum), était très modeste : il se composait généralement de fromage et de fruits, avec un peu de vin. Vers le milieu du jour, on faisait une collation ; mais le véritable repas, c'était le souper (cœna)^ qui se prenait à la tombée du jour, quand les tribunaux étaient fermés, que les affaires étaient terminées, qu'il n'y avait plus personne au forum. C'est à souper qu'on se réunissait, qu'on invitait ses amis, qu'on parlait d'affaires et de politique.
A Rome, l'ablution faisait partie des usages mondains, et pendant les repas, il était de coutume de se laver les mains : on répandait de Teau sur les doigts au moyen du gutturnium, vase dont l'orifice très étroit laissait échapper l'eau goutte à goutte. On
(1) R. MÉNARD et C. Sauvageot, La Vie privée des Anciens.
(2) F. Mazois, Le Palait de Scaurui.
s'essuyait ensuite avec une linten ou mappa^ dont chaque invité avait soin de se munir (1).
Les Égyptiens se lavaient toujours les mains avant de commencer leur repas, et il est probable que l'ablution des mains devait recommencer après chaque service. C'est un usage que nous trouvons, du reste, chez tous les peuples de l'antiquité (2), et qui s'explique par la nécessité où on était de prendre les mets avec les doigts.
Avant de se mettre à table, les Hébreux se lavaient les mains, et les Evangiles font remonter cet usage aux époques les plus anciennes (3). Pour ces ablutions, on se servait généralement d'un vase à bec allongé ou aiguière, et d'une cuvette. Dans une peinture d'un
(1) P. Saint-Olive, Variétés littéraires^ p. 175-176. d'après P. Festas.
(2) Le Coran oblige les Mahométans à prier cinq fois par jour et à se laver autant de fois les mains, les bras, les oreilles, les narines, « le derrière {sic) et les parties naturelles ».
C'était une abomination à l'île de Ceylan de ne pas se laver les mains ; quelques Maures du désert ne mangent que de la main droite et cependant ne lavent que la m^*n gauche, qu'ils réservent à d'autres exercices.
Les Kamtchadales et les Tartares ne lavent jamais ni leurs mains, ni leur visage {Cf. Démeunier, L'Esprit des Usages, t. III, p. 22 et suiv.;.
(3) Matth., XV, 2; Marc, vu, 3, ô, etc. {Cî. Ablutions et Bains chez les Sémites, par le Dr Beugnies, de Givet).
tombeau étrusque de Coriieto (1), représentjuit un festin, on voit, sous un dressoir où sont rangés des coupes, des cratères, etc., deux vases à anses, placés dans des cuvettes ; ce sont vraisemblablement des pots à eau ayant la destination que nous venons de dire. Les Gallo-Francs, commelesGallo-Romains, mangeaient couchés sur des lits, autour de tables jonchées de fleurs, et se lavaient les mains avant et après le repas (2).
Le moment des ablutions préépulaires était, au moyen âge, annoncé au son du cor ou de la trompette (3). Au quinzième siècle, cette coutume n'avait pas encore complètement disparu (/j).
(1) Daremberg et Saglio, Dict. des Antiquités grecques et romaines, article Aquœmanalis, fig. 405.
(2) La Bédollière, AfcBurs et Vie privée des Français^t. I, p. 353.
(3) V. la gravure de la p. 217 ; cf. le Musée des familles, 1835, p. 119. Corner Veau était un signal indiquant que les valets étaient prêts à laver avant de se mettre à table. Plus tard, on remplaça les trompes par une cloche. On cornait l'eau sous le règne de Charles V. Perceforest dit (t. 1 ch. II): « Sitôt que les deux rois furent descenduz, ils se tirèrent par devers leurs tentes, où les tables estoient mises, et les mangers si hautement et, plantureusement qu'il appartenoit, dont Veau fut cornée à la manière grégeoise. » Et au chapitre XVIII du môme volume il ajoute: « Adonc veissiez descendre chevaliers de tous costez, et embrasser dames et demoiselles et mettre jus de leurs palfroys, puis s'allèrent revestir de leurs nobles vestures, car temps était de manger: les trompettes cor/io/en/ Veau en plusieurs lieux.» Musée des famille!i,i. II(oct. 1834-sept. 1835, p. 7, note 1.)
(4) m Laissèrent leurs devises pour ce que l'cure estoit de
Au bas du donjon retentit tout à coup le son du cor ; parfois plusieurs « corneurs » se sont groupés à cet effet . Gela signifie i A table î à table^ ! mais surtout cela veut dire : Venez laver vos mains (1).
Quand l'eau est cornée (2), nobles et bourgeois, jeunes et vieux, dames et barons, tous accourent, demandant Veve ou Vaive. Les serviteurs, suivant la condition des convives, leur versent tour à tour de
diner. Les tables furent mises et l'eawe cornée. Hz lavèrent puis s'assirent ». Texte de 1456, cité par Gay, Glossaire archéologique, p. 591 (Cf. J. Garnier, Les Etuues dijonnaises, p. 46).
(1) Au moyen âge, l'absence à peu près complète d'hôtelleries obligeait le voyageur à frapper à l'huis d'un foyer domestique, où il était toujours chaleureusement accueilli. La première chose que faisait l'hôtesse était de le couvrir d'un manteau d'écarlate, puis elle lui donnait à laver avant le repas.
Quant èle li ot au col mis Le mantel, si li dit : — Amis 'Véez-ci l'eaux et la touaille, Lavez-vos mains, si vos séez.
(Roman de la Charreîté).
Les hôtes de Conrad sont plus favorisés: après s'être lavé les mains, les yeux et le visage « as fontenèles qui sourdoient »>, les dames de la cour impériale leur prêtent, à défaut de serviettes, « leurs blanches chemises » ; on ne saurait être plus courtois. (Antony Méray, La Vie au temps des Cours d'amour^ p. 244).
(2) « Faire corner l'eau » était privilège de gentilshommes. Froissart remarque avec indignation qu'Artevelde, un simple brasseur, lorsqu'il fut à la tête des Gantois révoltés, osa « faire sonner et corner devant son hôtel ses disners et souppers». Revue de la France moderne, t. III (1890), p. 49.
l'eau sur les mains, puis leur présentent des touailles (1) ou serviettes.
Dans certains endroits, sont disposées des petites fontaines, munies d'un robinet, et d'une cuvette audessous pour recevoir l'eau.
Les lavabos collectifs ou lavaloria se trouvaient principalement dans les couvents et établissements religieux (2). Dans un bâtiment de petite étendue était
(1) Quand tu auras tes mains lavées Et à la louaille essuiées
Et seras à la table assis Et si peins ert devant toi mis...
Si te los que après souper N'oublie tes mains à laver.
(Castoiement d'un père à son fils : Fabliaux, édition Méon et Barbazan, II, p. 164. Cité par Gay, Glossaire, art. Ablulion. Cf. Ch.-V. La-^glois, la Société française au treizième siècle (1904), p. 138).
(2) Au moyen âge, la plupart des établissements hospitaliers et monastiques de l'Italie, la Sicile, l'Espagne et l'Allemagne possédaient dès lavaloria; en France, ces édicules étaient assez rares. A l'origine, un puits, accosté d'une cuve ou d'une auge en pierre, en marbre ou en bronze, établie dans le préau du cloître, servait aux ablutions recommandées aux moines et aux malades ; mais, audouzièrae siècle, on les remplaça par des fontaines jaillissantes, destinées à entretenir la fraîcheur dans ces lieux de retraite et à servir aux ablutions avant et après les repas. C'est à la fontaine du cloître que les moines devaient se laver les pieds à l'époque de certaines cérémonies ; cette fontaine servait, en outre, à laver le corps des pères qui avaient cessé de vivre, comme nous l'indiquons un peu plus loin. Les moines de Citeaux semblent, plus qu'aucuns cénobites des autres ordres, s'être attachés à doter leurs monastères de ces élégants monuments de luxe et d'utilité. La plupart de ces lauatoria ont été détruits au dix-huitième siècle. (Cf. la Notice
disposée une grande vasque circulaire, percée d'un certain nombre de trous, par lesquels s'échappait Teau en minces filets ; ou encore des réservoirs carrés, percés d'un certain nombre de petites gargouilles, permettant à plusieurs personnes de se laver en même temps Dans une des cours de l'École des Beaux- Arts, on peut voir le lave-mains qui servit longtemps aux moines de l'abbaye de Saint-Denis (1). Oa en a
sur la découverte du lavalorium de Vancien hôpilal Sainf-Jean d'AngerSy par M. Armand Parrot ; extrait de la Hevue des Sociétés savantes, 6« série, t. IV, 1876; Paris, Imprimerie nationale, 1877.)
(1) En août 1794, la Commission temporaire des arts avait décidé que tout ce que renfermait Saint-Denis serait mis à la disposition du Muséum des Petils-Augustins (là où est actuellement l'École des Beaux-Arts). Un seul monument, en fin de compte, y fut transporté et ce fut précisément la belle vasque du treizième siècle qui se trouve aujourd'hui dans la seconde cour de l'École des Beaux-Arts et dont nous donnons la reproduction d'après un dessin fait sur place par M. G. Payraud, à notre intention.
Voici la décision à laquelle nous venons de faire allusion .
« 11 fructidor an II (28 août 1794). — Les citoyens commissaires chargés par la Commission temporaire des arts d'aller à Franciade (Saint-Denis) examiner les objets d'art qu'il convient de transporter à Paris, proposent qu'une grande cuvette de pierre de lierre (sic), de onze pieds six pouces de diamètre, soit apportée et reposée dans le jardin du Muséum. La proposition, mise aux voix, est adoptée et ils sont invités d'en faire part à la Commission temporaire. » La veille, la Commission temporaire avait arrêté que la « cuve qui, à Franciade, servoit de piscine aux ci-devant Bénédictins (et) ceux des monuments de cette abbaye, dont partie a déjà été transférée au dépôt des Petits-Augustins, seront transportes dans les dépôts nationaux que la Commission a établis à Paris ». Cf. la Revue des Questions historiques, 1" avril 1878, p. 553-554.
retrouvé d'à peu près analogues dans les abbayeo de Pontivy, de Fontenay, près Montbard, etc. (1)
Après le repas, les religieux se rendaient, pour
LE I^VABO DK L ABBAYE DE SAINT-DEMIS, ACTUELLEMENT DANS UNE DES COURS DE L ÉCOLE DES BEAUX-ARTS.
se laver les mains, au lavatorium, qui se trouvait dans le voisinage du réfectoire (2). La baie qui donnait
(1) Havard, Dict. de C ameublement, art. Lavabo.
(2) La plupart des monastères, comme nous venons de le dire, possédaient un lavalorium ; quelquefois, il était posé au centre du préau, à ciel ouvert ; le plus souvent, il était le long d'une des galeries du cloître ou dans un angle, et alors il était couvert; c'était comme une annexe du cloître. Certains de ces lavabos ont la l'orme d'une auge en pierre plus ou moins
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accès à ces sortes de pièces était divisée généralement en deux parties égales par un pilier ou une colonne, de telle façon que les religieux pussent entrer d'un côté et sortir de l'autre , après avoir fait le tour du lavoiret sansqu'ilse produisît d'encombrement (1). Les moines s'y lavaient, outre les mains, la figure ; le samedi seulement avait lieu, ailleurs, une toilette plus complète.
Trois essuie-mains étaient pendus dans le cloître, un pour chaque catégorie de religieux. C'était aussi à la fontaine du cloître qu'on avait coutume de laver les morts avant de les ensevelir (2).
Le lavoir n'était pas moins en usage chez les bourgeois (3) que chez les seigneurs ; aussi ceux-ci son-
sculptée, tel celui de l'abbaye de Saint-Loup, de Tro} es, offert au musée de cette ville en 1861 {V. le Lavabo de r abbaye de Saint-Loup de Troijes, par M. Tabbé Coffinet ; Troyes, 1867).
(1) Havard, art. Lavoir.
(2) Enlart, Manuel d'Archéologie française, t. II, p. 38 et Havard, III, p. 270.
(3) « Lorsque le repas était terminé, les convives lavaient leurs mains ; cet ut^age était génér-ïl dans nos maisons bayonnaises î nous trouvons mentionnés dans chaque inventaire un ou plusieurs ustensiles destinés à cet usage, tels que aiguières avec bassins quelquefois 'ornés de personnages en cuivre repoussé, ou d'autres plus connus, appelés dans le gascpn de notre ville : ung petit bassin de lalon à la rose. Au moyen âge on les nommait en français esparjouers\ on distinguait plusieurs sortes de bassins à laver, mais ici /' "^e peut être question que de
gèrent-ils bientôt à trouver qu'une mode était peu aristocratique qui était à peu près adoptée par tous. C'est alors que furent imaginés les bassins à laver.
Près de chaque convive, lorsqu'il était déjà installé devant la table, les écuyers apportaient respectueusement des bassins de métal (i), plus ou moins travaillé (2), où les uns trempaient leurs mains, les autres faisaient semblant de les laver. Ils s'arrêtaient tout d'abord devant Thôte, puis devant les plus hauts seigneurs et les plus grandes dames. Le bassin à laver était présenté par un damoiseau ou sergent, que d'aucuns ont improprement appelé un page (3).
ceux qui servaient à table, souvent munis d'un manche formant goulot. • La Bourgeoisie bayonnaise, par P. Ducéré, p. 62.
(1) . Atant sont deux valez venus
... li uns aportc une toaille Et li autres prist deux bacins Que toz sont d'argent bons et fins, Si emplit l'un de la fontaine...
{Roman du Renart, t. III, p. 93.)
(2) Gerars et Hues sont à main aies ; Isnelement l'aiguë (eau) l'or est livré
A grans bacins d'argent moult bien dorés Hues lava et ses frères de lés, Li viex Geriaumes et li provost Guirré, Et li baron Huon lou bacheler, A une table sont assis au souper.
[Huon de Bordeaux, v. 9036 et suiv. In Viollet-le-Duc, Dict, raisonné du mobilier, t. IV.)
(3) Léon Gautier, la Chevalerie, p. 602.
Chez les ^gentilshommes, le « damoiseau » avait la serviette enroulée autour du bras ; chez les rois et les princes de sang royal, il l'avait pliée sur l'épaule. Il présentait « à laver les mains », en élevant un peu l'aiguière, cérémonieusement, et tenant au-dessous le bassin, en commençant par les personnes les plus considérables. Si l'on venait à manquer d'eau, on n'hésitait |)as à se servir de vin (1).
Les bassins à laver sont parfois d'une rare magnificence. Les bords en sont semés de fleurs de lys ou de « feuillages en manière de pampes (pampres) ». D'autres portent les armes de la maison à laquelle ils appartiennent. Les Rohan, les Beaumanoir ont leurs bassins à laver (2).
Louis d'Anjou, Charles V, Charles VI en possèdent de très riches, ainsi que le marquent leurs inventaires. Le duc d'Anjou n'en a pas moins de soixante, « tous dorez, esmaillés ou d'argent blanc ».
Charles V en possède plus de soixante-dix en argent et vingt-quatre en or.
La comtesse Mahaut d'Artois (au début du quatorzième siècle) a quatre bassins d'argent, du prix de cent livres : les uns lui servent à laver les mains ; les autres, plus creux, à laver la tête. Les comptes de son hôtel mentionnent fréquemment l'achat de savon et de « cendre pour laver la teste de ma-
(1) SuLPicius, Libellas de moribas in mensa servandi».
(2) Gay, Glossaire, art. Bacin.
dame ». A noter que des femmes vivaient alors de ce métier : telle « Aline, la lavandière de testes, demeurant à Paris, rue des Ecrivains en la paroisse de Saint-Séverin (i) ».
On conserva longtemps Thabitude de se laver à deux, à trois et davantage, dans le même bassin. Ainsi en témoigne le passage d'une satire contre les mignons d'Henri III :
« Après qu'on eust tout osté (à table) on apporta un grand bassin d'argent doré avec un vase de mesme estoffe, et dedans de l'eau où avoit trempé de l'iris, avec laquelle ils lavèrent leurs mains (2) ». Ce passage atteste, en outre, qu'on faisait encore usage d'eau parfumée pour le lavage des mains.
C'était un honneur d'associer quelqu'un à cet acte de propreté, tout au moins une marque d'amitié ou de politesse.
« Nous fusmes dîner chez M. de Mayence, rapporte MoNCONYs, qui fît laver monsieur le duc (de Chevreuse), compagnon de voyage de l'auteur, avec luy dans le mesme bassin avant et après le repas (3). »
Dans V Historiette qu'il consacre à M. du Bellay, Tallemant nous montre la femme de ce personnage refusant de « laver » avec une certaine Mme de la
(1) M. RiCHAhD, Mahauf, comtesse d'Arluis, p. 306. (H. Champion, éd.)
(2) Ulsiedes Hermaphrodites, p. 111.
(3) Voyages de Monconys, t. Il, p. 372.
Troche et faisant signe à une parente qu'elle avait avec elle, Mlle de Rieux, de faire en sorte que cette dame ne lavât point avec elle.
Au souper la Grande Mademoiselle fait des façons pour laver avec le Roi, puis avec Monsieur ; mais c'est marque de déférence. Pour le roi, elle ne put jamais s'y décider, tellement Sa Majesté lui en imposait.
Il n'était pas rare de voir deux hommes « laver » ensemble avant et devant une femme. Ce n'était pas considéré comme une inconvenance, c'était la coutume. De même on mangeait deux à la même écuelle, sans que nul ne songeât à s'en étonner. Dans le Roman de Percefprêt^ après avoir décrit la pompe magnifique d'un festin où prirent part huit cents chevaliers, l'auteur ajoute : « et s'y n'y eust celui qui n'eust une dame ou une pucelle à son escuelle » (1). Cet usage ne disparut complètement qu'au dix-septième siècle. Viollet-Le-Duc (2) remarque cependant qu'au quatorzième siècle, « on voit, dans des repas somptueux, chaque convive posséder son écuelle à potage ».
Par une délicate attention, on avait soin d'associer ensemble deux convives mutuellement sympathiques Tun à l'autre.
(1) Le Grand d'Aussy, Vie privée des Français, III, 313 ; J. PiCHON, le Ménagier, II, 105 ; Léon Gautier, la Chevalerie, 630.
(2) Dlct. du Mobilier, I, 414.
Dans /ya/î/ioë, Walter Scott nous montre Richard Cœur-de-Lion, au retour de sa croisade, dans l'humble demeure de TErmite, plongeant sa main dans un pâté de venaison et y laissant l'empreinte de ses doigts. Cette habitude de mettre la main à même le plat ne s'était pas complètement perdue au siècle dernier, dans certains milieux où les traditions sont tenaces. Le baron Oscar de Watevillé assure avoir connu dans son enfance des personnes qui, par respect des usages, mangeaient la salade avec leurs doigts. Bien plus, en certaines provinces, au début du dix-neuvième siècle encore, dans les grands dîners, on priait la plus jolie femme de vouloir bien retourner la salade « avec ses belles, ses blanches mains », et c'était un hommage, un honneur que l'on ne pouvait refuser (1).
L'habitude de manger à deux dans la même écuelle et à plusieurs dans le même plat devait rendre nécessaire la propreté des mains, et l'on comprend l'exclamation de Montaigne, déclarant qu'il se passerait malaisément de « se laver à l'issue de table et à son lever». Mais il convient de dire qu'au temps de Montaigne, si on lavait les mains avant et après le repas, on ne se gênait point, tandis qu'on mangeait, pour s'essuyer les doigts aux bords de la nappe (2).
(1) Revue de la France moderne, t. III, p. 51, n.
(2) Dans la relation de son voyage De San-Francisco au Canada, Jules Huret conte qu'en icvenant i New- York, il vit,
On essuyait les doigts à la serviette et, dans les petits ménages, à la nappe ; en hiver, quand on recevait quelques personnages d'importance, on avait même soin de lui donner une serviette qu'on faisait un peu chauffer. Dans les bonnes maisons, on changeait de serviette à chaque service (1) ; cet usage commençait à tomber en désuétude du temps de Montaigne.
Ce fut bien pis encore, quand on sut se servir de l'instrument à deux ou trois branches connu sous le nom de fourchette. Dès ce jour, on se crut dispensé même de se laver les mains. Tant qu'on dut manger avec les doigts, on fut tenu de les avoir propres ; cette précaution devenait inutile du moment où l'on pouvait porter, les aliments à sa bouche sans les toucher.
De quand date l'usage de la fourchette ? Grave
chez Cherry, « le restaurant le plus chic de la ville », des gens s'essuyer les doigts et la bouche à même la nappe.
(1) Il est parle, dans les « Contes d'Eutrapel », de l'usage où l'on était d'enrouler sa serviette autour du banc, quand on voulait garder sa place à cette table enviée. Cette serviette, vous le pensez bien, était à l'avenant du reste, un lambeau de toile à gros fil dont nos marins ne voudraient pas pour leurs voiles. Encore était-ce un grand luxe que d'en avoir, et en plus d'une taverne, les bords de la nappe en tenaient lieu et devaient suffire à tout le monde. (Francisque Michel et Ed. Fournier, Hist. des Hôtelleries, I, 311).