CHAISE PEPCÉE, SIXULA.NT UNE PILE DE LIVRES
(Château de Lamolhe-Fenelon, en Dordogne.)
fond d'un tiroir ; un meuble où l'on peut serrer des papiers, et non ce que Ton croit communément {Œuvres de Molière, édit. Despois et Mesnard). Cependant, l'accord ne semble pas être complet sur ce point (Cf. le Moliériste, II, 270, et IV, 155, 244 337).
(1) V. Mémoires de Saint-Simon, t. XIV, p. 333.
ce trône odoriférant que le Régent apprit du duc de Noailles « la mort du chancelier... et dans l'instant bombarda la charge à d'Aguesseau (1) ».
Mais nous n'en avons pas fini avec le rôle politique de ce meuble d'utilité. On raconte que Philippe iv, roi d'Espagne, faisant voir ses appartements à un ambassadeur de France, le conduisît jusque dans sa garde-robe, où l'envoyé aperçut le portrait de Louis XIV. « Sire, dit-il au roi, Votre Majesté ne pouvait mieux faire pour sa santé que de placer ici le portrait de son maître. — Pourquoi? dit Philippe. — Parce que, quand Votre Majesté sera constipée, la vue de ce monarque le fera aller de peur (2) ».
Nous n'oserions nous porter garant de la véracité de celle anecdote; mais la suivante nous paraît offrir un caractère d'authenticité moins contestable.
Nous sommes sous la Régence. Pierre le grand vient d'arriver à Paris. Un chroniqueur du temps, Jean Buvat, tient la plume. Nous ne faisons que reproduire son récit imagé.
« Le lendemain des fêtes de la Pentecôte, écrit le narrateur, le Czar passa par les Invalides en revenant du château de Meu-
(1) En 1721, il arriva, à la Cour, un singulier événement : op, avait apporté au petit roi (Louis XV) plusieurs morceaux de verre taillé ; l'un d'euSc, orné de son portrait, lui plut particulièrement ; il le mit dans sa bouche pour en admirer un autre, tant et si bien qu'il avala le premier. On courut chercher le premier médecin (Dodart), qui prescrivit une purgation, et on attendit le résultat. Deux longs jours se passèrent et toujours anxieux, l'archiâtre et le précepteur de l'enfant royal (M. de Villeroy) avaient l'œil sur la chaise percée. Enfin, Dodart aperçoit l'image de son maître et toute la Cour pousse un soupir de soulagement. Le premier médecin eut le fameux verre taillé « pour ses profits au bassin »: il l'avait bien gagné !
(2) Curiosités anecdotiques^ éd. cit., p. 66 (Cf. Rabelais, PanlagraeUl. IV, ch. LXVII, p. 228).
don, OÙ l'on disait que l'envie lui avait pris d'aller à la selle» et, étant sur une chaise percée, il demanda du papier au valet qui la lui avait apportée, lequel n'en ayant point à lui donner, ce prince se servit d'un écu de cent sols pour y suppléer, et le présenta ensuite au valet, qui sexcusa de le recevoir, parce que le concierge lui avait fait défense de rien prendre de personne ; ce que voyant, le Czar, après lui avoir dit plusieurs fois de le prendre, il le jeta plein de vilenie par terre... »
Un tel récit ne s'invente pas ; et voilà bien, comme dit Rabelais (1), « un moyen de se torcher le ... le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient qui jamais fut vu >, au pays des Cosaques du moins (2).
Mais attendez la fin.
Le comte de Toulouse mena le Czar à Fontainebleau. Après le souper, on dut se mettre à quatre pour le porter dans le carrosse qui devait le ramener àPetit^Bourg, chez le duc d'Antin. Celui-ci, prévoyant ce qui allait arriver, monta dans un autre carosse.
Dans la traversée de Fontainebleau à Pelit-Bourg, le Czar,
(1) Gargantua^ ch. xiii.
(2) Dans les maisons de riches, les anilergia étaient en toile de lin, comme au temps des Romains. Le papier était rare alors et les journaux, si propres à cet usage, n'étaient pas encore en grand nombre.
Les anitergia de Mme du Barry étaient en dentelle, comme celui que représente notre gravure (p. 415) ; ceux de Mme de Maintenon, en mérinos ; Richelieu s'était servi de chanvre ; Scarron arfeclionnait le son. Les pauvres faisaient comme les Grecs : ils se servaient d'herbes et de cailloux. Les classes bourgeoises utilisaient l'étoupe : des comptes de ménage d'Yvetot et des inventaires de Meaux portent cette indication: sept sols pour étoupe de reirait. Le velours parait aussi avoir été employé pour cet usage. {Fosses d'aisances, Latrines, Urinoirs et Vidanges, par F. LiGER ; Paris, 1875, p. 106.)
420 Moi:u!!S i.\timf:s nu passe
qui avait bu et mangé avec excès à dîner, s'endormit et vida ses entrailles dans sa culotte. Il fallut le descendre du carrosse comme on l'y avait mis, les fumées du vin n étant pas encore évaporées de son cerveau. On fit venir deux femmes du village pour le nettoyer ; on le mit au lit, où, après avoir achevé sa cuvée, il se remit à table, et recommença à se remplir le ventre.
Entre temps, Pierre s'étant délassé avec la fille d'un marchand et celle d'un vinaigrier de Paris, « fut obligé de consulter les disciples d'Hippocrate et de Galien, qui se transportèrent en diligence à Trianon, ce lieu délicieux et plein de charmes où Cupidon a tant de fois triomphé et où il venait encore de terrasser un des plus grands princes du monde en la personne du Czar et de ses compagnons de voyage ».
Nos confrères, mis au courant de l'extrême ladrerie de leur impérial client, et après s'être consultés, déclarèrent qu'ils n'entreprendraient point la cure à moins de quatre cents pistoles, « ce qui effraya beaucoup le prince, peu habitué à prodiguer ses trésors immenses. » Il fallut bien en passer par là, et c'est sans doute de fort méchante humeur que rautorrate prit le chemin de Spa, pour y prendre les eaux idoines à rétablir ses forces épuisées au jeu d'amour (d).
Arrivons au règne du Bien- Aimé.
Un anecdotier du temps rapporte que Mmes la duchesse de FiTZ- James et la princesse de Chimay se trouvèrent un jour dans la nécessité fâcheuse de sortir souvent de l'appartement de la reine pour satisfaire à un besoin maladif. Afin d'empêcher qu'on ne s'aperçut du véritable motif de leurs absences, elles étaient convenues de aire, chacune à leur tour : Je m'en vais voir la baronne.
(1) Cf. Chronique médicale, 15 septembre 1903, p. 609.
La reine l'ayant remarqué, voulut savoir ce que c'était que la Baronne. Il était fort difficile de lui parler de chaises percées. Le marquis de Montesquiou se chargea de lui expliquer l'énigme, à l'aide de la chanson suivante, dont raffolèrent pendant quelque temps les dames de la cour :
A la longue, être douce et bonne
Vaut mieux qu'esprit et que beauté;
Voilà pourquoi notre Baronne
A beaucoup de célébrité.
Sa figure est un peu quarrée ;
Son visage est un peu blafard ;
Et pourtant elle est préférée
A tous les chefs-d'œuvre de l'art.
Mais aussi, de son caractère Qui ne seroit pas enchanté ?
Aucun événement n'altère Son obligeante égalité.
A-t-on quelque peine secrette La dépose-t-on dans son seia?
On s'en va, l'âme satisfaite Et le visage plus serein.
Sur rien elle n'est difficile, Sait qu'on la loge bien ou mal ; Pourvu qu'elle puisse être utile, Tout le reste lui semble égal.
C'est bien la meilleure personne.
Qui soit dans la société, Et c'est au point qu'elle pardonne Tout, jusqu'à l'infidélité.
Sans jamais être négligente, Elle n'accable pas de soms, Et son amitié se contente De se présenter aux besoins.
Sa bonté n'est pas circonècrile Dans tel lieu, dans telle cité ;
La Baronne est cosmopolite, Elle est toute à l'humanité.
Aussi je ne connois personne
Qui ne s'occupe, en s'éveillant,
Du plaisir de voir la Baronne
Comme un objet intéressant.
Des deux sexes tous les suffrages
Lui sont acquis également ;
En tout temps, comme à tous les âges.
Son commerce paroît charmant.
C'est bien encore un avantage De ne pas craindre les odeurs.
Autre agrément qu'elle partage Avec les baronnes, ses sœurs.
Cette famille fort nombreuse.
Se dispersant pour notre bien, Garda la ressemblance heureuse Du caractère et du maintien.
A mille actes de prévenance
A force de s'habituer,
Il en est dont la complaisance
Va jusqu'à se prostituer.
Mais loin, pour séduire le monde,
D'employer un art mensonger,
A plus de cent pas à la ronde
Elle vous prévient du danger.
De quels pays sont les Baronnes ?
Demanderont les curieux ; Où voit-on ces dames si bonnes ?
Où peut-on rencontrer leurs yeux ?
Messieurs, la nature féconde En fit partout son ornement ; Mais c'est derrière tout le monde Qu'elles se tiennent humblement (1;
(l) Chronique médicale, !•' octobre 1900, p. 600-1
LE RE(iNE DE LA CHAISE PERCEE 423
Comme quoi l'esprit, en France ne perd jamais ses droits.
Connaissez-vous le trait suivant, de la vie de l'archevêque de Cambrai ? Lorsque Fénelon fut chargé de l'éducation du duc de Bourgogne, l'enfant était d'une malpropreté dont on n'avait pu le corriger. Le grand homme ne dédaigna pas de s'y vouer, quoique tout antre instituteur en eût laissé la tâche à des sous-ordres. Il lui décrit dans un conte l'horreur que les habitants d'une certaine île ont pour la saleté, et il termine ainsi : « Quelques petits enfants mangeaient à la dérobée Jes ordures de leur nez, et quand on découvrait une si horrible saleté, on les îenail pendant huit jours la léte en bas sur une chaise percée. »
Rien ne fait mieux apprécier le sentiment du devoir, chez l'auteur de Télémaque, que ce conte sur u/ze chaise percée (\).
Si nous en avons fini avec le rôle anecdotique et politique de la chaise percée, nous avons encore quelques mots à dire sur son rôle proprement (?) historique. Mise à la mode sous le Grand Roi, la chaise percée continua à recruter ses adeptes dans les hautes sphères et même dans la bourgeoisie. Au dixhuitième siècle, il n'est, pour ainsi dire, pas d'intérieurs un peu riches, qui n'en soient pourvus, aussi bien en province (2) qu'à Paris.
Voltaire mande, le 8 décembre 1785, à l'abbé Moussinot, son homme d'atlaires : « Mon c..., jaloux de la bonté de mes meubles, demande aussi une jolie chaise percée avec de grands seaux de rechange. Vous me direz que mon c... est bien insolent de s'adresser à vous ; mais songez que ce c...
(1) De Lescure, les Autographes en France et à l Etranger,
(2) Cf. la Bourgeoisie bayonnaise, par P. Ducéré, p. 127-126.
appartient à votre ami... (i) » Voltaire devait se trouver dans une région bien lointaine et bien isolée (2), car il y avait beau temps qu'on se servait un peu partout — à l'instar de Paris — du meuble qu'il réclamait à son correspondant. La lettre suivante, de l'abbé de Ghaulieu, parvenu au château des Bordes, en Nivernais, après un voyage assez dur, en fera foi. Ghaulieu, énumérant à une dame de ses amies les plaisirs qu'il goûte dans la « terre de promission » où il vient d'aborder, lui écrit :
« ... On y mange quatre fois par jour, on y dort vingt heures, et il n'y a point de lit que le sommeil n'ait fait de ses propres mains. Que je vous ai souhaitée pour satisfaire votre rage des chaises percées! Chaque chambre a la sienne^ de velours avec des crépines, et un bassin de porcelaine, et son guéridon pour lire. Le marquis de Béthune a fait apporter la sienne auprès de la mienne, et nous passons les jours dans ce lieu de délices. 11 n'y a point de constipé à qui une chaise comme cela ne donnât la diarrhée, et dût le Rolet, ennemi déclaré de la chaise percée, et que j'ai entendu une fois appuyer son opinion d'une dispute fort aigre contre nous, en enrager, j'en aurai une dès que je serai de retour. Je ne sache que Montaigne et moi qui ayons traité le chapitre d'une chaise percée aussi longtemps. Mais, de bonne foi, la force de la vérité m'emporte ! » (3)
Evidemment, bien que déjà très confortables, ces chaises n'atteignaient pas au luxe de celle que l'on dit avoir appartenu à la Pompa DOUR, et pour les sculptures de laquelle la favorite
(1) Histoire de la lable^ par Nicolardot, p. 336.
(2) A Cirey, une des résidences de Voltaire, tout ce qui n'est pas « l'appartement de la dame ou de Voltaire » est d'une « saloperie à dégoûter. » La Cour de Lunéville^ par L. Perey et Mau- GRAS, p. 110.
(3) Lellres inédiles de Vabbe de Ghaulieu, publiées par le marquis de DÉRANGER, p. 139; Paris, 1850.
avait fait allouer mille écus de pension à l'ébéniste qui l'avait exécutée (1); ou encore celle de la du Barry, qui avait
UNE CHAISE PERCÉE (meublc ordinaire).
(D'après le Recueil de Laicnet : Bibliolhèqivs de l'Arsenal.)
(1) « Migeon, ébéniste du faubouri? Saint-Antoine, lit-op dans les Mémoires du marquis d'Argenson, le 12 mai 1749, vient d'avoir mille écus de pension pour avoir fait une belle cliais€' percée pour la marquise de Pompadour. •> Les Concourt, devons-nous ajouter, contestent, il est vrai, les dires du marqui?. d'Argenson. (E. et J. de Goncourt, la Marquise de Pompadour p. 125, n.)
42(i IMOEURS INTIMES DU PASSlt
dû coûter, rien qu'à en lire la description (1), des sommes considérables.
Les « impures » de bas étage essayaient bien de se modeler sur ces parvenues de haut rang ; mais combien la chaise, en bois de Sainte-Lucie, de la coquette Mademoiselle Desmarks, ou même la chaise, entièrement garnie de dentelles, de l'actrice Deschamps (2), restent loin des meubles somptueux dont on vient de lire la description. On ne pourrait, tout au plus,
(1) Voici, décrit textuellement, d'après les mémoires des fournisseurs de la du Barry, conservés aux archives de la Préfecture de Seine-et-Oise, le boudoir de la voluptueuse maîtresse de Louis XV, son « aimoir », dirait Bourget :
«... Tout, jusqu'aux lieux les plus secrets de ce petit appartement, portait le goût du luxe de la comtesse. Dans la garderobe, un meuble de toilette secrète à dossier, en marqueterie, fond blanc, à mosaïques bleues et filets noirs, avec rosetées rouges, garni de velours bleu brodé d'or, et sabots doré d'or moulu; et une chaise de garde-robe en marqueterie pareille aux autres meubles, la lunette recouverte de maroquin et les poignées et sabots dorés d'or moulu. » Comme le dit le docteur G. Baschet (Chronique médicale, 15 mai 1901, p. 331), nous sommes loin du grenier de la petite modiste de la rue Saint- Honoré, et il est heureux pour Mlle Lange, — sinon pour le trésor royal —, que son bon ange l'ait plutôt jetée dans les bras de « La France » (surnom de Louis XV), que sur le modeste lit nuptial du petit lieutenant de dragons de Toulouse I La « dot réglementaire » n'aurait certes pas suffi à solder les factures de Jeanne Bécu.
(2) C'est à la vei^te de Mlle Deschamps que Sophie Arnould entendit la princesse de Conti, sa voisine, s'exclamer avec indignation sur la richesse du mobilier. La comédienne garda d'abord le silence, mais s'apercevant que la princesse montrait beaucoup d'humeur de voir porter à un prix excessif une chaise percée garnie de dentelles, de la recherche la plus magnifique, elle lui dit d'un ton fort respectueux : « Votre Altesse voudrait bien l'avoir au prix coûtant I » Les Demoiselles de Verrières, par G. Maugras, p. 116.
mettre en parallèle avec les chaises percées de la Pompadour et de la du Barry, que celle d une favorite d'une autre nature, l'amie de Marie-Antoinette, l'infortunée princesse de Lam- BALLE, qui avait reçu en présent de la reine une chaise de ce genre, « co^iverte de damas cramoisi, clouée de clous dorés sur galon d'or fin, le bois sculpté et doré. » (i)
Puisque le nom de Marie-Antoinette vient d'être évoqué, c est le cas de rappeler le singulier envoi qui lui fut fait, lors de son arrivée en France : parmi les meubles expédiés à Strasbourg, et destinés à la Dauphine, figuraient : « une table de nuit, un seau pour laver les pieds, un bidet tout garni et une chaise d'affaires » (2).
Marie-Antoinette, tant qu'elle resta Dauphine, avait une seule porte-chaise d'afiaires, qui prêtait serment entre les mains du chevalier d'honneur, et touchait par an 1550 livres, 16 sols.
L'emploi de porle-chaise d'affaires était, parmi les emplois de la Cour, un des plus recherchés (3): il existait déjà sous François [", On en pourvoyait deux gentilshommes — il y en eut jusqu'à quatre à une certaine époque — lesquels avaient « tou-
(1) Dict. de l'Ameublement, de Havard, t. II, fol. 1061.
(2) Intermédiaire des chercheurs, 10 avril 1891, col. 202. Lorsque Elisabeth, fille du roi de France Henri II, arriva en Espagne, outre un superbe trousseau, elle apportait, avec un bassin pour se laver les mains, «un bassin doré pour se laver la bouche, un vase doré pour jeter la lessive sur la tête, une cuvette à laveries jambes... un bassin pour son bouwelet, et un pour sa chaise percée... » P'ornehon, cité par Galippe, l'IIéredite des stigmates de dégénérescence et les familles souveraines (Paris, 1905), p. 210.
(3) Dict. de F Ameublement, de IIavahd, t. IV, f» 507, '
jours le droit de porter l'épée dans le Louvre et autre part et même de servir le roi l'épée au côté (1). »
En quoi consistait la fonction de porte-chaise d'affaires? Sans doute à entretenir le meuble en bon état, à l'apporter au roi quand il le réclamait, et peut-être à épargner à celui-ci tous les soins consécutifs à l'opération à laquelle il se livrait plus ou moins laborieusement. Sous Louis XVI, l'office semble n'avoir été exercé que le jour où le roi prenait médecine. Mme Campan(2) nous révèle que la dame d'honneur avait l'insigne privilège de retirer le bassin du lit, quand la reine s'était purgée.
En dépit de la simplicité de ses manières, le débonnaire Louis XVI se plia sur ce point, comme ses prédécesseurs, aux exigences de l'étiquette. Un jour, au dire de Mercier (3), — c'était la première fois que Louis XVI se montrait dans ces fonctions, — il se présente à la porte de la chambre un homme en épée et en habit de velours, qui dit à l'huissier : « Je viens faire mon service ». Il entre et se tient debout dans un coin: la médecine était prise. Le roi, étonné de voir une figure qu'il ne connaissait point, demande quel est cet homme. On se regarde, on dit qu'on ne le connaît point. Le roi envoie demander au personnage qui il est. L'inconnu répondit, en s'inclinant, qu'il avait l'honneur d'être le porle-chaise d'affaires de Sa Majesté, que son service ne l'appelait à la Cour que quand Sa Majesté prenait médecine, que l'avis lui en était toujours donné par l'apothicaire, parce que leurs fonctions étaient nécessaire ment inséparables et qu'il attendait respectueusement... Le roi instruit et satisfait, lui fit dire de rester et lui continua les bon neurs du service. Il attendit et emporta la chaise d'atTaires l'épée au côté...
(1) Élat de la France, de 1694, t. I, p. 137.
(2) Mémoires, t. I, ch, iv, p. 99.
(3) Tableau de Paris, l. IX, p. 14.
La charge de porte-chaise d'à/maires avait, comme beaucoup d'autres, cessé, sous Louis XVI, de trouver des acquéreurs au sein de la noblesse : elle était remplie par deux roturiers, l'un' tailleur, l'autre marchand de faïence (1); encore ces deux honorables industriels avaient-ils payé très cher l'honneur de présenter, au moment opportun, une serviette qui devenait leur propriété. L'office de porte-chaise d'adaircs se bornait alors à cela.
Le moment approche oii la chaise percée va se démocratiser, comme tout le reste. A la veille de la Révolution, elle fait encore partie du mobilier habituel (2), mais combien déchue de sa splendeur première (3) !
(1) Souvenirs d'un page, par F. d'Hezecques, p. 212.
(2) Cf. Tableau de Paris, de Mercier, t. V, p. 189.
(3) L'amour du confortable commençant à primer le goût de la décoration, on s'appliqua à faire des meubles moins somptueux, mais plus pratiques. Déjà au dix-scplième siècle, rapporte M. Havard, l'abbé Testu avait inventé une chaise particulièrement commode, pour les personnes attcmtcs de certaines affections ; au siècle suivant, un maître tourneur, dont nous avons déjà eu occasion de mentionner le nom, le sieur Péverie, établi rue aux Ours, à l'enseigne de la Belle Teste, fabriquait des « sièges à deux dos », qui étaient « une manière de chaise percée où l'on peut s'installer deux à la fois ». Un peu plus tard, un ébéniste de la rue Saint-Honoré confectionnait des chiffonnières se transformant en « sièges d'aisance ». Puis, comme nous l'avons dit plus haut, on fit des chaises représentant une pile de volumes, qu'on appela, dans les environs de 1848, les Mystères de Paris : cette appellation rappelle la vogue du célèbre roman d'Eugène Sue. Dans certaines provinces de l'Ouest, la chaise percée reçut le nom de Monlauban (Havard, t. II, fol. 1063, et t. III, f». 853 et 932), sans doute parce que la capitale du Quercy en était fort pourvue. A dire vrai, celte explication est purement hypoLliélique.
430 MOEURS INTi:\lES DU PASSE
Vienne le grand cataclysme et force sera, quand les malheurs des temps contraindront nobles et vilains à gémir en commun « sur la paille humide des cachots », de se passer de ce meuble, qu'on avait jusqu'alors jugé indispensable (1).
Les prisonniers étant monnaie courante, on ne s'en préoccupait pas ; on n'avait d'attentions que pour les geôliers. Au retour de Varennes, quand la famille royale fut rentrée aux Tuileries, on avait posté des sentinelles à chaque escalier de l'intérieur du château, avec des chaises, pour qu'elles ne se fatiguassent pas. On poussa l'attention jusqu'à pourvoir, aux dépens môme de la décence, à leurs plus légers besoins. On avait placé des chaises percées jusque sur le palier intérieur de l'escalier par lequel on montait chez Madame, et où cette jeune fille passait habituellement (2). En fait de délicatesse, nos sans-culottes n'avaient pas leurs pareils.
Notre chapitre de la chaise percée serait incomplet, si nous ne rappelions, en quelques lignes, les principaux événements dont elles ont été les témoins.
Au seizième ou au dix-septième siècle, il fut, dit-on, question
(1) V. les Souvenirs de la marquise de Créquy, t. VI, p. 214. La marquise de Créquy rapporte, dans ses Souvenirs, qu' « un bizarre et fatiguant personnage » appelé M. le marquis d'Aley de Bermond d'Anduze — presque aussi titré qu'un grand d'Espagne I — s'attendait toujours à voir arriver en prison Madame sa nièce, la ci-devant princesse Victor de Broglie, et dès qu'il entendait la moindre rumeur au bas de l'escalier, il f-e mettait à crier à tète fendre : Est-ce vous, ma nièce ? Arrivez donc I J'espère que vous m'apportez une chaise percée ?... Et la marquise ajoute : « La nièce n'est jamais arrivée, ni la chaise percée non plus, malheureusement pour nous... »
(2) La Vérité sur la fuite et l'arrestation de Louis XVI à Varennes, par E.-A. Ancelon, p. 170.
LE REGNE DE LA CHAISE PERCEE il'A
d'élever, sur la place de Gand, ville où Charles-Quint naquit, le 25 février 1500, une statue à ce roi. Un Flamand irrespectu eux proposa de mettre, sur le socle du monument projeté, l'inscription suivante :
11 naquit dans la m...; Il vécut dans le sang ; 11 mourut dans la bière.
La première ligne fait allusion à une tradition fort répandue, suivant laquelle le puissant empereur aurait vu le jour dans les latrines. Van der Vynckt, dans son Histoire des troubles des Pays-Bas, raconte ce qui suit :
« Les archiducs logeaient à Gand, au palais nommé encore aujourd'hui la Cour des Princes. Le 25 février 1500, il y avait une grande fête à la Cour. La princesse, à la fin de sa grossesse, magnifiquement parée, y assistait. Mais elle sortit pour un moment, sous prétexte de quelque besoin : ses dames la voyant tarder à revenir, la cherchèrent, et on la trouva seule, en plein travail d'enfant, dans un lieu très dangereux et nullement destiné à cette auguste naissance... »
Une autre tradition, mais celle-là isolée, mettrait à néant ce jeu singulier du hasard. Dans un de ses moments d'aberration, Jeanne, touchant déjà au dernier terme de sa grossesse, se serait échappée du palais et, forcée bientôt par les douleurs de l'enfantement, d'entrer dans une maison de, la rue de Brabant, y aurait donné le jour à Charles-Quint (1).
Henri III mourut — nul ne l'ignore — fi oppé par le poignard
(1) La Cour dts Princes à Gand, par van Lokeren, dans le Messager des sciences historiques, 1841 ; cité par Witkowski, les Accouchements à la Cour^ p. 28-30.
432 MOnuhS INTIMES DU PASSÉ
d'un fanatique, Jacques Clément. L'Estoile rapporte que le roi venait de se lever, qu'il était assis sur une chaise percée, ayant une robe de chambre jetée sur ses épaules. Le couteau du moine lui perça d'outre en outre le corps. Quand le chirurgien Portail accourut, il trouva le roi tout ensanglanté « et tenant ses boyaux entre ses mains ». Henri III ne survécut que dix-huit heures à sa blessure.
Louvois, au dire de Dionis, son médecin, succomba de la même façon. Le premier écuyer, M. de Beringhem, mourut également dans cette posture, ainsi que le rapporte le chroniqueur Mathieu Marais : « Il se portait beaucoup mieux; il avait vu le même jour trois plans de maisons de campagne où il voulait aller prendre l'air et en acheter une. Helvétius, le médecin, causant avec lui, lui aviait promis d'y aller passer le mois de mai. Dans ce moment, il lui prend envie d'aller à la garde-rohe, il y va ; il lui prend une seconde envie et il meurt sur la chaise (i). »
En 1873, le duc de Brunswick, celui-là môme qui fit la ville de Genève sa légataire universelle, trouva la mort dans des circonstances analogues.
C'était le 18 août ; le duc jouait aux échecs avec son chambellan. Il fut pris de colique; il se leva, criant à son partenaire : « Ne me volez pas! » Il entra dans son cabinet de toilette; comme il tardait à en sortir, on s'enquit des causes de cette attente anormale. Le duc était assis sur le siège... il ne respirait plus !
Une dernière anecdote pour terminer : ce sera notre mot de la fin.
Sait-on grâce à quoi la République fut proclamée — à une voix de majorité? Et de combien s'en fallut-il, que cette voix unique, qui fondait la République, ne se rencontrât point?
(1) Journal de Mathieu Marais, 26 avril 1723.
LE REGNE DE LA CHAISE PERCEE 43c
Il y avait pendant le scrutin, aux cabinets, — entendez bien : cabinets au pluriel — hâtant sa délivrance, un honorable. Pris d'un malaise subit, il avait dû s éloigner à l'instant où circulaient les urnes. C'était M. M...e, député de la Haute- Vienne, président de chambre à la Cour d'appel de Limoges, gendre de M. A...d, le grand manufacturier de cette ville, orléaniste notoire.
En voyant son nom parmi les absents, on lui fit grise mine dans son entourage. Il aurait pu, s'il eut pris part au vote, jouer un rôle si décisif son bulletin aurait modifié la tournure du scrutin ; par son abstention, il avait assuré la victoire de la République...
— J'étais aux wrater-closets, répondit-il, penaud.
Ainsi, fait observer notre ami Montorgueil, de qui nous tenons la savoureuse historiette, la tactique de M. Wallon a eu besoin, pour triompher, delà colique de M. Mallevergnc(l).
A quoi tiennent le destin des empires et rétablissement des républiques î
(1) En 188Î), lors de la visite du sbcTh en France, les journaux ne firent point mention dun détail de son voyage particulièrement suggestif et que n'ont pas manqué de relever les Concourt: le shah avait eu le désir de présenter ses hommages à la princesse Mathilde, dans sa résidence de Saint-Gratien. Avant son départ, il avait fait expédier un télégramme qui annonçait son arrivée ; da^ns ce message il était dit de lui faire préparer « un verre d'eau glacée, des gâteaux... une chaise pcrrée. "Etait-ce l'apprélicnsion d'un Iroiible frentrailles? Etait rr mru-que do flrdain ? I*eut-clre les deux à la .'(ws. [Journal des. Goncourl, l, VI il, p. VJ).
LE SERVICE DE LA VOIRIE, DE l'aNTIQUITÉ