LA PROPRETÉ DE LA RUE SOUS LOUIS XVI
(Gravure de Diincker. Tableau Je Paris, de Mercier, 178C; exfrnite des Galanteries du XVIII' siècle, de John Grand-Carteret).
intérieures (uniques latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrade favorisaient mille aventures. »
Quelques années encore et les Tuileries elles-mêmes ne seront plus habitables, pour le motif que l'on soupçonne après ce qu'on vient de lire. En 1743, Mme de Bontemps — de la dynastie des Bontemps, dans laquelle, depuis Louis XIV, se perpétuaient les chargée de premier valet de chambre et de capitaine du palais — Mme de Bontemps, qui occupe le logement de M. de Neuilly, se plaint avec vivacité des odeurs que répandent des « latrines publiques » établies au premier étage (1). Deux ans plus tard, on est obligé de faire mettre des barrières de fer dans les arcades de la galerie des Princes, « pour empêcher rindécence et la malpropreté, ces arcades servant ordinairement pour le soulagement du public (2) ».
Un jour on vida, d'une fenêtre du second étage du Grand Commun, « un pot d'excréments sur la chaise à porteurs de la Dauphine, qui éclaboussa ses aumôniers et sa suite et qui les contraignit à Tabandonner pour aller changer d'habits ».
Ceci est écriten 176/i. L'auteur (la Morandière) nous présente le Versailles du temps comme « le réc^Jptaclo
(1) Bullclin de la Société de V Histoire de Paris et de Vile de France, 31» année, 2» livraison (1904), p. 64. ^2) Mémoires du duc de Luynes, t. VII, p. 3G6.
de toutes les horreurs de rimmanité... Le parc, les jardins, le château même font soulever le cœur par leurs mauvaises odeurs. Les passages de communication, les cours, les bâtiments pn ailes, les corridors sont remplis d'urine et do matières fécales ; au pied même de Taile des ministres, un charcutier saigne et grille ses porcs tous les matins ; l'avenue de Saint- Cloud est couverte d'eaux croupissantes et de chats morts... »
Jusqu'à la porte même de la chambre du roi montait l'infection; là, derrière un paravent, un gros suisse vivait, cuisinait son déjeuner, mangeait, dormait et... digérait. On défendait, il est vrai, de fumer dans la Grande Galerie, mais on y rencontrait des bestiaux ! Oui, les princes et les princesses de la famille royale — « et quelques autres . aussi, par grâce » — avaient le droit de faire venir jusqu'à leurs appartements des vaches, chèvres etànesses, afin de boire du lait frais (1).
Sous Louis XVI, il n'y avait encore dans le palais de Versailles, qu'un seul cabinet d'aisances « construit à l'anglaise (2), en marbre, porcelaine et aca-
(1) Le Temps, 30 octobre 1906.
(2) Lors du sacre de Louis XVI, on avait installé à Reims, dans l'église même, un appartement complet pour la reine. Elle y avait une salle de gardes, un boudoir et, ce qui fut regardé comme le comble de l'adulation, « des lieux à l'anglaise. » Ce système très imparlait reçut le nom de « garde-robes hydrauliques ou w'Qicv-cUtunels ».
38t MOEURS INTIMES DU PASSÉ
jou (1) ». Il était à l'usage exclusif de leurs Majestés.
Rien de semblable n'existait aux Tuileries ni à Saint- Gloud. Un peu plus tard, les water-closels font leur apparition dans les maisons particulières : les Affiches de janvier 1769 annoncent un appartement à louer, rue Bourbon-le-Ghâteau, dans une maison dont Pont-de-Vesle, l'ami de Mme du Delfand, est le propriétaire, et il est mentionné que le logis est pourvu de lieux à ranglaise.
En 1773\ un industriel proposait au ministre, M. de Laverdy, d'« établir des brouettes à demeure à difîérens coins de rues, où il y auroit des lunettes qui se trouveroient prêtes à recevoir ceux que des besoins urgents presseroient tout à coup (2). » Mais le projet, bien qu'excellent, ne devait être réalisé que huit ans plus tard, par M. de Sartines. Ce lieutenant de police fit disposer des bariis d*aisance à tous les coins de rue : ce qui, disait un chroniqueur (3), « préviendra les amendes et les punitions corporelles dont on est menacé à tous les culsde-sac et chez tous les gens en crédit, qui ont l'humanité de défendre au public, de par le Roi, de satisfaire aux besoins naturels. »
Les barils de M. de Sartines eurent un certain
(1) Souvenirs d'un Page^ par le comte F. cI'Hezecques, p. 213.
(2) Mémoires secrels, de Bachaumont, t. IV, p. 306 (6 septembre 1769).
(3) Le Gazelier cuirassé {\7Tl), p. 36.
«Mv^,^^
Avec nu loni,' manteau j'âlloy par cestc viile, El portoy deux farauds seaux ou Ion c... «Jeboul. Mais voyanl aujourd'hui que l'ou c... partout. Je ne m'en rnesie plus : l'orfite est inulile.
(D'après une e&tampe de la ilibliothéque nuliouale.)
succès (1) ; mais ce n'était pas encore la perfection. Ils réalisaient, néanmoins, un progrès notable sur ce qui existait cinquante ans auparavant : en 1730, un particulier avait imaginé une garde-robe ployante. Il se promenait dans les rues en robe de chambre, tenant sous son bras sa garde-robe; de temps en temps il criait : « Chacun sait ce qu'il a à faire », et il faisait payer quatre sous (2).
G*est un procédé à peu près analogue dont le pharmacien Cadet de Gassicourt fut témoin à Vienne, et qu'il a décrit en ces termes, dans son Voyage en Autriche pendant la campagne de I809 :
« Un usage fort bizarre, que notre arrivée a suspendu, contribuait à entretenir la propreté des rues de Vienne... Quelques spéculateurs philanthropes avaient imaginé de se tenir près des places et des édifices publics, dans des lieux écartés, avec des seaux de bois couverts, et un grand manteau. Le seau servait de siège, et le manteau, cerclé dans sa partie inférieure, s'éloignait assez du corps de celui qui le portait, pour lui permettre de se débarrasser, sans être vu, des vêtements particuliers qu'il devait écarter. Deux kreutzers étaient le prix de cette location momentanée. »
(1) C'est-à-dire que le projet du lieutenant de police eut sa part de railleries (Cf. le Gazelier cuirassé (1777), in-12, p. 32.)
(2) Blanvillain, Pariseum, 1807, in-12, p. 234-235 (cité par FouRNiER, Vieux-Neuf, II, p. 89, n. 3),
Il faut lire le chapitre consacré par Mercier aux Latrines publiques^ dans son Tableau de Paris, pour avoir une idée du chemin parcouru depuis. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire cette description, chronique pittoresque et vivante d'une époque disparue.
« Elles (les latrines) manquent à la ville. On est fort embarrassé dans les rues populeuses quand le besoin vous presse, il faut aller chercher un privé au hasard dans une maison inconnue. Vous tâtez aux portes et vous avez Tair d'un filou, quoique vous ne cherchiez point à prendre.
« Autrefois le jardin des Tuileries, le palais de nos rois, était un rendez- vous général. Tous les ch... se rangeaient sous une haie d'ifs et là ils soulageaient leurs besoins. Il y a des gens qui mettent de la volupté à faire cette sécrétion en plein air : les terrasses des Tuileries étaient inabordables par l'infection qui s'en exhalait. M. le comte d'Angiviller, en faisant arracher ces ifs, a dépaysé les ch... qui venaient de loin tout exprès. On a établi des latrines publiques, où chaque particulier satisfait son besoin pour la pièce de deux sols ; mais si vous vous trouvez au faubourg Saint-Germain et que vos viscères soient relâchés, aurez-vous le temps d'aller trouver
l'entrepreneur? L'un se précipite dans une allée sombre et se sauve ensuite ; l'autre est obligé au coin d'une borne d'offenser la pudeur publique ; tel autre se sert d'un fiacre ou d'une vinaigrette^ il transforme le siège de la voiture en siège d'aisance : ceux qui se sentent encore des jambes courent à demi courbés au bord de la rivière.
« Aujourd'hui les quais qui forment une promenade et qui sont un embellissement de la ville révoltent également l'œil et l'odorat ; il n'appartient peut-être qu'à un médecin de se promener de ces côtés-là : ce serait pour lui un véritable thermomètre des maladies régnantes ; il saurait dans quelles saisons de l'année les estomacs manquent de ton et la malpropreté publique tournerait du moins au profit du génie observateur... Les endroits où l'on a mis pour inscription : défense sous peine de punition corporelle de faire ici ses ordures^ sont justement ceux où se rendent les affairés. L'inscription, au lieu de les écarter, semble les inviter. Il ne faut qu'un exemple isolé pour amener trente compagnons (1). » Ailleurs, il poursuit : « Les trois quarts des latrines sont sales, horribles, dégoûtantes ; les Parisiens, à cet égard, ont l'œil et l'odorat accoutumés à ces saletés. Les architectes, gênés par l'étroit emplacement
(1) Tableau de Paris, nouvelle édition originale, corrigée et augmentée, t. VII. A Amsterdam, m.dcc.lxxxiii, p. 199 et suivantes.
des maisons, ont jette leurs tuyaux au hasard, et rien ne doit plus étonner l'étranger que de voir un amphi. théâtre de latrines perchées les unes sur les autres, contiguës aux escaliers, à côté des portes, tout près des cuisines, et exhalant de toutes parts l'odeur la plus fétide. Les tuyaux, trop étroits, s'engorgent facilement ; on ne les débouche pas ; les matières fécales s'amoncellent en colonne, s'approchent du siège d'aisance ; le tuyau, surchargé, crève ; la maison est inondée, l'infection se répand, mais personne ne déserte : les nez parisiens sont aguerris... (1) »
N'allez pas croire que le tableau soit poussé à l'outrance ; les estampes que nous reproduisons, et qui accompagnent une édition de l'ouvrage de Mercier, en disent assez long sur ce côté des mœurs intimes, à la fin du dix-huitième siècle (2). Gela prouve que la propreté publique et la décence extérieure n'avaient guère fait de progrès, depuis l'époque où les invités du Roi souillaient les tapisseries du Louvre ou de Versailles.
(1) Tableau de PariSy t. XI, p. 34.
(2) En 1793, dans une lettre adressée à ses concitoyens par le marquis de Villette, celui-ci, qui habitait le quai Voltaire, se plaint que le devant de son logis n'est «qu'une immense latrine». « En ma qualité de témoin oculaire et naziculaire^ écrit-il, je demande à la commune de me débarrasser de ce voisinage pestilentiel. » La Chronique de Paris^ 7 janvier 1793.
Par une bizarre contradiction, que nous ne chercherons pas à expliquer, les latrines à dix centimes, que le directeur des bâtiments du roi avait fait établir aux Tuileries, n'eurent aucun succès, tandis que les cabinets d'aisances construits au Palais-Royal et où était perçue la même rétribution, jouirent de suite d'une vogue considérable : en 1798, ils ne rapportaient pas moins de douze mille livres par an (1).
« L'entrepreneur, écrit un auteur du temps (2), y fait habituellement une recette si considérable que, depuis peu d'années, il a acquis de grandes propriétés. Cependant il n'en coûte que dix centimes par séance, et le papier est donné gratis. Les cabinets et les cuvettes sont très propres et sans odeur. La toilette des garçons servans est aussi soignée que celle des garçons restaurateurs ou des limonadiers. Leurs profits leur rapportent quelquefois quarantehuit francs par jour. Il faut que le concours des nécessiteux et des amateurs soit bien considérable, puisque cet entrepreneur achète par milliers le papier qui s'y consomme. Trois hommes sont occupés journellement à couper le papier dans les proportions
(1) Mercier, Nouveau Paris, ch. clxxxv.
(2) Miroir de Paris, par Prudhomme, t. V, p. 264.
convenables, ce qu'ils font avec beaucoup de dextérité... »
Croirait-on que vingt ans plus tard, en pleine Restauration, certains palais royaux, pour ne pas dire tous, étaient encore empuantis par les exhalaisons qui se dégageaient des fosses d'aisances mal vidées ? « Nous nous souvenons, écrit Viollet-le-Duc (1), de l'odeur qui était répandue, du temps du roi Louis XVIÏI, dans les corridors de Saint-Cloud, car les traditions de Versailles s'y étaient conservées scrupuleusement. Ce fait, relatif à Versailles, n'est point exagéré. Un jour que nous visitions, étant très jeune, ce palais, avec une respectable dame de la cour de Louis XV, passant dans un couloir empesté, elle ne put retenir cette exclamation de regret : « Cette odeur me rappelle un bien beau temps ! »
Si les résidences royales étaient parfumées de la sorte, combien plus devaient l'être les demeures particulières (2). Nous nous plaignons de certaines éma-
(1) Dictionnaire (Tarchilecturef i^Wl, p. 163-164.
(2) M. Fromageot a cojnmuniqué naguère (1902), à la Société historique du VI* arrondissement, un curieux rapport du Conseil d'hygiène de la Seine, signalant l'état de malpropreté extrême où se trouvait, en 1828, le quai des Grands-Augustins, et réclamant d'urgence l'installation de latrines publiques (Cf. V Intermédiaire, 30 décembre 1902.) En 1835, ces locaux de première nécessité n'étaient encore qu'au nombre de dix dans Paris (V. le Conducteur général de l'étranger à Paris, de Teyssèdre, paru cette même année) ; mais on trouvait, « sur toutes les places publiques, sur les boulevarts, les quais, les carre-
nations qui allectent désagréablement notre odorat, qnand sur^dennent les premières chaleurs ; que dirions-nous s'il nous fallait vivre dans une atmosphère empestée comme celle où se complaisaient nos aïeules ?
Ne maudissons donc pas trop le sort : sous le rapport du bien-être et du confort, nous sommes incontestablement mieux partagés que nos ancêtres ; et si nous sommes justes, nous rendrons grâce aux hygiénistes, à qui nous devons un bienfait dont nous apprécierons mieux l'importance en comparant ce qui est à ce qui fut.
fours, des cabinets ambulants ou petites voitures (?), nommées Vespasiennes », avec compartimentf distincts pour chaque sexe.