‹ Moeurs intimes du passéChapitre 25 sur 40 · CRACHOIR EN FAÏENCE DE DELFT · texte numérisé non relu

CRACHOIR EN FAÏENCE DE DELFT

(xvm* siècle).

porte cette inscription : « Dans toutes les salles, on placera des crachoirs (1). »

(1) De môme, dans l'Inde, il existe un crachoir dans chaque coin du durhar. Il fait partie des meubles qu'on donne en dot a la femme hindoue au moment de son mariai^c. Consciencieu-

274 MOEUnS INTIMES DU PASSE

Lisez, en outre, le dixième article du chapitre VIII : o Personne, dit cet article, quel que soit son rang à la maison, supérieur ou inférieur, ne pourra faire ses besoins dans un lieu vague. » Il n'est pas douteux que les Chinois se civilisent, puisqu'ils ont déjà crachoirs et w.-c. (1).

Nous en aurons fini avec Thistoire du crachoir, en contant un épisode qui met dans tout son jour les beautés de la pudeur administrative.

11 existe, dans une des nouvelles salles du musée du Louvre, un objet d'aspect bizarre, sorte d'artichaut en argent ciselé, déposé sur une assiette, et qui est désigné au catalogue sous l'étiquette : Drageoir de Louis XVIII. Drageoir-est, en l'espèce, un assez joli euphémisme, car il s'agit, tout prosaïquement, d'un crachoir.

Le fonctionnement de Tappareil est des plus simples. Le soulève-t-on, les feuilles s'écartent. Quand on le repose, elles se referment.

Le roi l'avait à sa portée sous sa table et il pouvait, sans incommoder ses visiteurs, extérioriser son catarrhe.

sèment lavé tous les matins, il est presque un meuble de luxe et consiste en un vase de cuivre, le plus souvent (Cf. Mœurs médicales de Vlnde, par le D' Papamananda Mariadassou, p. 57). (1) h" Indépendant tonkinois, 7 juillet 1906.

LE CRAOMOIR 276

Et voilà ce qu'en termes administratifs, on appelle le « drageoir de Louis XVIII » î

Si, comme certains l'affirment, des mœurs chastes font la grandeur d'un pays, nous pouvons être tranquilles : la France peut traverser encore beaucoup de crises, elle sera toujours sauvée par la pudeur de SCS fonctionnaires.

MOEJlliS IISTIAMJS OU PA;

VAS NECRSSARTUiM.

Le maréchal de Villeroi, qui avait été gouverneur d'un enfant-roi, avait coutume de dire : <( Il faut tenir le pot de chambre aux ministres, tant qu'ils sont en place et le leur placer sur la tête quand ils n'y sont plus (1). » Et il ajoutait : « Quelque ministre des finances qui vienne en place, je déclare que je suis son ami, et même un peu son parent ». Singulières maximes pour élever l'âme d'un jeune prince destiné à régner; mais le vieux militaire, qui était un homme d'une sagesse profonde, entendait affirmer par là qu'il n'est pire servitude, même pour les personnages du plus haut rang, que celle de nos misères physiologiques.

Il y a, dans Hérodote, une histoire qui comporte la même moralité. Hérodote raconte qu'Amasis, se voyant méprisé des Égyptiens, à cause de l'obscurité de sa naissance, fit briser le vase d'or dans lequel il

(1) Le fils du médecin Duret disait « qu'il fallait tenir le bassin de la chaise percée à un favori, pour l'en coiffer après, s'il

temps. [Le Palais Mazarin, par de Laborde, p. 152).

avait accoutumé de vomir, d'uriner, et de se laver les pieds; il en fit fabriquer une statue de dieu, qu'il érigea au milieu d'une place publique. Les Egyptiens rendirent de grands honneurs à cette image. Amasis, alors, leur révéla à quel usage avait primitivement servi le métal dont elle était formée, et se faisant à lui-même l'application de l'apologue, revendiqua et obtint dès ce moment les hommages qui lui étaient dus (1).

Le conte d'Hérodote ne laisse aucun doute sur l'existence du « vase nécessaire » dans l'antique Egypte, bien qu'on n'ait point découvert d'ustensile do ce genre dans les hypogées de Thèbes ou de Memphis. Il n'est guère admissible, cependant, que le premier Pharaon de la première dynastie soit sorti nuitamment de son palais, en pantoufles et en robe de chambre, pour aller porter son tribut au Nil. N'eùt-il eu sous la main, en cas de besoins, qu'un brûle-parfums d'or ou d'onyx, qu'il s'en serait philosophiquement accommodé.

Le doute n'est plus permis en ce qui concerne la Grèce, bien que nous manquions de détails à ce sujet; il n'en est pas de même pour Rome.

A Rome, quand un maître voulait appeler son es-

(1) Inltrmédiaire, 1886, col. 523.

MOEURS lîNTIMES DU PASSÉ

clave, il ne s'exprimait que par signes : un coup de sifflet, un claquement des doigts ou de langue. Claquer des doigts [digliis concreparè) était Tordre pour le serviteur d'accourir. Mais ce geste avait une signification particulière pendant la nuit, ou si le maître était à table : alors, l'esclave devait apporter le vase... que vous devinez.

Martial, ce peintre incomparable des mœurs de son époque, n'a pas manqué de faire allusion à cet usage. Martial vivait dans les antichambres des riches débauchés; il attendait le petit lever de ses protecteurs et sollicitait l'invitation à dîner, que les grands adressaient d'habitude à ceux qu'ils considéraient comme leurs clients^ ces parasites pique-assiettes qui grouillaient dans les faubourgs de la ville.

Le poète favori des Romains n'avait pas la moindre vergogne; il avoue qu'il flattait les subalternes de la cour impériale, pour avoir la robe et le souper (1).

« Si je veux dîner chez Gallus, écrit Martial, il faut que je sorte de chez moi de bonne heure, car il demeure de Tautre côté du Tibre et je dois attendre son réveil. Si je dîne chez Tulla, il se trouve que son vieux Falerne est remplacé pour moi par du vin détestable. Si je vais saluer Bassa le matin, il me reçoit accroupi sur un vase d'or, l'infect ! il lui en

(1) Médecine et mœurs de l'ancienne Rome, par le docteur Du- POUY, p. 282-283.

coûte plus cher pour vider sou ventre qu'il ne lui en coûterait pour remplir le mien pendant toute une année !... »

Parlant d'Antoine, dont Gicéron nous a fait connaître les habitudes dissolues, Pline (1) nous confirme le dire de l'orateur romain. Messala, dit dans un autre endroit l'historien de la nature, accusa Antoine de s'être servi de vases d'or pour les usa ges les plus obscènes, « action propre à faire rougir Gléopàtre elle-même ». Il avilit Tor, ajoute Pline, pour mieux insulter à la nature : In conlumeliam naiurae vilitalem auro fecit (2).

PÉTRONE, dans le festin de Trimalcion(3), appuie ce que nous dit Martial d'une coutume qui dérivait des Grecs. G'était, chez ces derniers, comme dans beaucoup d'autres pays, l'usage que les hommes se livrassent sans contrainte aux plaisirs de Bacchus, quand les femmes étaient sorties de table.

Eschyle et Sophocle, dans leurs drames satiriques, parlent déjà des vases que les convives, au plus fort de la discussion, se jetaient à la tête, lorsqu'ils commençaient à être gris (Zi). Mais les mauvais sujets de Mégare qui inondèrent un certain Gonon

(1) Pline, Hitl. nat., liv. VIII, par. 16 ; liv. XIV, par. 22 ; liv. XXXIII, par. 3.

(2) Mémoires de liliéralure, par M. de Pastoret, p. 429.

(3) Ch. 27, p. 97, édition Burmann.

(4) ÀTHéNÉE, I, 30, cité par G.-A. Boettiger, Sabine ou matinée dune dame romaine à sa toiletle, p. 29.

du produit de leur scaphium, n'avaient pas, eux, le prétexte d'ivresse à invoquer; aussi les condamnat-on fort justement, en dépit de Thabile plaidoirie que prononça, pour leur défense, l'aigle futur des Philippiques, le célèbre Démosthène (1).

Ce mot de scaphium rappelle bien la forme oblongue, semblable à une nacelle, de ce vase, qui était souvent fait des métaux les plus précieux. Saint Clément, d'Alexandrie, s'élevait avec force contre les raffinés de son temps qui possédaient des vases de nuit en argent (2).

Ceux qu'on fabriquait le plus généralement étaient en bronze. Le, bronze de Corinthe avait-il la môme composition que notre bronze, nous n'avons pas qualité pour en décider; tout ce que nous en pouvons dire, c'est que Cicéron se moquait des prétendus connaisseurs qui sentaient ces vases, pour juger, à Fodeur du métal, si celui-ci était bien du bronze de Corinthe (3).

En raison de leurs destinations multiples, les récipients qui n'ont pas été inconnus des Grecs et

(1) Dictionnaire de la santé, de Fonssagrives, cité par Vlntermédiaire, 1885, toc. cit.

(2) V. les commentateurs de Pétrone, c. 27, p. 96.

(3) Cf. le Mercure allemand, mai 1800, p. 225 et Scherer, sur la Chimie, édition de 1800, cités par Boettiger.

LA COM.^ULTATION.

(Dans ce tableau de l'École hollandaise, on voit que le « vase nécessaire » est placé ostensiblement sur une chaise : la « table de nuit » restait ù créer.)

VAS NECBSSAHIUM 283

des Romains — ainsi que nous venons de Tamplement démontrer — ont porté chez nous différents noms.

On connaît Tanecdote, si souvent contée, dont le bon roi saint Louis fut le héros.

Saint Louis s'était rendu de nuit, à matines, à l'église des Gordeliers, accompagné de quelques-uns de ses gens. Il chevauchait paisiblement, quand tout à coup il se sent la tête inondée : quelqu'un, par méprise, lui avait laissé tomber sur le chef... ce qu'il n'est pas besoin de plus explicitement désigner. Le roi, loin de se fâcher, fit faire une enquête, et ayant appris que la chambre d'où était parti le projectile malodorant était occupée par un étudiant sans fortune, lui fît donner la prébende de Saint-Quentin en Vermandois, « pour ce qu'il estoit coustumier de soy relever à cette heure pour étudier (1) ».

D'aussi mauvais goût est la plaisanterie, celle-là volontaire, faite à M. de Gharnacé, seigneur du Gué d'Argent et à son fils qui, passant à cheval dans le village de Blou, reçurent sur la tête le contenu d' « un pot comme pot à pisser » et qui le dimanche suivant, s'entendirent chansonner au sortir de la graiiJ'messe :

(1) Sciences et Lettres au moyen Age et à V époque de la Renaisi.a::ce, par P. Lacroix, p. 21, fig. 21.

Monseigneur du Gué d'Argent,

Et son fils pareillement,

Montés sur une jument,

Ont eu du pot à pisser largement (1).

Nos aïeux les Gaulois, qui ne s'embarrassaient pas de périphrases, ont longtemps employé ce terme, un peu cru, mais très technique, dont les poètes euxmêmes ne dédaignèrent pas de faire usage.

Le lict faut couvrir, tapisser Et donner le pot à pisser Ainsi comme il est de raison.

dit l'auteur des Ténèbres du mariage (2).

A la Cour, même, on n'usait pas d'autre vocable. Brantôme, en quelque endroit de ses Dames galantes, nous parle d'une de ces « honnestes » personnes, dont « l'haleine sentoit plus qu'un pot à pisser d'airain ». 11 est vrai, ajoute~t-il, en manière d'excuse, qu' « elle estoit un peu sur l'âge ».

Cependant le mot « pot de chambre » apparaît dans les inventaires dès le seizième siècle (3). La

(1) Lettres de rémission accordées à M. de Charnassé (1529) ; citées par M. Pierre de Vaissière. Gentilshommes campagnards^ p. 117.

(2) Cf. Le Dictionnaire du Mobilier, de Havard, t. IV, col. 550.

(3) « 1560. Ung pot de chambre ressemblant à cacydoine, estimé 1 1. (Inventaire de François II, dressé à Fontainebleau) ». Noiire des Émaux du Musée du Louvre, par L. de Laborde, p. 409.

belle Gabriellft en possédait un en « argent blanc » (1).

Le médecin Héroard, précepteur du jeune Louis XIH, ne nous cèle point (2) que le futur roi souhaitait d'avoir « le pot de chambre, en argent comme celui de Gabrielle, » Mlle de Vendôme.

Mazarin en avait au moins deux, du même métal, dans sa riche garde-robe et un en verre-, qu'on habillait d'une « couverte de velours, garnie d'un mollet d'or ».

Louis XIV les avait exigés en argent (3), ert marqués à ses armes. De même la fille du Régent, Mlle de Beaujolais (4). Où la vanité va-t-elle se nicher ?

Dans les intérieurs moins somptueux, on se contentait de vases en étain. Le gazetier Loret, rapportant ses impressions sur la foire Saint-Germain, nous apprend qu'il y avait gagné

Une ustcncile de ménage, Sçavoir un pot d'élain sonnant...

(1) Inventaire de Gabrielle cTEstrées (lfi99).

(2) Journal (T Héroard, t. I, p. 2\)6.

(3) A piopos de vases en argent, voici une amusante anecdote où un de ces vases joue un rôle. La princesse Elisabeth, abbesse d'Hervord, était très distraite ; un jour, voulant aller au bal masqué, elle demanda, au lieu de masque, un pot de nuit; quand on le lui eut apporté, elle chercha les rubans pour se l'attacher, le prit par l'anse, et dit sérieusement : « Que ce masque sent mauvais ! » Enfin, l'ayant regardé de plus près, elle s'aperçut que c'était son pot de nuit d'argent. Un autre jour, voulant aller à la chaise percée, elle s'assit dans la cheminée et se brûla le derrière. {Curiosités anecdoliques, p. 266).

(4) Les Filles du Ré<jenl , i)ar Ed. de Bahtuklemy, t. II, p. 3G0.

On en fit aussi en cuivre, plus légers et pointant plus solides que les pots d'étain, et que l'on emportait en voyage. La plupart des chambres d'auberge étant privées de cet accessoire indispensable, la précaution n'était pas superflue. Chapelle, écrivant à son amiMoreau, déplorait gaiement cette lacune. « Je me contenterai seulement de vous dire, pour vous exciter à compassion — mandait-il du couvent de Saint- Lazare, — que je suis dans un lieu où on me donne tout ce qui m'est inutile et rien do ce qui m'est nécessaire. J'ai un bénitier et je n'ai point de pot de chambre auprès de mon lit . »

Les officiers municipaux chargés de veiller aux préparatifs de la cérémonie de l'entrée de la reine Anne de Bretagne à Paris, avaient été plus prévoyants : ils avaient, dit-on, poussé l'attention jusqu'à placer, de distance en distance, de petites troupes de dix ou douze personnes, avec des vases... de jour, pour les personnes, dames et demoiselles du cortège qui se trouveraient pressées de quelque besoin (1).

Dans la relation du banquet qui fut offert à Anne de Boleyn, lors de son couronnement (2), il est fait mention de certains détails, dont une notice du temps nous livre sans malice la crudité.

(1) Des Cérémonies du Sacre^ par Leber, p. 94 (D'après Saint- Foix,Essais historiques sur Paris, édition de 1754, Impartie, p. 100.

(2) (^f. le Livre des Singularités, par Philoiimeste (Gabriel Peignot), p. 256.

« La coronation faite, ladite dame (Anne de Boleyn) fut conduite en une grande salle qui luy estoit t.ppareillée pour disner. La table estoit fort longue et estoit Farchevesque de Canterbury assis à table bien loing d'elle.

« Ladite dame avoit à ses pieds deux dames sous la table pour la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire, les deux autres qui estoient debout auprès d'elle, Tune d'un costé, l'autre de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que Ton ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose. i> Rien de plus touchant et cependant rien de plus naturel que semblables précautions.

Au dix-huitième siècle, on substitua, dans la confection des vases nocturnes, au métal la faïence et la porcelaine; mais certains, coinme le fermier général Bouret, ne se servaient que de vases en porcelaine de Chine; d'autres préféraient la porcelaine de Saxe à fleurs, oiseaux ou figures. Louis XV, la dauphine? Mme de Pompadour mettaient à la mode, par patriotisme, la porcelaine provenant de la fabrique royale de Vincennes. La porcelaine de Sèvres eut aussi ses amateurs.

Ouvrez les Mémoires de Mme Campan, vous y

verrez que Franklin était si fort à la mode qu'à l'exposition des porcelaines de Sèvres, on vendit, sous les yeux de Louis XVI, le médaillon de l'honnête Américain. La comtesse Diane (de Polignac) avait pris feu pour lui. Que fit Louis XVI? Il commanda à la manufacture de Sèvres, témoigae Mme Gampan, un vase de nuit au fond duquel était placé le médaillon avec la légende si fort en vogue : Eripuit cœlo falmen, sceptrumqae tyrannis^ et l'envoya en présent d'étrennes à la comtesse (1). Disons, à son excuse, que Louis XVI n'était pas coutumier de telles galanteries.

Une curieuse gravure sur bois d'Albert Durer (2) montre quelle était la place assignée au vas necessa^

(1) Interméd. des Cherch. et Car. (1887), col. 745.

(2) Nous la reproduisons, d'après la Mosaïque, 1873, p. 136, A remarquer la forme scaphoïde du vase. Cette forme s'est conservée pour l'urinai en porcelaine connu sous le nom de Bourdaloue. On sait ce qui a donné naissance à cette appellation : aux sermons de cet orateur chrétien, dont le talent était aussi classique que long et ennuyeux, nos grand'mères avaient pris l'habitude de dissimuler sous leurs vertugadins le vase en question, en prévision sans doute des effets que pouvait leur produire l'éloquence du révérend père. Les étains de ces vases étaient de véritables objets d'art.

A VExposition des Arls de la Femme, en 1892, on avait réuni un assez grand nombre de ces « lacrymatoires de la décadence », que des artistes anonymes, de Sèvres et de Saxo, avaient décoré avec un goût digne d'un meilleur objet.

riunij à Tépoque où cette gravure fut composée (1525). On remarque ici le vase en question » au pied du lit, dont les oreillers froissés, la couverture en désordre,

ILPOyUE DALBERT DUkeR, LE VOS nOclurnum,l}K FORME SCAPHOÏDE ÉTAIT PLACB AU PIED DU. UT.

et les courtines à demi relevées semblent annoncer qu'un malade a fait effort pour quitter sa couche et « poser », afin de laisser à ses amis son portrait, comme dernier souvenir. C'est également au pied du

lit, sur un marchepied, qu'est placé le pot de chambre, sur la vignette d'une édition des Fables (T Ésope, imprimée en 1501 (p. 128).

Plus tard, on déposa l'objet sur une chaise à portée de la main, ainsi qu'on le voit dans le joli tableau de Brekelenkamp, qui figure dans une des salles de la galerie La Gaze, au Musée du Louvre. Ensuite, on le dissimula aux regards, en le faisant glisser sous le lit, jusqu'au, jour où il trouva un dernier asile dans une table destinée à l'enfermer.

Pour terminer, laissez-nous égrener tout un chapelet d'anecdotes, où le vase nocturne a joué un rôle, a même failli provoquer des émeutes î

Un jour, au temps de la Régence, il y a grand émoi au Palais-Royal. Le Régent et la Régente ont eu, chuchote-t-on, une dispute homérique. La cause de cette dispute, vous la chercheriez vainement. Nous préférons venir de suite au fait, et vous dire quel casus belli avait éclaté tout à coup au sein d'un ménage « aussi uni par l'indifférence, que d'aulres le seraient par Pamour (1)».

La princesse s'était plainte que Mme de Parabère était venue dans son petit jardin et dans sa garderobe, et qu'elle s'était moquée de ses pots de cham-

(1) Les Mattresses du Régenl, par M. de Lescure, p. 272.

bre. Elle pleura beaucoup et prit le parti de se retirer à Tabbaye de Montmartre (1). Mme d'Orléans ne s'était pourtant jamais montrée jalouse : elle avait été jusqu'à accueillir Mme de Parabère enceinte au Palais-Royal ; elle voulait bien lui tout permettre, excepté de se moquer de ses pots de chambre !

L'historiette suivante nous montre que, même au dix-huitième siècle, où l'on se piquait de belles manières, on avait parfois des sujets de conversation qui nous choqueraient fort aujourd'hui. L'Anglais Horace Walpole, lors d'un de ses séjours à Paris, sortant d'une soirée chez Mme du Deffand, écrivait, à la date du 19 novembre 1 765 :

« Le Dauphin est à la mort : chaque matin, les médecins rédigent un compte rendu de son état... Tavant-dernier soir on en a produit un dans un souper où j'étais, on Ta lu, et il disait que le prince avait eu une évacuation fétide. Je vous en demande pardon, quoique vous ne soyez pas au souper. La vieille dame chez qui nous étions, s'est écriée : « Oh ! mais on a oublié de mentionner qu'il a renversé son pot de chambre et qu'on a été obligé de le changer de lit. » Là se trouvaient réunies plusieurs dames du plus haut rang... Leur gaieté vaut leur délicatesse (2) ».

C'est à la même Mme du DefTand, qui était aveugle, qu'on fit une plaisanterie, d'un goût plutôt douteux,

(1) Journal de Mathieu Marais, 24 avril 1721.

(2) Les Demoiselles de Fcmères, par Gaston Maugras,p. 4. (n.)

dont elle ne se montra, cependant, nullement choquée, à preuve la lettre suivante, qu'elle écrivait à son excellente amie, Mme de Choiseul:

« Je voudrais, chère grand'maman, vous peindre, ainsi qu'au grand abbé, quelle fut ma surprise, quand hier matin on m'apporta, sur mon lit, un grand sac de votre part. Je me hâte de l'ouvrir, j'y fourre la main, j'y trouve des petits pois, les premiers que j'eusse vus, et puis un vase. Quel peut-il être ?... Je le tire bien vite : c'est un pot de chambre î mais d'une beauté, d'une magnificence telles, que mes gens, tout d'une voix, disent qu'il en fallait faire une saucière. Le pot de chambre a été en représentation hier toute la soirée et fit l'admiration de tout le monde. Les pois, dont il y avait une grande casserole toute pleine, furent mangés sans qu'il en restât un seul. » (1).

Le récit qui va suivre est trop savoureux, pour que nous songions à y apporter la moindre modification: nous l'empruntons textuellement à une revue de curiosités (2), où l'on ne songerait point à Taller chercher.

A Pépoque où Bonaparte n'était encore qu'un

(1) Lettre du 9 mai 1768, reproduite dans Le duc et la duchesst de Choiseul, par G. Maugras, p. 354.

(2) Intermédiaire, 1888, coi. 3t»4 et suiv.

jeune officier, auquel Tavi^nir souriait plus que la fortune, il avait pour sellier un brave homme du nom de Gagnery, qui était établi dans les environs de la chaussée d'Antin, peut-être bien, si je ne me trompe, dans la rue Chantereine, appelée plus tard rue de la Victoire.

Quand Bonaparte fut nommé général en chef de Texpédition d'Egypte, il vint trouver Gagnery, pour lui commander tout un équipage en rapport avec son nouveau rang. Mais, lui dit-il, je te pié'siens que je n'ai pas d'argent; si tu as confiance en moi, je te paierai au retour de l'expédition. Gagnevy eiit confiance et livra rapidement tout ce que Bonaparte lui demandait. Il y en avait pour une dizaine de mille francs, si mes souvenirs sont exacts.

Bonaparte revint et paya Gagnery, mais il n'oublia pas la preuve de confiance et de foi en lui qu'il en avait reçue, et quand, plus tard, il parvint au pouvoir, il lui fit vendre son établissement et l'attacha à sa personne avec le titre de sellier de V Empereur, C'est en cette qualité qu'il suivit partout Napoléon et qu'il fit toutes les campagnes de l'Empire. Puis, vinrent les revers, et le 28 avril 1814, Napoléon s'embarquait à Fréjus pour l'île d'Elbe. Là, au moment de monter sur le navire qui devait le conduire à l'exil, il fit ses adieux aux fidèles qui l'avaient suivi et leur distribua des souvenirs. Gagnery était là, il n'avait rien reçu : « Et moi, sire, dit-il, vous ne

me donnez rien I — Que veux-tu que je te donne, mon pauvre Gagnery, répondit l'Empereur, je n'ai plus rien. Tiens, veux-tu mon pot de chambre, c'est tout ce qui me reste », et disant cela, il lui jeta le précieux vase, que Gagnery attrapa au vol.

C'était un joli récipient à usage de voiture, de forme oblongue, muni d'une anse en anneau à la partie inférieure et décoré d'un filet d'or, avec l'N surmonté de la couronne impériale, également en or.

Gagnery avait largement de quoi vivre ; il vint se retirer à Essonnes, sur les bords de la rivière de ce nom, dans une propriété appelée la Nacelle, toute voisine de l'île habitée si longtemps par Bernardin de Saint-Pierre, qui y composa, dit-on, le célèbre roman, qu'il intitula des noms de son fils et de sa fille, Paul et Virginie.

C'est dans cette retraite ^ champêtre que le père Gagnery (on l'appelait ainsi dans le pays), vécut de longues années encore, conservant pieusement le souvenir de son Empereur, et contemplant avec respect la chère relique qu'il en avait reçue à Fréjus.

Le précieux vase était placé sous» verre sur un meuble élevé où je l'ai vu bien longtemps. On buvait sec chez le père Gagnery, et, quand il recevait de vieux amis, des intimes, anciens soldats comme lui, la plus grande marque d'estime et d'affection qu'il pût leur donner était de les faire boire dans le pot de chambre de l'Empereur ! Mais, je me hâte de dire que

VAS NECE5ïj*ARIUM 295

cela n'avait lieu qu'aux grands jours, alors qu'on se racontait, avec l'émotion du souvenir, les hauts faits de la grande épopée. Le père Gagnery est mort depuis longtemps déjà; qu'est devenu le vase impérial? je l'ignore; mais, si j'avais le temps de faire une enquête, je retrouverais peut-être cette précieuse relique, car je sais que, lors de la vente qui fut faite après le décès de M. Gagnery, elle fut adjugée, au prix de 20 francs, à quelque amateur de curiosités qui, comme tout le monde dans le pays, en connaissait l'origine.

De Napoléon I«' à Napoléon [II, il n'y a que la distance de l'oncle au neveu. Lors donc que Napoléon III, alors président de la République, visita Bordeaux, la municipalité, comprenant ses devoirs, fit demander à un marchand de porcelaine de fournir le vas necessarium destiné à Napoléon III. Au lieu d'un vulgaire vase en porcelaine, le commerçant en offrit, en prêt, un superbe, orné des attributs impériaux. Après le passage du prince, il le reprit et l'exposa dans son magasin.

Le lendemain, unbonapartiste influent, voulant conserver un souvenir du voyage, l'acheta cent francs ; le commerçant pratique le remplaça par un vase de même forme, qu'il vendit de la même façon à un fana-

tique. Ce fut une rage chez les amateurs; le négociant réalisa un bénéfice considérable et, trois ans après, il était décoré (1).

Encore deux anecdotes réjouissantes pour terminer : d'abord celle-ci, dont nous avons toute raison de ne pas suspecter Torigine.

Lors de l'invasion de Parisien 1815,1e Palais- Royal fat envahi. Un officier étranger se présente chez Véry, le restaurateur en renom, et dit à un de garçons : « Apportez-moi un verre où jamais un Français n'ait bu ! »

Le garçon disparaît, puis au bout d'un assez long temps reparait, tenant à la main un vase d'un usage intime, qu'il place devant le vainqueur attablé, en disant: « Voilà un verre où jamais un Français n'a bu! » Puis il se sauva, sans attendre son pourboire. Rien lui en prit, car le Cosaque lui aurait fait un mauvais parti (2).

Gomme trait final, une dernière anecdote qui a, au moins, un mérite, celui d'être absolument authentique.

Lors du voyage triomphal que fit Gambetta dans son pays natal, en 1880, il logea à un hôtel qui existe encore, croyons-nous, et qui se nomme V Hôtel des A mbassadeurs. Quand il en fut parti, des admirateurs

{l) Intermédiaire (1888), col. 585-586.

(2) La Vie au Palais-Royal, par L. Auge de Lassus, p. 115, Paris, 1904

enthousiastes du tribun se cotisèrent, pour acquérir le vase nocturne qui avait servi à son usage !...

Croyez-vous, après cela, que les Français du vingtième siècle aient une mentalité bien différente des Egyptiens du temps d'Hérodote ?

(D'après une eau-forte de Callot.)

On a dit du peuple romain qu'il fut de tous les peuples le plus entaché de superstition. Au sein de Torgie la plus crapuleuse, les Romains de la décadence ne pensaient qu'à s'assurer si le sort leur était ou non favorable ; si les dieux leur étaient propices ou les menaçaient de leur colère. Du plus fortuné au plus misérable, c'était à qui consulterait les présages, pour leur subordonner les moindres actions de sa vie.

Parmi ces présages, il n'en était pas de plus fâcheux que de prononcer ou [d'entendre des paroles obscènes. « Proférer des paroles obscènes, dit Plante, dans sa comédie de la Casina (la Servante), c'est porter malheur à qui les écoute. »

Les Latins avaient à ce point l'horreur de l'obscénité — en paroles, — qu'ils se fussent gardés de se servir du terme désignant l'instrument que les contemporains de Gicéron appelaient vas urinarium, que nos ancêtres du moyen âge ont traduit par urinai. Il fallait être Martial, c'est-à-dire un satirique à qui l'on

passait toutes ses fantaisies, pour oser écrire le mot d'arina, que Ton remplaçait le plus souvent par une honnête périphrase. C'est pour ce même motif que les convives, — quand une nécessité impérieuse les contraignait à soulager un besoin naturel, — faisaient à Tesclave le signe dont nous avons parlé, ce claquement spécial des doig^ts qui ne devait pas être trop bruyant, afin de ne pas éveiller Tattention des voisins. Encore, en se livrant à l'exercice qu'expriment les mots urinam solvere, faisaient-ils en sorte que le liquide, en tombant sur les parois du vase, produisît un bruit particulier ; si ce bruit ne se produisait pas, on était, à entendre les devins, menacé des pires calamités.

L*urine, que Sénèque ne désigne jamais explicitement et qu'il nomme aqua immunda^ humor obscenus y était matière à présages, selon qu'elle jaillissait roide, sans intermittences, par filet, par saccades ou par nappes. Une évacuation abondante et facile, avant le sacrifice à Vénus, annonçait l'heureux accomplissement de ce sacrifice. Juvénal se moque, en quelque endroit, d'un riche gourmand qui se réjouissait d'entendre le vase d'or sous le jet de son urine (1).

Un écrivain du seizième siècle, dont le livre fut imprimé dans les premières années du dix-septième, parlant des « estranges vices d'Eliogabale », semble faire

(1) Histoire de la Pronlitution, par P. Dufour (Paris, 1851), t. II. ch. XXIII.

une distinction entre le « vaisseau employé au plus vil service de Thomme » et Turinal. Ce mot de vaisseau se retrouve dans un ouvrage du commencement du dix-septième siècle. Voici le passage, extrait des Diverses leçons , de Verdier (Tournon, 1616) :

« Les tables, les couches, les coffres, les sièges et toutes sortes de services propres à sa chambre et cuisine et toute sa maison estoient de fin or, voire jusqu'au vaisseau employé au plus vil service de l'homme... Il n'estoit pas jusques aux urinaux qui ne fussent faits de riches matières précieuses... »

11 semblerait donc que, en ce temps-là, on établissait une distinction entre le vaisseau et l'urinai ; de même, les Romains avaient différents mots pour exprimer le récipient aux urines.

Plaute, dont les comédies reflètent si bien les mœurs de son temps, emploie, entre autres termes, pour désigner le vase en question, ceux de matula, maiella ou encore scaphium : ce dernier surtout destiné aux femmes, qui le dissimulaient aux yeux de l'époux ou de l'amant, en raison de sa forme généralement obscène.

Quant à la matula^ qu'on se figure un énorme bassin de métal, sur l'orifice duquel on pouvait s'asseoir et qui tenait lieu de garde-robe. La maiella^ au contraire, ne servait qu'à des usages portatifs, et n'offrait qu'une médiocre capacité, qu'un bon buveur remplissait plusieurs fois dans le cours d'un souper.

L'on apportait parfois sur la table une statuette d'Hercule arinator, pour détendre les reins et aider à soulager la vessie paresseuse de certains convives ; le manneken-piss de nos bons Belges aurait donc un précurseui\

Du reste, est-il quelque chose de vraiment neuf sous la calotte des cieux? Pas même notre urinai, dont les

D aprèi? un psaiitierdu xiii" siècle, de la Bibliothèque de Douai; reproduit par L. Maetekuisck, Le Genre Satirique dans la peinture flamande i* édit., p. 61.)

vignettes des manuscrits des xiii®, xiy* et xv" siècles nous montrent des échantillons pareils aux nôtres. Seulement, a cette époque, en les fabriquait en verre: lei celui dont il est question dans l'inventaire du duc

de Berry, (daté de 1416) et qui était suspendu — excusez du luxe ! — à quatre chaînettes d'or (1).

C'est encore du même objet qu'il est question dans le passage du Roman du Renart :

Apportez-moi un urinai Et si verrai dedenz le mal

dit Renart, qui contrefait le docteur (2).

Cet urinai était évidemment de verre, le texte qui suit rindique assez :

Lors le prent et au soleil va, L'orinal sus en haut leva; Moult le regarde apertement, Tome et retorne moult souvent (3).

L'urinai n'était pas un vase de verre quelconque; il devait être fait de verre blanc, transparent et arrondi en forme de vessie (/i).

AcTUARius, qui vivait au xii® siècle, et qui composa tout un traité sur les urines (5), entre dans les détails les plus circonstanciés sur les qualités que doit posséder un bon urinai. Il faut, dit-il, qu'il soit « de verre mince et blanc, pour que les couleurs de l'urine

(1) Notice des Emaux du Louvre, p. 418.

(2) .Roman du fienarl, vers 19509 et suivants (treizième siècle).

(3) Dictionnaire du Mobilier, par Viollet-le-Duc, t. II, p.

(4) IsAAC, cité par C. Vieillard, iLrologie et les médecins urologues dans la médecine ancienne (Paris, 1903), p. 157 et suiv.

(5) De judiciis urinarum, lib. I, cap i (Vieillard cilavil.)

m l'urina 303

f s'y voient mieux. Il s'en fait qui ont une teinte verdâtre et qui, pour cela, ne sont point suffisamment transparents: car la transparence décide de la blancheur. »

La forme n'était pas non plus indifférente. « On fait des urinaux de différentes formes, d'où il arrive

;. parfois que le jugement de l'urine est faussé. . . c'est une erreur que de choisir des vases de forme extraor-

V dinaire, comme par exemple, des vases étroits et

' allongés, ou encore dont le fond est large et plat;

* ceux qui n'ont pas le fond plat mais légèrement relevé en cône, sont très convenables, surtout lorsqu'il

r y a lieu de remuer l'urine et d'en recueillir une grande quantité... La forme d'urinal la plus convenable est celle qui ressemble aux coupes dans lesquelles nous

■ buvons [sic]. On les choisira aussi simples que possible et un peu plus grands que nos verres ordinaires, atin qu'ils puissent contenir la quantité d'urine nécessaire à l'examen. »

Plus tard, les urologues feront des recommandations encore plus minutieuses. « Le verre de l'urinai, (écrit Reusner (1), sera transparent comme du cris- ■ tal ou comme le verre de , Venise ; notre verre allemand est trop foncé, c'est pourquoi on se sert le plus souvent de cristal; le médecin doit en avoir plusieurs à sa disposition pour les fournir aux malades. Les

(1) Reu^nf.r. Scholae medicœ de urinis in librum Jodoci Willichii. Amsterdam, 1688.

gens de la campagne préfèrent se servir de vases de terre, parce qu'ils sont moins fragiles... Les urinaux doivent être tenus très propres et si, après avoir été lavés à l'eau bouillante, il reste encore quelque tache, on les nettoiera avec de Teau salée en les remuant doucement.

Pour les préserver de la poussière, il est bon de les enfermer dans des paniers d'osier, munis d'un couvercle, au travers duquel passe une corde assez solide pour les tenir clos pendant le transport. Au fond de ce panier, on mettra un linge fin, pour empêcher qu'ils ne soient trop secoués et ne se brisent contre le panier. C'est à tort qu'on se sert parfois, au lieu de linge, de paille ou de foin, parce qu'ils soutiennent mal l'urinai et ne le maintiennent pas aussi bien à sa place. Les mêmes précautions doivent être prises au regard du linge qui bouche Turinal et préserve son contenu des injures de l'air. Il est indispensable, en effet, que l'urine ne soit exposée ni au froid, ni au vent, pour qu'elle ne se trouble pas ou qu'elle ne gèle. »

Nous voilà renseignés sur l'usage de ce panier, qu'on voit figurer sur la plupart des images d'urologues ou d'uromantes, et qui a dû vous intriguer comme il nous a intrigué nous-même. Cet accessoire servait, en réalité, à deux fins : à transporter l'urinai chez le médecin, et à préserver, des rayons solaires, du froid ou des corps étrangers, son contenu.

L'urinai et son panier avaient une autre destination. Certains « devins d'urines » les suspendaient

CIlKZ l'uuomante.

(Extrait de l'Uortus Sanilalis, 1498.)

devant leur maison en guise d'enseigne: c'étaient comme les armes parlantes de la profession. D'aucuns faisaient peindre leur portrait au-dessus de leur porte, ou plaçaient à l'entrée une table de bois,

percée de trous, dans lesquels étaient placés des urinaux remplis d'urine (1).

On se doute que tous n*observaient pas les prescriptions de propreté que les médecins édictaient. A la campagne notamment, et parmi le bas peuple, on conservait Turine dans n'importe quel vase, et on ne s'inquiétait presque jamais de nettoyer celui-ci ; pas plus qu'on ne se préoccupait de savoir ce qu'il avait contenu avant de servir de récipient au liquide qu'on soumettait à l'examen du médecin urologue. « J'ai souvent vu, écrit un praticien du seizième siècle, les urinaux de ces charlatans uroscopes aussi couverts de poussière et de fumée, que s'ils étaient restés toute une année suspendus dans la cheminée, ce qui ne les empêchait pas de s'en servir pour examiner les urines, ou même d'employer d'autres vases à cet usage, si ceux-ci leur faisaient défaut. (2) »

Un médecin de la ville d'Utrecht (3.) recommande que les urinaux n'aient contenu ni huile, ni vinaigre, ni bière, ni eau-de-vie : ce qui prouve que la recommandation n'était pas superflue .

(1) FoRESTUS, De incerlo fallaci urinarum Judicto, quo uromanies ad perniciem maltorum segrotantium utunlur : et qualia un sint obseruanda, tum prœstanda, qui recte de urinis sit judicaris, libri très. Lugd. Batav., 1589.

(2) FoRESTUs, op. cil.

(3) GuLiELMi Strateni, Dlspulaliones medicœ de erroribus popularibus, disp. II, de fallaci urinarum Judiçlo.

L UHIISAL 307

L'importance que Ton attribuait à la connaissance des urines est suffisamment attestée par ce fait, que Turinal fut souvent choisi comme l'accessoire symbolique d'un des patrons de la médecine, saint Damien. Si les artistes ont donné à saint Damien un urinai pour symbole, c'est qu'à leurs yeux on ne pouvait être bon médecin sans connaître^ à fond l'examen des urines (1).

L'urinai, il est vrai, n'a pas toujours été choisi comme symbole de la profession médicale, qu'exerçait saint Damien. Dans les plus anciennes figurations qui appartiennent à l'école italienne, le saint tient à la main soit une pince, soit une boîte à pilules et à poudres médicamenteuses, exemple : la peinture de Lorenzodi Ricci (1350-1427), au Musée des OU fices, à Florence (2).

On connaît le proverbe latin :

Siercus et urina medici sunt prandia prima. C'est dans Turine que nos ancêtres professionnels cherchaient tout d'abord la cause des maux dont se plaignaient leurs trop crédules clients. Confor-

(1) Archive» généraha ffp pué^eçine^ Piai-JHJn 1?0Q.

(2) Cf. Lei Urologues, p^r Henri M« «of

mément à l'aphorisme hippocratique, que « les urines font préjuger les crises faciles ou difficiles, les maladies courtes ou longues », ils étaient convaincus que le liquide sécrété par les reins était le miroir de Torganisme. Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de notre art (au douzième siècle (1) , pour fixer une date), une consultation médicale commence toujours par l'examen du pouls et l'inspection de l'urine.

« Lorsque tu seras appelé près d'un malade, recommande Bernard de Gordon a ceux qui veulent pratiquer l'art médical, commence par lui toucher le pouls, puis considère l'urinai et fais ensuite parler le patient ; tu connaîtras ainsi l'état de ses forces et tu pourras ensuite mieux juger l'urine (2). »

Au point de vue séméiologique, le pouls et l'urine avaient des significations qui leur étaient propres : pour les médecins du moyen âge, le pouls montre l'état du cœur et le fonctionnement des voies respiratoires ; l'urine atteste l'état du foie et des organes qui en dépendent. Il y avait, en outre, à tenir compte de la nature des déjections, de l'aspect du visage, de la position générale du corps, etc.

La science des urines était, pour certains (3), « plus

(1) V. le traité salernitain De Advenlu medici ad asgrolum.

(2) Lilium medicinœ (Francofurti, 1617), p. 1136. Le Lilium medicinœ est du commencement du quatorzième siècle, mais on en fit de nombreuses éditions subséquentes.

(3) AcTUAHius, pour n'en citer qu'un.

L URINAI. bll

sûre et plus rapide que celle du pouls, car elle place tout sous nos yeux, tandis que l'autre subordonne tout au toucher. Or, il semble bien qu'il soit plus facile de juger sur ce qu'on voit que d'après ce qu'on palpe. »

L'urine tenait aussi le premier rang pour tout ce qui touche au fbie, aux veines ou aux humeurs. Non seulement on pouvait connaître, par elle, le tempérament de chacun, mais encore savoir s'il était coléreux, téméraire, voire même inconstant ! D'aucuns se flattaient, à la seule inspection de l'urine, de juger si une jeune fille avait encore... sa virginité : il y a tel passage de Brantôme dans ses Dames galantes^ qui est on ne peut plus explicite à ce sujet.

L'uroscopie avait également le privilège de déceler la conception à ses débuts. Ainsi le moine dominicain Jérôme Savonarole, le prédicateur italien que rendirent célèbre ses luttes contre les Médicis et le pape Alexandre VI, et qui fut brûlé vif à Florence enl/i98, avait signalé la kyestéine dans l'urine (ou plutôt sur Turine) des femmes enceintes.

« Ce signe réel — quoique non pathognomonique, ni constant, écrit le docteur Bouchacourt (1), devait être recherché sans doute à jour frisant, et il devait donner lieu à maintes discussions entre urologues,

^1) De la grossesse dans larl. Br. in-8

Aussi a-t-on été plus loin dans les tentatives de diagnostic de la grossesse par l'examen des urines, en recherchant dans Turinal, non plus seulement la pellicule irisée, mais le principe même de la vie, le diminutif d'homme, en un mot Vhomunculus. La fabrication de l'homme in vitro n'a-t-elle pas été, avec la recherche de la pierre philo^phale, une de ces chimères qui ont hanté nombre de cerveaux du moyen âge ? »

Beaucoup de tableaux, de l'école hollandaise notamment, représentent des femmes enceintes ou même en plein travail d'accouchement ; toujours s'observe au premier plan le réservoir aux urines, que le médecin tient parfois à la main, l'élevant vers la lumière, aiîn d'y découvrir « le corps du délit ». Le plus souvent la jeune femme et plus encore la jeune lille attend anxieusement que l'homme de l'art ait prononcé son arrêt.

Ne se trompaient-ils jamais, ces uromantes, nous n'en jurerions pas, d'autant qu'on ne se gênait guère pour leur tendre des pièges ; mais ils n'étaient jamais embarrassés et avaient plus d'un tour dans leur gibecière. Il était bien rare qu'ils n'eussent pas le dernier mot. Il est juste de dire qu'on posait souvent à l'urologue des questions telles que, à moins d'user de ruse, il lui eût été impossible d'y répondre.

MKbKf.iN TATANI LE POULS d'lNE MALAIjE ; ON ACCORDE, A CETTE ÉPOQUE, DEJA MOINS d'importance a l'examen DES URINES.

(D'après Jean Steen : Musée d'Amsterdam.)

314 MOtUIiS INTI.MDS DU PASSE

On ne saurait être surpris que les charlatans aient eu de bonne heure matière à exercer leur industrie. Le nombre fut incalculable d'imposteurs et de bateleurs qui s'improvisèrent « médecins d'urines ». Ils sévirent surtout aux seizième et dix-septième siècles, priacipalement en Allemagne. Nous ne passerons pas en revue toute cette légion d'empiriques; nous nous contenterons de reproduire la « réclame » d'un de ces charlatans qui pratiquait dans le pays chartrain. Nous devons la connaissance de ce curieux document à M. Ad. Lecocq, qui Ta reproduit dans un de ses attachants opuscules (1).

Le sieur Capelle de Vermant, physicien-botaniste, autour d'une collection de 1200 plantes, et démonstrateur des urines à Paris et à Versailles, où il s'est distingué, l'espace de vingt ans, par une infinité d'expériences, offre les secours les plus sûrs, dont il est possesseur, pour les maladies qu'il démontre par l'analyse qu'il fait des urines. Sa demeure est à Chartres chez le sieur Debosve, tap)issier, rue du Bois-Merrain, où il donne des consultations depuis neuf heures du malin jusqu'à midi, au prix de 2i sols, et depuis midi jusqu'à deux heures, il donnera aux pauvres des consultations gratis.

Ce physicien-botaniste n'a omis qu'un point : c'est

il) Empiriques, somnambules et rebouteurs beaucerons, p. 30.

os —

Page 1