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LA PROPRETE DES RUES, IL Y A CENT ANS

(Estampe de Depucqurt.)

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« Un large ruisseau coupe quelque lois une rue en deux, et de manière à interrompre la communication entre les deux côtés des maisons. A la moindre averse, il faut dresser des ponts tremblants... Des tas de boue, un pavé glissant, des essieux gras, que d'écueils à éviter!... (1) »

Mercier n'exagérait rien. Nous n'en voulons pour preuve que 3e qu'écrivait la Palatine, à la fin du grand règne : « Paris est un endroit horrible, puant et très chaud. Les rues ont si mauvaise odeur qu'on n'y peut tenir : l'extrême chaleur y fait pourrir beaucoup de viande et de poisson, et cela, joint à la foule de gens qui p... dans la rue, cause une odeur si détestable qu'il n'y a pas moyen d'y tenir (2). » Ces ruisseaux fangeux de la capitale avaient donné aux couturières, en 1788, l'idée de fabriquer des soieries pour robes de couleur fond de ruisseau^ c'est-à-dire d'un jaune gris.

La nuit, quelques lanternes à mèches huileuses, qui n'éclairaient presque pas, ne pouvaient être d'une grande utilité dans les rues. Au coin des nombreuses bornes qui défendaient les murs des maisons, on venait déposer les détritus de toutes provenances, ce qui était d'une malpropreté infecte. La première cité du monde, suivant l'expression admirative des contemporains, s'appelait alors la ville de boue [3].

Ah ! cette boue de Paris (4), pour en avoir une idée, il n'y a qu'à voir le boueuv à sa besogne. « Le tombereau voilure une boue liquide et noirâtre, dont les ondulations font peur à la vue ; elle s'échappe et le tombereau entr'ouvert distribue en détail ce qu'il a reçu en gros. La pelle, le balai, l'homme, la

(1) Tableau de Paris, ch. XL, t. I, p. 120.

(2) CouYBA, op. cit., p. 234.

(3) Modes et usages au temps de Marie-Antoinette, par le comte de Reiset, t. Il, p. 341.

(4) Cf. les Loix de la galanterie, édt. Aubry, p. 56; L. Lambeau, la Place Royale (Daragon, éditeuri. p. 105-108; etc.. etc.

voiture, les chevaux, tout est de la même couleur, et l'on diroit qu'ils aspirent à imprimer le même teint sur tous ceux qui passent. Le danger est surtout du côté où le boueur n'est pas; vous longez avec confiance une roue immobile ; une pelletée à'ordures vous descend sur la tête (1). »

On comprend que cette boue noire, puante, corrosive, brûlât Jes étoffes sur lesquelles elle se fixait. Néanmoins, les Parisiens, voire les Parisiennes, s'exposaient bravement à ses éclaboussures ; mais ils murmuraient contre la police qui, à les entendre, ne veillait pas à la propreté des rues. La police avait évidemment tort, puisque, en principe, elle n'a jamais raison; mais le public n'était pas, non plus, à l'abri de tout reproche. La rivière continuait à être empestée par les, détritus de toute nature qu'on y jetait; les Parisiens auraient eu mauvaise grâce à se plaindre de boire une eau qu'ils contribuaient eux-mêmes à infecter.

Ge n'est pas tout : la funeste coutume d'inhumer dans l'intérieur des églises ou dans des cimetières intérieurs, comme ceux des Innocents, de Saint-Joseph, de Saint-Séverin, entretenait rinibction. Ce n'est guère que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle qu'il fut ordonné de transférer les cimetières en dehors des villes. En 1768, Voltaire pouvait encore écrire à un médecin ày: ses amis, le docteur Paulet, ces lignes qui résument l'état de la capitale à cette époque :

« Vous avez, dans Paris, un Hôtel-Dieu où règne une contagion étemelle, où les malades, entassés les uns sur les autres» se donnent réciproquement la peste et la mort.

« Vous avez des boucheries dans de petites rues sans issue

(1) Tableau de Paris, eh. CCCCL, t. V, p. 327. Cf. Vues sur la propreté des rues de Paris, dans le recueil intitulé ; VObservaleur de Paris (1782).

qui répandent en été une odeur cadavéreuse capable d'empoisonner tout un quartier. Les extialaisons des morts tuent les vivants dans vos églises, et les charniers des Innocents sont encore un témoignage de barbarie qui nous met fort au-dessous des Hottentots et des nègres (1). »

Il faudra attendre près de vingt ans pour obtenir de faire fermer les cimetières intérieurs et transporter aux Catacombes tous les ossements provenant de celui des Innocents.

Les cimetières de Montmartre et du Père- Lachaisc ne devaient être créés qu'en 1801 ; celui du Montf amasse date seulement de 1810. « On ne saurait croire, écrivait l'auteur des Mémoires secrelSy combien d'obstacles il a fallu vaincre pour obtenir qu'on cessât d'infecter ainsi le centre de la capitale par une putridité continuellement renouvelée. »

A voir tous les eiïorts tentés, pendant une longue suite de sièv'les, pour assurer la salubrité de la cité parisienne, et à coj) parer ces efforts aux résultats obtenus, on ne peut que rendre hommage au zèle, à la persévérance de tous ceux, administrateurs ou pliilanthropes, qui se sont dévoués au bien public, sans recueillir le plus souvent autre chose que lindifférence ou essuyer les railleries de leurs contemporains.

Mais combien nous sommes loin, encore, de la perfection !

fl) Correspondance, édit. Beuchot, t. LXV, p. 70. (Lettre du 2 avril 1768.)

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