QUELQUES MEUBLES INTIMES
Avez- VOUS observé que nous reléguons aujourd'hui dans quelque coin discret ce que nos pères n'hésitaient pas à étaler au grand jour ? Ainsi certain meuble intime occupait une place d'honneur, dans la pièce où madame faisait ses ablutions ; on ne songeait pas à le dérober aux regards.
Il en était de même d'un autre meuble, qui ne fait plus partie du mobilier moderne et dont, par ce temps de « bacillophobie », d'aucuns regretteront peut-être la disparition : nous voulons parler du crachoir.
Le crachoir, qu'on appelait, dans les débuts, le « bassin à cracher », ne figure guère que dans les inventaires des rois ou des seigneurs. Quand François de Gaing, un riche seigneur du pays picard, vient à mourir, le 21 juillet 1565, le bailli, accompagné d'experts, procède à l'inventaire des meubles et effets dépendant de la succession. La cuisine est
bien fournie de batterie de cuisine en fer, poêlons, poêles, deux rôtissoires de fer, « une bassynoire » ; mais il y a, en outre, deux « bassins à cracher et un bassin pour la chambre. » Le bassin à cracher dans la cuisine ! Espérons, pour François de Gaing, que sa cuisinière n'avait pas de distractions, quand elle faisait cuire les repas de son maître.
C'est encore dans la cuisine qu'était la vaisselle d'étain, aussi variée que nombreuse : écuelles, assiettes, saucières, salières, plats de toute espèce, flacons, pintes, chopines, aiguières, « roquilles »; un grand bassin à laver, et un autre petit, « à cracher »; enfin, les cuillers et fourchettes (1).
D'après ce texte, le plus ancien que nous ayons relevé, il ne parait pas que le crachoir remonte au delà du seizième siècle (2). A cette époque, les crachoirs étaient de petite taille, presque toujours en m'^tal, souvent en argent. Ils avaient généralement la forme de petits vases à large fond et à goulot légèrement étranglé à sa base, puis évasé à
(1) Nos Pères, par le marquis de Belleval, p. 226 et suiv.
(2) Si l'on s'en rapporte, cependant, à la relation des voyages que firent, vers la fin du treizième siècle, au Catay, les deux frères Marco-Polo, marchands vénitiens, les Khans des Mongols auraient imposé, dès cette époque, l'usage des crachoirs portatifs. « Dans l'espace d'un mille autour du palais où le Khan fait sa résidence, il règne un si profond silence qu'on n'y entend pas le moindre bruit ; on n'a pas même la liberté de cracher dans le palais, et les barons font porter près d'eux, pour cet usage, un vase couvert. » Le Centre médical, mars 1908
son sommet, et garni d'un fin treillage, à travers lequel filtrait la salive. On en faisait également en manière de plateau ou de bassin (1).
Le mot le plus fréquemment employé est celui de bassin, mais on rencontre aussi celui de crachoir : dans la vente des meubles de Claude Gouffîer, duc de Roannès, grand écuyer de France, en 1572, Tannée de la Saint-Barthélémy, figure « un crachoir » d'argent, garni de son couvercle à treillis, pesant « trois marcs, quatre onces et deux gros ».
Henri IV avait commandé à son orfèvre « un petit bacin d'argent à cracher (2) ». Le roi n'était pas seul à posséder des bassins à cracher en argent ; nombre de personnages de qualité en étaient également pourvus (3).
Le crachoir destiné à recueillir la salive du Roi- Soleil mérite . une description : il était « ciselé de godron par le bas, et par-dessus, d'un bord de fleur de iis avec des portans par les bouts, sortant de deux mufles de lion, portés par quatre consoles en pattes de bouc ». Cette superbe pièce, haute de 11 pouces, longue de 23 et large de 17, pesait, son bassin compris, plus de 225 marcs.
(1) Dictionnaire du mobilier, de Havard, t. I, col. 1008.
(2) « A David de Vimont, orfèvre du roy, — pour ung petit bassin d'argent à cracher. » Comptes royaux, reproduits dans le Glossaire français du moyen âge, par Léon de L\borde (Paris, 1872), p. 150.
(3) Cf. Glossaire archéologique, de V. Gay, col. 95.
Outre ce meuble des grands jours, Louis XIV possédait cinq autres crachoirs, tous de forme octogone, dont deux en bois du Brésil, deux en sapin verni et un en marqueterie d'écaillé.
On retrouve des bassins à cracher en argent — et la remarque ne laisse pas d'être piquante — chez de simples particuliers, tels que la femme du tapissier Poquelin, la mère de Molière. On eçt moins surpris d'en rencontrer chez le cardinal de Polignac : un prince de l'Eglise pouvait se permettre cette coûteuse fantaisie. Plus tard on substitua presque partout aux crachoirs en métal des crachoirs en faïence, en porcelaine, en vernis ou laque du Japon.
Il semblerait, d'après ce que nous venons d'écrire, que nos ancêtres avaient l'habitude de cracher souvent, pour qu'on ait songé à inventer d'aussi bonne heure les crachoirs. Rien n'est plus certain; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que, malgré ou à cause du crachoir, ils ne renoncèrent pas à leur déplorable habitude de projeter leur excrétion salivaire un peu partout, sans s'inquiéter où elle pouvait tomber. Nous avons naguère rapporté, d'après M. Edmond Bonnaffé (1), une anecdote des plus plaisantes à ce sujet.
(1) Etudes sur la vie privée de la Renaissance (Paris, 1898), p. 115 et suiv.
« Un jour, le seigneur Angelo conduisit dans un riche boudoir Tambassadeur du roi d'Espagne, qui, sur la renommée de l'Imperia. une célèbre courtisane, tait venu pour la voir. A l'aspect de la dame, qui était magnifique, il fut émerveillé. Il se tut un bon moment et, ayant envie de cracher, il se retourna vers un des gens de sa suite et lui cracha au visage, lisant :
« — Ne te fâche pas, il n'y a pas ici d'endroit plus laid que ta figure.
« Cette action, bien qu'incivile, fut très agréable à rimperia, pensant qu'on ne pouvait mieux louer sa beauté et celle de son appartement. Elle remercia l'ambassadeur, lui disant toutefois qu'il devait cracher sur le tapis, qui était étendu par terre pour cet bjet. »
Mais, direz-vous, ceci se passait en Italie ; attendez la suite, et vous verrez qu'en France on n'était pas mieux éduqué sous ce rapport.
Vous avez certainement lu La Bruyère. Vous rappelez-vous le portrait qu'il trace de Giton ?
« Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit ; il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et il éternue
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fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit ei profondément ; il ronfle en compagnie (1). »
Le croquis est pris sur le vif; le peintre de mœurs nous peint un gentilhomme de son temps : ab uno disce omnes (2).
Mais ce n'est pas dans ce seul passage de son livre qu'on trouve une allusion aux pratiques de la « bonne société ». La Bruyère, dans le portrait de Ménalque, (sous ce nom d'emprunt il faut reconnaître le dtc de Brancas, l'homme le plus distrait de son temps), nous montre celui-ci crachant sur le lity « dans une chambre où il est familier », mais cjui n'est pas la sienne.
Un autre jour, « il est retenu au lit pour quelque incommodité : on lui rend visite, il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui l'entretiennent, et en leur présence, il soulève sa couverture et crache dans ses draps (3) ».
Même au temps des Précieuses, ces pratiques
(1) Caractères de La Bruyère, (Paris, F. Didot), avec notes, par Schweighseuser, ch. VI.
(2) Dans un petit ouvrage, imprimé en 1615 à >Iontbéliard, et portant le titre singulier de Le Galalée, nous relevons, entre autres prescriptions de ce code de bienséance, les suivantes : « Il n'est pas honneste de se gratter estant à table. Il faut aussi, en ce temps-là, que Vhomme s'abstienne de cracher autant qu'il lui sera possible et s'il lui faut en venir là, qu'il le fasse de quelque gentille façon... » Sahler, Monlbéliard à table, p. 105. Champion, éditeur.
(3) Caractères, édition citée, ch. XI, p. 234.
avaient cours. Un anecdotier de l'époque raconte qu'un sieur Boutard.fît un soir, chez une Précieuse, amie du poète Malherbe, la vicomtesse d'Auchy, un sermon sur les différentes manières de cracher en société : il n^en distingua pas moins de cinquantedeux, dont il fit la démonstration aux dépens des tapis de la vicomtesse (1). A la suite de cette conférence, qui avait fait grand bruit, Boutard fut nommé secrétaire d'ambassade. On savait récompenser, en ce temps-là, les actions d'éclat.
Voilà, n'est-il pas vrai, un sport passablement dégoûtant et les civilisés que nous sommes ou que nous prétendons être s'indigneraient si on leur prétait de telles pratiques. C'est à croire, en ce cas, que les Boliviens ne goûtent guère les bienfaits de la civilisation ; oyez plutôt le récit d'un voyageur français, dans ce lointain pays.
M. Emile Barbier — c'est notre narrateur — demande une chambre « dans le meilleur hôtel de Sucre ». Nous lui laissons la parole :
«... Après cinq nuits de campement à la belle étoile, ou à peu près, notre déconvenue est grande. Mais la philosophie est le complément indispensable du bagage de tout voyageur en Bolivie. Le mieux est
(1) L'art et le confort dans la uie moderne, par H. HAVARD^ p. 103; cf. los Annales polit, et lit., 1902, t. II, p. 278.
d'écorter, selon l'usage, le lit de la muraille et, sans tarder, de prendre, tant bien que mal, le repos si désiré. Mais pourquoi cet écartement du lit., selon l'usage ? La chose est simple. Dès Oruro, lorsque vous aurez été introduit dans une chambre d'hôtel, vous aurez pu y remarquer cette pancarte significative en gros caractères : Il est défendu de cracher CONTRE LA MURAILLE. G'cst, parait-il, un passc-tcmps, un délassement cher aux habitants du pays, que de s'allonger sur leur lit et de lancer au plafond ou contre les murs des jets de salive multiples et variés. Chacun prend son plaisir où il le trouve... Mais la précaution est nécessaire d'isoler sa couchette et d'éviter le contact de tels murs.
« Ce qui frappe encore dans les chambres du meilleur hôtel de Sucre, aussi bien que dans toute la Bolivie, c'est la présence d'une queue de cheval accrochée le long de la toilette. Un ou deux peignes, malheureusement pas toujours d'une irréprochable propreté, sont plantés à même dans la crinière. Il est convenu, sur la côte du Pacifique, qu'un voyageur n'a besoin de se munir, avant son départ, d'aucun ustensile de toilette. C'est l'affaire de l'hôtel qui lui ouvrira ses portes, de tout prévoir. Sauf les draps de lit, toutefois ! Après cela, si le cœur vous dit d'utiliser pour votre chevelure le peigne commun, ne vous gônczpas (1) ! »
[X] Le Tour du monde, 9 février 1907.
Contrairement à la Bolivie, ce pays relativement jeune, la Chine, l'antique Chine est en voie de modernisation. Il suffira, pour le prouver, de citer deux articles du récent règlement impérial, livre XVI, chapitres Vlïl et XIII. L'article 23 de ce dernier chapitre