LA FRILEUSE
(Epoque premier Empire.) (Peint par Mallet; gravé par Cardon ; à Paris, chez Aumont, rue J.-J., Rousseau, n» 10.)
Nous avons un travers dont nous ne nous défendons pas assez, celui de toujours calomnier notre temps. On nous embarrasserait fort cependant, si on nous demandait de nous accommoder de ce qui suffisait à nos pères.
Nous avons aujourd'hui des vêtements douillets, pour nous garantir des rigueurs du froid ; des appareils de chauffage perfectionnés, qui nous permettent, pendant la saison inclémente, de rester calfeutrés dans nos appartements. Comme il était loin d'en être ainsi autrefois !
Sans remonter à la préhistoire, où les hommes marchaient nus ou simplement revêtus de feuillages grossièrement entrelacés et, plus tard, de la peau des bêtes qu'ils avaient abattues; sans nous arrêter à l'époque où l'on tirait le feu de la pierre, et où Ton plaçait les bûches sur d'autres bûches, pour multi-
plier les points de combustion, donnons un aperçu sommaire, mais suffisant, des différents modes de chauffage aux temps primitifs, ne fût-ce que pour marquer les étapes et mesurer le chemin parcouru.
Le premier système de chauffage a consisté à faire brûler le combustible au centre des habitations : une ouverture était ménagée dans le plafond pour laisser échapper la fumée. Ce système antique figure encore dans le plan de l'abbaye de Saint-Gall, du neuvième siècle. Le chauffoir des monastères était une grande salle chauffée, située sur une des faces du cloître, et dans laquelle, durant la mauvaies saison, les religieux passaient le temps qu'ils ne consacraient pas aux prières du chœur. A Saint-Gall existaient, outre le grand chauffoir commun, situé sous les dortoirs, des chauffoirs secondaires, particulièrement consacrés soit à l'infirmerie, soit à l'habitation des novices (l). Dans chacune de ces salles, quelle qu'en fût l'étendue , il y avait, vers Tune des extrémités, la cheminée {caminus) et à l'autre extrémité, les tuyaux par lesquels s'échappait la
(1) En général, assure Vaublanc {La France au temps des Croisades, t. IV, p. 138), les cellules n'étaient pas chauffées; un vêtement d'hiver suffisait aux moines. Saint Bernard, malade, ne voulut absolument pas qu'on lui fît du feu; on imagina de placer sous son lit une pierre percée de plusieurs trous, sous laquelle on allumait un brasier, pour chauffer la chambre sans qu'il s'en aperçût.
fumée. Cette distance établie entre les deux ouvertures extrêmes du calorifère, semble indiquer que la fumée et le calorique parcouraient un grand espace, soit sous le sol, soit dans de longs tuyaux de métal, situés à une certaine hauteur dans la pièce. Le feu s'allumait en dehors du chauffoir et la fumée sortait par une construction isolée et de forme carrée, comme les cheminées de nos usines (1).
De ce queVitruve ne parle pas de cheminées, dans son livre sur T Architecture, Perrault en a inféré que les anciens ne les connaissaient pas (2). En tout cas, ils avaient pensé à pratiquer dans leurs demeures un orifice d'échappement pour la fumée, témoin de nombreux passages tirés d'auteurs classiques.
Homère parle d'Ulysse, dans la grotte de Galypso, souhaitant de voir au moins sortir la fumée des maisons de son île d'Ithaque. Aristophane introduit dans une de ses comédies le vieillard Polycléon, enfermé dans une chambre, d'où il cherche à s'échapper par la cheminée (3).
(1) Lenoib, Architecture monastique, t. II.
(2) BoissY d'Anglas, dans un article du Journal de Paris (1787), conclut à l'existence des cheminées chez les anciens. Les découvertes de Pompéi auraient, scion cet auteur, confirmé cette assertion. Cette opinion a rencontré de sérieux contradicteurs.
(3) Recherches historico- monumentales, par G. Goury aîné (Paris, Didot, 1833), p. 265.
Virgile, dans une de ses Êglogues^ y fait nettement allusion (1). Horace, dans son ode onzième du livre VII, en parle également (2). Il exprime ailleurs Tavis que, pour chasser le froid, il faut mettre beaucoup de bois sur le foyer. Cicéron, à son tour, dans la quatrième de ses Epîtres, conseille àTrébatius d'entretenir un bon feu dans sa cheminée {loculendo utendum camino).
Peut-être avons-nous eu tort de traduire caminus par cheminée, et pourtant on conçoit mal que les anciens, qui recherchaient tant la commodité — le motconfort est d'inventionbien postérieure — se soient passés de cheminées dans l'intérieur de leurs habitations. Admettons, pour ne pas avancer d'hypothèses aventureuses, que le caminos des Grecs et le caminus des Romains désignaient seulement un fourneau, un foyer, fixe ou mobile, au moins dans les premiers siècles, quand il n'y avait encore que des chaumières ou des cabanes couvertes de planches; mais quand on construisit, à Rome, des maisons à plusieurs étages, on dut, certainement recourir à un autre mode de chaulTage.
A mesure que la capitale de l'Empire s'accrut en population, les foyers ou, si l'on veut, les camini, qui n'avaient qu'une ouverture au milieu du toit, furent particulièrement affectés au service des cui-
(1) Ef jam summa procul villarum culmina fumant.
(2) Sordidum flammée trépidant volantes veriice fumum.
sines ; ils ne se trouvaient que dans des bâtiments sans étages et contigus aux maisons dont ces rez-dechaussée faisaient partie.
Mais comment se chaulïait-on sans cheminées dans les divers appartements construits l'un sur l'autre dans le corps du logis ? On avait des sortes de fourneaux portatifs; on allumait le charbon au dehors, dans des fourneaux de toutes les formes, appropriés selon les lieux : ceux destinés à chauffer les viandes étaient évidemment de moindres dimensions que ceux qui servaient à chaulfcr la pièce dans laquelle on prenait les repas, le Iriclinium — car il n'y avait pas de cheminées dans la salle à manger (1).
Pendant Thiver, lorsque Alexandre allait dîner chez quelque ami, celui-ci apportait un petit réchaud et le héros disait, en riant, qu'il fallait y mettre ou de l'encens ou du bois (2), Alexandre plaisantait sur la pauvreté de l'appareil, qui semblait plus propre à brûler de l'encens pour une oflVande,qu'à le chauffer : ce qui prouve, apparemment, qu'on se servait plus souvent de charbon et de poussier que de bois pour le chauffage ; le bois était seulement employé pour le service des cuisines (3), des offices et surtout des étuves.
(1) C'est, du moins, ce qu'assure Columelle [In tricliniis camini non eranl).
(2) Plutarque, i4pop/i/.,180.
(3) Vers l'an 1200, les cheminées n'étaient en usage, en Angleterre, que dans les cuisines [Nouveau Dictionnaire des origines, de Noël et Carpentier, art. Cheminées).
MOEURS INTIMES DU l'ASSÉ
Les vases dans lesquels les Grecs mettaient le feu de charbon s'appelaient escharia (1), mot qui signifie brasier : c'est le brasero, appareil dont on fait encore usage dans certaines contrées d'Espagne (2) et d'Italie (3).
Dans notre pays, les braseros ont servi, au moyen
(I)Sallengre, Novas Thésaurus antiquilalum, éd. in-f».
(2) En 1836, le baron Taylor avait reçu de Louis-Philippe la mission de recueillir en Espagne les tableaux destinés à former le noyau de la scierie espagnole, au Musée du Louvre. Comme il devait passer trois mois àSéville, comme on était en décembre et que l'hiver était particulièrement froid cette annéelà (1836), le baron se mit en quête d'un logement où il pût se livrer à ses études sans trop souffrir de la température. Or, il n'y avait alors, dajjs tout Séville, qu'une seule chambre à cheminée, les habitants se chauffant au moyen de braseros. Cette chambre unique, le baron, devenu frileux à la suite de ses voyages en Egypte, la convoitait avec ardeur, et il prit des informations afin d'en obtenir la jouissance, s'il était possible
La chambre à cheminée dépendait d'une maison appartenant à la marquise d'Arco-Hermoso. Quand elle apprit les embarras de M. Taylor, la grande dame s'empressa de lui offrir une gracieuse hospitalité. On mita sa disposition la précieuse chambre et, pendant que Sévillans et Sévillanes grelottaient autour de leurs braseros, la cheminée du Français lançait des tourbillons de fumée dans l'azur du ciel andalou, sans doute à la profonde surprise de certains bons bourgeois qui devaient croire à un ncendie (Elie Berthet, Histoire des uns et des autres, p. 320).
(3) Encore à la fin du dix-huitième siècle, les cheminées n'existaientpasà Venise, dans ce qu'on appelait un' appartamenlonobile; aussi les Vénitiens y gardaient-ils leurs manteaux et allaient-ils de temps en temps, dans une pièce voisine, se chauffer à un vase de fonte nommé coghera, où brûlaient de petits morceaux de bois blanc {legna dolci). (Dict. de Noël, loc. cit,)
âge et même plus tard, à chauffer de vastes édifices, mais c'étaient des braseros roulants. Il yen avait un semblable dans la cathédrale de Beau vais, un autre à l'Hôtel Saint-Pol, un autre enfin à F Hôtel-Dieu de Paris, au quinzième siècle (1).
Miliin (2) a donné le dessin de Tun de ces chauffedoux roulants. Ce chariot-brasier servait au chauffage de Téglise de la Gommanderie de Saint-Jean-en-flle,