FOURCHETTES DU XVI* SIÈCLE
(Musée de Cluny).
Repas vraiment succulent et animé de la plus franche gaîté.
Comme lejeune lycéen, quoique en possession d'une fourchette, se servait plus volontiers de ses doigts pour porter les mets à sa bouche, en riant, je lui en fis la remarque.
— Au réfectoire du collège d* Alger, agissez-vous de la sorte ?
— Nullement, me répondit-il sans le moindre embarras. On ne me le permettrait pas. Et avec belle humeur :
— Oh ! loin de moi l'idée de critiquer l'usage de la fourchette... chez les autres. Mais, à l'exemple de mes aïeux musulmans, je lui préfère encore mes doigts et, sitôt revenu en vacances en Kabylie, je reprends avec bonheur les anciens errements. »
Une preuve encore que les Arabes ne savent pas se servir de la fourchette, nous est fournie par le docteur Ermete Pierotti (1). « Dans les maisons où l'on se pique de savoir-vivre, dit notre confrère, on s'y sert des trois doigts de la main, et quelquefois, outre les cuillers, on y trouve quelques fourchettes et couteaux ; mais ils sont très dangereux pour l'Arabe qui, en s'en servant pour imiter un Européen, se perce la lèvre avec la fourchette ou se la coupe avec le couteau. Je l'ai vu faire plusieurs fois, et je ne pus
(1) Mœurs anciennes des Juifs, p. 50.
m'empêcher d'éclater de rire, ainsi.que les autres invités, qui ne pouvaient non plus se contenir, quand le blessé, furieux, rejetait la fourchette de la main gauche et le couteau de la main droite, d'un air quj voulait dire : maudites soient les modes franques ! On appelle ces repas : manger à Teuropéenne ».
Les fourchettes, pas plus que les cuillers d'ailleurs, ne sont mentionnées dans la Bible. Les tableaux qui représentent les repas d'Emmaùs ou les noces de Cana, ne nous montrent pas de fourchettes.
Sur les tables servies qui figurent dans les miniatures des manuscrits du moyen âge et les premières gravures connues (V. p. 2/il), la fourchette est invariablement absente.
Au milieu de la table, le plat où s'étale la pièce de résistance ; un large couteau à poignée arrondie est à côté ; parfois, une cuiller en forme de spatule. S'il y a une fourche à dents aiguës, rappelant vaguement une fourchette, ce n'est qu'un instrument pour aider les convives à achever l'œuvre de Técuyer tranchant (1).
On connaissait les fourchettes de cuisine qui servaient à tirer la viande des marmites, mais la
(1) Ant. MÉRÀY, La Vie au temps des Libres Prêcheurs, p. 246
fourchette de table resta inconnue, en France du moins, jusqu'au règne de Henri III.
A Venise, elle aurait été introduite dès le onzième siècle, par une princesse grecque, épouse du doge Domenico Silvio, laquelle portait ses aliments à sa bouche, « au moyen de petites fourches en or et à deux dents ». Ce fut un scandale si abominable, cette nouveauté passa pour une marque de raffinement si outré, que la dogaresse fut sévèrement objurguée par les ecclésiastiques, qui attirèrent sur elle le courroux divin. Peu après, elle était atteinte d'une maladie repoussante, et saint Bonaventure n'hésita pas à déclarer que c'était un châtiment de Dieu. Olivier Maillard, le terrible prédicateur, fulminait encore, trois siècles plus tard, contre la pécheresse : Eccejudiciam Dei ! s'écriait-il, dans son rude langage. Ce jugement, de si haut qu'il fût tombé, n'était heureusement pas sans appel.
Un texte, emprunté à un voyageur du treizième siècle, prouve que les Tartares de cette époque se servaient de fourchettes pour manger la viande.
On signale l'emploi du même instrument en Italie, dans la ville, au joli nom, de Plaisance, en 1390 ; elle n'apparaîtra que cent ans plus tard, à Venise (1). De l'Italie, elle fut apportée en Angleterre, en 1611 , par Thomas Goryatë, qui eut à essuyer, pour cet exil) Gay, Glossaire, p. 736.