LES LATRINES A DEUX SIEGES, DE TIMGAD
dalles percées, et, en avant du trou, une dépression en forme de cuiller pour l'écoulement des urines.
Pendant la période gallo-romaine, les monuments et les maisons particulières dans les Gaules durent être pourvues de latrines : on en a retrouvé des vestiges dans les arènes de Nîmes. A en juger par ce qui nous reste, ces arènes devaient contenir un nombre considérable de latrines; on a fait justement remarquer l'heureuse disposition de ces accessoires,
(1) Caonat, Lambèse (1893).
%2 MOîCl ns INTIMES DU PASSÉ
sur les escaliers qui communiquaient des galeries aux gradins. Si Ton compare aux arènes de Nimes les théâtres de nos jours, qui, pour la plupart, n'ont ni dégagements suffisants, ni latrines, on ne peut que s'associer à la judicieuse réflexion de M. Liger, qui trouve qu'en cela, comme sur bien d'autres points, nous sommes loin d'avoir l'esprit pratique des Romains.
C'est également à Nîmes que le général Pothier a découvert, dans les ruines d'une maison romaine, une latrine contiguë à la cuisine, dont la fosse était sans cesse lavée par les eaux courantes (1).
On sait qu'on a relevé en Gaule l'existence d'un grand nombre de puits, dits puits funéraires; or, d'après une opinion autorisée (2), les prétendus puits ne seraient autre chose que des fosses d'aisance. Beaucoup de ces puits étaient de simples trous, dans lesquels on jetait les vidanges. Quand ils étaient pleins, on les recouvrait et on en creusait d'autres; ce qui explique leur nombre relativement considérable.
« Les lieux d'aisance étaient très bien compris chez nos ancêtres gallo-romains, nous écrivait naguère le docteur Bougon. On disait déjà aller à la
(1) Mém. de FAcad. de Ntmes, 7» série, t. XI (1888), p. 16.
(2) LiKVRE, les Fosses gallo-romaines de Jarnac et les puits funéraires (Extr. du Bull, de la Soc. hisl. et arcfi. de la Charente, 1883).
selle^ absolument comme aujourd'hui. On disait mieux encore : Sellulam, aller sur la sellette. On ne se douterait jamais dans quel auteur nous avons découvert cette perle : c'est dans la Vie des saints, au cours du récit des persécutions dont Sidoine Apollinaire fut victime, sous le règne d'Enric, roi des Wisigoths, d'abord gendre de l'empereur Avitus, puis évêque de Glermont en Auvergne, et sous la plume de notre grand chroniqueur, saint Grégoire de Tours.
« Deux renégats, voulant faire leur cour au roi en question, plongé dans le schisme d'Arius, cherchaient à évincer le saint évêque de son siège épiscopal, dans sa vieillesse. L'un d'eux, pris d'un pressant besoin, exhala son dernier souffle en allant à la selle.
Grand Crepitus, daigne accorder ma lyre! « Ingressus autem in secessum suum, dum ventrem purgare nititur, spiritum exhalavit : on vit voler son âme sur la chaise percée. »
Mais poursuivons la lecture de l'épître de notre docte confrère :
« Reperit dominum super sellulam secessus defunctum ». « Le serviteur trouva son maître mort, sur la sellette du petit réduit (1). »
(1) Le serviteur n'était pas ioin de là, car il était d'usage, à l'époque, de se faire accompagner, lorsqu'on se rendait au cabinet, par un de ses valets, tenant un flambeau à la main. Cet
Secessus^ lieu retiré, écarté, buen retiro, n'est-ce pas un plus joli nom que ceux que nous avons en français ? On pourrait le rendre ipar petit écart, petit local. Le mot la seille n'est donc pour rien dans l'expression « aller à selle » ; sella, sellula, c'est aller sur le siège et non sur le seau (de toilette), bien que l'un et l'autre se dit ou se disent. Nous allions oublier un détail intéressant : quand on trouva l'apostat mort sur la sellette, sellula, on dut écarter, pour le voir, une grande portière, elevato vélo ostii, qui fermait l'entrée de ce petit réduit, à la place de nos verrous. L'emploi de cette lourde portière offrait bien des avantages, sans avoir l'inconvénient de nos verrous qui se ferment en dedans, si préjudiciables aux personnes qui se sentent étourdies et perdent connaissance quand elles siègent sur le trône en cuvette... »
Il n'y a décidément plus rien de neuf sous le soleil. Les « chalets de nécessité » eux-mêmes portaient déjà ce nom, singulièrement suggestif, au sixième siècle, sans doute depuis déjà un temps indéfini. On disait seulement les « lieux de nécessité », loca neçessaria; ce qui était plutôt un pléonasme, un seul
usage était encore pratiqué bien plus tard, car il en est question dans les Cent nouvelles nouvelles. Dans des Mémoires, écrits vers 1545, il est parlé d'un chevalier du roi, logé à Rouen, à l'hôtel du Cheval-Blanc, lequel va aux privés avec un domestique de l'hôtel. Par fâcheuse rencontre, tous deux tombent dans lesdits privés et « furent tous deux noiez à l'ordure. » Revue rélrospeclii^ normande, par André Pottier, 1842.
de ces mots exprimant déjà suffisamment ce que l'on voulait dire. Mais le vrai nom distingué, pour exprimer ce petit local, du temps des Gallo-Romains, c'était secessuSy le « petit réduit ».
S'il est désormais hors de conteste que, au sixième siècle, il existait des lieux retirés ou latrines dans les maisons particulières, il est moins prouvé que les sièges antiques en porphyre, conservés au musée du Louvre et qu'on suppose dater du neuvième siècle, étaient bien des chaises percées {sellœ familiares). Ces chaises n'étaient-elles pas plutôt des sortes de bidets à l'antique ? Leur présence dans les thermes inclinerait à le supposer.
Il est certain, toutefois, qu'à cette même époque, c'est-à-dire sous Charlemagne, les monastères étaient pourvus de latrines, généralement placées dans des bâtiments particuliers et isolés, auxquels on communiquait par des passages couverts : le plan de l'abbaye de Saint-Gall offre un exemple de cette disposition Dans le plan de Saint-Gall, le bâtiment est carré ; une série de sièges [sedllia) occupe la partie méridionale de la pièce, qui est très vaste; à l'angle oriental est figurée la lampe (lucerna) qui brûlait toute la nuit. On lit dans le couloir d'arrivée : Exilas ad necessarium (1). Tous les bâtiments prin-
(1, Whaiil^Esoin, Inlroducl ion à Varchileclure monastique.
cipaux de l'abbaye, rinfinnerie, la maison des novices, les pavillons des hôtes, les écoles, cuisines, etc., étaient pourvus de necessaria.
Le dixième siècle ne nous a laissé aucun renseignement sur les latrines ni sur les réceptacles stercoraires; le seul document que nous possédions est dans les Annales bénédictines de 996, où nous lisons qu'à cette époque, l'usage des anitergia était très répandu et que les religieux de l'ordre de saint Benoit ne pouvaient se passer de cet accessoire (1).
Les fouilles de la Cité, à Paris, ont permis de reconnaître qu'il existait, au onzième siècle, des trous murés à fond perdu, à l'intérieur de certaines propriétés, et qui devaient être destinés à recevoir des matières fécales. Il est à remarquer que ces réceptacles étaient établis en dehors de l'habitation.
Il n'en allait pas de même dans les établissements monastiques : le logis des hôtes, à l'abbaye de Gluny, se composait de deux quartiers, pour les deux sexes; dans chaque quartier, les lits n'étaient séparés que par des cloisons ou par des courtines, mais le nombre des latrines était égal à celui des lits (2).
A Gluny, il n'y avait pas moins de ZiO sièges, dont
(1) Flodoasd, liv. II, chap. XIX, cité par La Bédollière, Mœurs et vie privée des Français, II, 211.
(2) Enlart, Manuel d'Archéologie française, t. II (Architecture civile et niililnirc), p. ftS.
LA PROPRKTE DE LA MAISON 3o7
trente dans le quartier des hommes et dix dans celui des femmes. Dans d'autres monastères, les latrines étaient placées à distance des autres bâtiments, auxquels les rattachait un long couloir, et au-dessus d'un cours d'eau : elles étaient ainsi disposées à Tabbaye de Maubuisson, dans l'Oise.
Le plan du prieuré de Ganterbury nous montre les sièges des latrines placés dans toute la longueur du bâtiment, contre les murs intérieurs.
Le plus ordinairement les necessaria étaient situés non loin des dortoirs. A Tabbaye de Pont-Levoy (Loir-et-Cher), les latrines communiquaient avec le dortoir par une galerie couverte et vitrée formée par un pont. A Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, elles avaient une disposition analogue. Singularité à noter, elles étaient ornées, parfois, de figures allégoriques dont le sujet n'était nullement en rapport avec la destination des lieux.
Les châteaux féodaux contenaient aussi des latrines, ainsi qu'on peut le constater, dès le douzième siècle. Si les châteaux du moyen-âge, écrit VioUetle-Duc (l), ne présentaient pas des façades arrangées par belle symétrie, des colonnades et des frontons, ils possédaient des latrineè pour les nobles seigneurs
(1) Dicl. cTArchilecture, art. Latrines^ t. VI, p. 1G4.
368 MfyKURS INTIMES DU PASSE
comme pour la garnison et les valets ; ils en possédaient autant qu'il en fallait et très bien disposées
A Goucy, les tours et le donjon, du commencement du treizième siècle, ont des latrines à chaque étage, construites de manière à éviter l'odeur et tous les inconvénients attachés à cette nécessité. Les latrines du donjon s'épanchent dans une fosse large, bien construite, et dont la vidange pouvait se faire sans incommoder les habitants. Quant aux latrines des tours, elles étaient établies dans les angles rentrants formés par la rencontre de ces tours et les courtines et rejetaient les matières au dehors dans Tescarpement boisé qui entoure le château.
Dans le château de Marcoussy, de la même date, les latrines étaient dans l'épaisseur des murs, et les matières tombaient dans une fosse voûtée en ogive, situçe au-dessous du sol (1).
A cette époque (treizième siècle), il y avait, comme de nos jours, des gens sans vergogne, qui ne se gênaient nullement pour souiller les églises, en dépit de toutes les prescriptions édictées à ce sujet. Un règlement du chapitre de la Collégiale de Saint- Quentin, de l'année 1246, contient, à ce sujet, les
(1) Dans un château datant du douzième siècle, le château de Landsper^ (Bas-Rhin), on à retrouvé intacte une latrine dont le constructeur avait pris la précaution de placer une dalle de champ, descendant en cojitre-bas des deux corbeaux latéraux, alin de masquer complètement les jambes de la personne assise sur le siège, composé d'une simple dalle trouée. (V.- le-D
lignes suivantes : Ne ribaldi juxlas portas ecclesise vel parieles ejus minganl. (Défense aux ribauds d'uriner contre les portes ou les murailles de l'église) (1).
Dès le commencement du quatorzième siècle, il y avait déjà des latrines dans les habitations rurales, ainsi qu'en témoigne un manuscrit de 1301, cité par M. Léopold Delisle (2). Les bordiers ou paysans normands étaient tenus de curer Tétang et les latrines du manoir.
Ce qui distingue les latrines des monastères, au quatorzième siècle, de celles des siècles précédents, c'est qu'elles ne sont plus établies autour des murs d'une salle, mais disposées sur deux rangs au milieu de la pièce ; et au lieu d'être uniformément isolées dans des édifices particuliers, elles sont construites dans des bâtiments attenant au cloître.
Dans les monastères de cette époque, les latrines étaient placées en encorbellement sur les murailles extérieures, comme cela se faisait dans les enceintes militaires (3).
Dans les châteaux devant contenir une forte gar-
(1) Cf. Arlh. DiNAUX, Sociétés badines^ chantantes, etc. (Paris, 1867), l. II, p. 168.
(2) Elude sur la condition de la classe agricole, p. 16, n., édition Champion, 1903.
(3) Lënoir, loe. cil.
nison, les latrines, vastes en proportion (4), étaient placées dans une tour et un bâtiment séparés, comme au château de Pierrefonds, dont la construction remonte à 1/iOO. Dans ce château, les latrines du grand logis seigneurial ou donjon étaient disposées, avec un soin extrême, dans une partie étroite des bâtiments recevant de l'air de deux côtés^ isolées et ouvrant les fenêtres des cabinets au nord(2). Ces précautions minutieuses, apportées à la construction de ces parties importantes des habitations, vont faire place, au seizième siècle, à une négligence incroyable (3).
(1) Il en reste des vestiges au château de Coucy, de Chavigny en Poitou, de Langley dans le Norlhumberland, de Marcoussy, dont nous avons parlé plus haut.
(2) VlOLLET-LE-DuC, Op. Cit., t. VI, p. 167.
(3) Il convient cependant de dire que, bien avant le seizième siècle, plusieurs châteaux et palais ne contenaient ni fosses, ni lieux d'aisance. Versailles et Fontainebleau, pour ne citer que ces deux, en furent longtemps dépourvus. La galerie aboutissant, au château d'Amboise, à la porte où Charles VIII vint se fracasser la tête, était, au dire de Commines, « le plus déshonnèle lieu du château : chacun y faisait librement ses nécessités ». Les résidences royales de la Loire^ par Jules Loise- LEUR (Paris, 1863). Au Louvre même, dans la seconde moitié du quatorzième siècle, on avait peine à défendre les abords du palais des souillures des passants. Et pour ne pas être accusé d'avancer la moindre assertion sans preuve, voici un extrait d'un compte des dépenses du vieux Louvre daté de 1361 : il y est dit qu'il sera « délivré à Thomas DuBUissoN,paintre, pour avoir faict plusieurs croix de painture vermeille, outre la grande viz neuve (le grand escalier neuf) du Louvre, l'uisserie des jardins et autres lieux en la cour d'iceluy, pour la défense de ceux qui y faisoient leur retraict pour pisser; par marché fait xxvï
Les personnages de distinction, qui possédaient des chaises percées dans leurs garde-robes, pouvaient à la rigueur se passer de latrines (1). Quand celles-ci existaient, il était rare qu'il y en eût plus d'une par maison, quelle qu'en fut l'importance. On les éclairait avec des chandelles en résine appelées oribus (2).
Une description que donne un poète du temps témoigne que les privés de cette époque ressemblaient beaucoup aux nôtres. Elle vaut d'être reproduite pour son originalité et sa précision. Elle est due à Gilles CoRROZET, qui a fait figurer la chambre secrèle ou retraict dans ses Blasons domesliques^ conlenanl la décoration d'une maison honnesie et du mesnage estant en icelle. Voici cette description :
8. p. (26 sous pariais) ». Inlermédlaire, 1877, col. 300. On supposait que le respect dû aux croix retiendrait les gens qui Kaliisaient le logis du Roi. Le moindre règlement de police, punissant de l'amende ou d'une peine corporelle les infractions commises, eûl, sans doute, été plus efficace.
(1) Au seizième siècle, le mot lalrine était d'un emploi courant, comme celui de relraicl, même en poésie. Dans la Légende joyeuse de Pierre Faifeu (1532), on lit :
Faignant aller au relraict et latrines Aussi dire les vesprcs ou malmes, etc.
(2) LiGER, p. 81. On peut voir, dans le /)ecamJro;?, de la Bibliothèque de l'Arsenal, une curieuse miniature, représentant des latrines au quinzième siècle (Cf. IIavard, III, col. 267).
3"2 MOF.uHs iNTnins nu passé
Relraicl de grand commodité Soit aux champs ou en la cilé; Relraicl auquel personne n'entre.
Si ce n'esl pour purger son ventre ; Relraicl de grande dignité.
Où te c... sied en majesté; Relraicl qu'on n'ose descouvrir, Ny le dessus du siège ouvrir , De peur, affln que je ne menle.
Que le fort parfum ne s'esvente; Relraicl où Von se sent à l'aise, Il vaut bien mieux que je me taise Qu'empuantir de les senteurs Le lecteur et les auditeurs.
Disons, en passant, qu'on désignait alors indifféremment le « petit local » que vous savez, par les mots de relraicl ou encore privés^ lieux secrets, chambre secrète, chambre courtoise, chambre basse : on disait aller à la chambre ou aux chambres, comme nous disons aujourd'hui aller au cabinet [i).
Une mauvaiseinterprétationa pu seule laissercroire que les « privés » étaient communs à Paris, au temps de la Renaissance (2). Lestoile écrit que le 14 dé-
(1) Alf. Franklin, l'Hygiène, Appendice.
(2) Les preuves abondent en faveur de la thèse contraire. Une Ordonnance royale, du 26 août 1531, enjoignait aux habitants de Paris, «pour éviter le dangier de la peste», d'établir dans chaque maison des «fosses de retraict». Nouvelles ordonnances en 1533, sous peine, aux contrevenants, de saisir les loyers ; puis en 1539, ce qui semble attester que les « prives » n'étaient pas encore généralisés. En province, ce devait être pire
cembre 1599, « y eut une garce pendue à la place Maubert, qui avoit jeté son enfant dans les privés, chose asses commune à Paris. » C'était évidemment l'infanticide, la chose commune, et non les privés (1).
Voici un passage d'un contemporain qui va remettre les choses au point : « Quant à l'endroit de la maison qui n'est pas honneste à nommer et toutefois y est nécessaire,— écrit Henri Estienne(2), — ils (nos prédécesseurs) le mettoient à la vue d'un chacun et comme en parade » ; mais un peu plus tard, on relégua les « privez » au grenier (3).
— «Où sont les privez? demande indiscrètement
encore. On sait qu'autrefois, les prêtres avaient l'habitude de consigner sur leurs registres, pèle mêle avec les actes de l'état civil, des événements publics locaux, ou même des impressions personnelles. Sur l'un de ces registres, datant de 1595, on voit mentionné un remède spirituel contre la peste^ qui sévissait alors dans le Blcsois. Dans certaines paroisses, telles que Sambin, Chouzy-sous-Blois, on avait pris des mesures énergiques de police sanitaire, entre autres celle-ci, qui enjoignait « à tous les propriétaires des maisons sans privés, d'en faire faire d'ici à quinze jours ; sinon, l'autorité saisira les loyers de ces maisons, pour les employer à en établir au plus tôt». Revue des Sociétés savantes^ 1874, premier semestre, p. 515.
(1) Un autre passage du Journal de Pierre de lEstoile (t. II, 72) nous apprend qu'au commencement de juillet 1582, le sieur Ribier de Villebrosse, qui demeurait à Paris, près de régli^e Saint-Paul, «fust tué par son valet sur les neuf heures du soir» comme il revenoit du privé et traversoit sa cour pour gagner son lit .
(2) Apologie pour Hérodote, t. H (édition Ristelhuber), p. 1.34.
(3) Dans nombre de maisons ils étaient dans une cour ; il en était ainsi chez le chirurgien Ambroise Paré (Cf. Ambroise Paré, par le D' Le Paulmii:» ; Paris, 1885, p. 317 et suiv.).
Joconde — « Là haut, au grenier, nous avons une latrine publique (commune), de peur de la mauvaise odeur, car mon maistre use, es chambres, de pots, de terrines et de vases», c'est-à-dire de chaises percées. Le maître de la maison avait, en effet, pour lui, à son étage et dans sa garde-robe ou sa chambre, une chaise percée (1), recouverte d'une housse, ou d'un dais en étoffe, pareils à l'ensemble du mobilier.
Ce mobilier est, en général, assez sommaire. Il est des meubles, en particulier, que l'on n'y rencontre guère : ce sont les meubles de toilette. Dans quelques garde-robes attenantes aux chambres, il y a bien des « chaises de nécessité, chaires secrètes, chaires à pisser »; mais bassins et aiguières, correspondant à nos cuvettes et pots à eau, n'apparaissent que très rarement, et cela nous laisserait rêveurs sur les habitudes de propreté de nos ancêtres, si nous .l'étions édifiés sur elles par ailleurs (2).
A la campagne, chaque chambre avait ses « privez » ; au galetas étaient relégués les « privez » communs pour les serviteurs, et « d'autres pour les servantes, avec leur montée spéciale pour l'honnes-
(1) En entrant dans la garde-robe, nous y voyons d'abord « une chaise percez », puis plusieurs bahuts fermant à clé (M'» de Belleval, Nos Pères, p. 228.)
(2) Gentilshommes campagnards, par P. de Vais^tère, p. 82.
LA PROPHETh; DE LA MAISON
teté (1) ». On était très fier, en général, de posséder des retraits chez soi, mais on s'en servait le moins possible (2).
Le peuple se soulageait dans les cours, les passages, les rues (3); quant aux personnes de qualité, elles usaient de la chaise percée, quand il y en avait à leur portée. Etait-on hors de chez soi, on ne se croyait plus tenu à aucun soin de propreté.
En 1606, on dut faire faire, à son de trompe, une défense en vertu de laquelle, « de par le roi et Mgr le Dauphin,il était enjointe toutes personnes, de quelque qualité, condition ou nation que ce fût, de n'avoir à faire leurs ordures dans l'enclos du château (le Louvre), sinon aux lieux destinés pour ce faire, à peine d'un quart d'écu d'amende, applicable une moitié aux pauvres et l'autre au dénonciateur des infractions ; ou, à faute de ne la pouvoir payer, de tenir prison au pain et à l'eau pour l'espace de vingt-quatre heures. » Le jour même où cet édit était rendu, après le souper, Mlle d'Agre surprenait le Dauphin en train de p... contre la muraille de la chambre basse où il était.
— « Eh ! Monsieur, dit-elle, je vous y prends I Vous payerez un quart d'écu ; » il se trouve surpris,
(1) Ed. Boxnapfé, Eludes sur la vie privée de la Renaissance^ p. 120.
(2) V. dans les Hislorielles de Tallemant des Réaux (t. II. 284), l'amusante anecdote dont Voiture fut le héros.
(3) Cf. la Chronique scandaleuse ou Paris ridicule^ de Claude Le Petit.
rougit, ne sait que dire, se reconnaissant avoir contrevenu (1). »
A cette époque, les mœurs du temps, mélange disparate d'extrême raffinement et d'extrême grossièreté, faisaient de l'intérieur du Louvre l'un des lieux du monde les plus bruyants et les plus malpropres (2). On entrait chez le roi de France comme dans un moulin ; une cohue tapageuse emplissait son palais du matin au soir, et l'usage était de ne pas se gêner dans les lieux publics. Le flot montant et descendant des courtisans, des gens d'affaires, des soldats, des provinciaux, des fournisseurs et des domestiques considérait les escaliers, les salons, les corridors, le derrière des portes, comme des endroits propices au soulagement de la nature (3)
M. Franklin a retrouvé une pièce curieuse, que
(1) Journal d'Héroard, t. I, p. 204.
(2) Les pays voisins n'avaient rien à nous envier sous ce rapport. En Angleterre, au seizième siècle, une immense cuve, adossée au par/erre, était le réceptacle commun où chacun venait épancher son trop-plein. Ces tonneaux immondes étaient en usage dans le palais même de la reine. Sir John Harrington, qui parla de les remplacer par quelque invention plus décente, paya cher son audace et son souci de la propreté : Elisabeth l'exila dans ses terres, pour avoir osé dévoiler l'existence du privé de son palais (V. Caractères et Paysages, par Philarète Chasles ; Paris, 1833, p. 233).
(3) Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1899, p. 247.
• c'est une allée ou des gens vont satisfaire a des besoins pressants.
OCAND vous soutirez DE CHEZ VOUS, MESDAMES, FEHMEZ LES YEUX, RELEVEZ VOTRE ROBE ET FLEUREZ VOTRE FLACON. >'
(Composition de Duncker, pour le Tableau de Paris, de Mercier ; commuuic^ué par M. John Grand-Carteret.)
378 MOFUnS INTIMES DU PASSIi
son étendue ne nous permet malheureusement pas de reproduire en entier; elle paraît remonter à 1670 et émet pour la première fois l'idée d'établir dans la ville des cabinets d'aisances à l'usage du public : c'est une pétition adressée à Louis XIV, par un aspirant concessionnaire, qui sollicite la permission d'introduire, à certaines conditio\is, un peu d'hygiène dans la demeure royale :
«... Aux environs du Louvre, écrit le pétitionnaire, en plusieurs endroits de la cour et sur les grands degrés, dans les allées d'en haut, derrière les portes et presque partout, on y voit mille ordures, on y sent mille puanteurs insupportables, causées par les nécessités naturelles que chacun y va faire tous les jours, tant ceux qui sont logés dans le Louvre que ceux qui y fréquentent ordinairement et qui le traversent... Dans la ville, plusieurs endroits sont aussi infectés de ces mêmes ordures... Au Palais, le même inconvénient arrive, comme dans un lieu qui est ordinairement rempli de toutes sortes de personnages, qui font leurs nécessités en plusieurs endroits dudit palais, ce qui peut aussi beaucoup nuire en temps de peste, même à messieurs du Parlement. »
Pour remédier à ces inconvénients, l'auteur de la pétition demandait la permission « d'établir et faire établir dans le Louvre, au Palais et dans tous les endroits de la ville et faubourgs de Paris où il sera nécessaire, tel nombre de chaises percées qu'il jugera
LA PROl^RblTÉ DE LA MAISON 379
à propos, OÙ chacun pourra aller faire ses nécessités naturelles, en donnant amiablement quelque reconnaissance, et les pauvres pour rien (sic). »
Le projet entrait ensuite dans le détail le plus minutieux, quanta rétablissement des chaises dans le Louvre, à leur emphicement, à leur nombre, au mode de rétribution de leurs servants. Qu'en advint-il? On ne sait. Cette entreprise eût pourtant mérité d'être encouragée.
Le palais de Fontainebleau n'était pas mieux partagé que le Louvre, sous le rapport des « commodités » (1) : certaine lettre de la duchesse d'Orléans à l'électrice de Hanovre, pleine d'expressions orduriores (2), suffit à nous renseigner sur ce point. Le 9 mars 1664, Louis XIV avait dû rendre une ordonnance enjoignant aux voisins du château de Fontainebleau de guetter ceux qui déposaient des ordures autour de la résidence royale ; en les dénonçant, ils avaient droit à la moitié de l'amende à laquelle on condamnait les délinquants ; si ceux-ci récidivaient, ils étaient passibles de la prison (3).
(1) « On appelle aussi commoditez dans une maison, ou aisemenls, les lieux où on va se descharger le ventre. » Fure- TiÈRE, Diclionnaire, au mot Commodités.
(2) Ceux qui seraient curieux de la lire in extenso pourront satisfaire leur curiosité en ouvrant la Correspondance complète de Madame^ édition "G. Brunet (Paris, Charpentier, 1855), t. II, p. 386 et suiv.
(3) Cf. Almanach historique de Seine-et-Marne pour \Wd'y\ Meaux, Le Blondel.
Gomme les résidences royales, les salles de spectacles n'avaient pas, encore au grand siècle, de locaux spéciaux, ainsi qu'en fait foi une plaisante anecdote, rapportée par Bussy-Rabutin (1). Les dames de Sault, de la Trémoille et la marquise de la Ferté, étant allées à la Comédie après avoir fait la débauche, furent toutes trois pressées par un besoin qu'elles satisfirent dans la loge où elles se trouvaient ; puis, importunées par la mauvaise odeur, elles prirent les excréments et les jetèrent dans le parterre Ceux qui s'y trouvaient accablèrent d'injures les impudentes, qui furent obligées de se retirer.
Vers la même époque, il était du meilleur ton de priser des matières fécales desséchées et mises en poudre (2) : tout le monde sait l'histoire de Bassompierre, ouvrant sa tabatière pour offrir de la poud nette à la reine!...
Sous la Régence, le palais de Versailles est toujours dépourvu de latrines, comme sous le précédent règne. « Aération, propreté, surveillance,, trois choses également impossibles, écrit un historien (3). Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, passages, escaliers dérobés, les petites cours
(1) Mémoires, t. II, p. 199.
(2) DulAure, Hiatoire de Paris, t. VII, p. 262, édition de 1825
(3) MiCHELET, Histoire de la llégence (Paris, 1863), p. 394.
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