AVANT-PROPOS XI
Berlin, l'arrosage municipal nettoie les ru«s ; à Paris, il contribue à l'entielien de la malpropreté.
A Berlin, quoi qu'on dise de la Sprée, et dans toutes les villes propres, il y a de l'eau en abondance, de quoi transformer les rues en torrents : l'arroseur municipal dispose ainsi d'une force contre laquelle aucun crottin ne résiste : il les pousse à l'égout comme des fétus de paille.
A Paris, l'eau manque au point que nos concierges surveillent nos goulettes avec avarice et montent à la cuisine fermer notre robinet d'eau douce, quand ils trouvent qu'il en coule* depuis trop longtemps vers la rue.. Ce petit fait domestique n'est qu'un point particulier de la question sociale du régime des eaux. Les tonneaux d'arrosage de nos rues arrosent le crottin ; ils n'inondent que le passant. Le passant récrimine, mais le crottin s'en trouve bien.
Nos maisons sont sales, et bien qu'Edouard VII leur ait récemment délivré un certificat public de blancheur, peut-ètrevalable par comparaison avec celles de Londres, leurs façades sont noires. On les nettoie rarement. Les portes, surtout celles des bâtiments officiels (voyez celles de la Faculté de médecine, sur le boulevard Saint-Germain, ou mieux celles de la Sorbonne sur la rue des Ecoles), sont couvertes d'une couche de poussière qu'on croirait accumulée depuis des siècles, si l'on ne savait que ces bâtiments sont de construction récente. Les persiennes, les garde-manger, les volets des maisons privées, tout cela est d'un noir d'encre. Cela n'a pas besoin d'être nettoyé, cela donne sur le grand égout collecteur, sur la rue!
Ce qu'il y a de plus triste, c'est que nous ne nous doutons pas de cette malpropreté. Nous y vivons sans la voir.
Tout le réquisitoire est dans ce ton, et si nous le trou-
ÇIT AVANT-PROPOS
VOUS «évore, ne nous en prenons qu'à nous-mème, ou plutôt à ceux qui ont la charge de nous adminislrer.
Dans un rapport, tout récent, relatif au matériel de l'administration centrale, on faisait cette remarque, au moins piquante, qu'au ministère de l'Intérieur, « dans cette maison où l'on commande l'hygiène au pays tout entier, d'où l'on prescrit sans relâche la désinfection, d'où partent. enlin de si belles circulaires contre les contagions fâcheuses, on ignore encore les water-closets avec chasse d'eau et on emploie encore les tinettes mobiles ».
Quand, à côté de cette constatation, nous rappellerons que les deux conditions de la salubrité des villes, reconnues essentielles par la science moderne : Tune, de fournir aux habitants de leau potable ; l'autre, d'éloigner rapidement des agglomérations les matières résiduaires, le peuple romainles avait réalisées depuis 2000 ans, peutêtre sera-t-on moins autorisé à jeter l'anathème au passé et plus disposé à nous justifier de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes.
Paris, 13 novembre 1008.