LES OCCUPATIONS DU MOIS DE DÉCEMBRE
Gravure de Crispin de Passe, d'après une composition de Martin de Vo;^-
{xw siècle.)
Le chauffage par Pair chaud est un des plus anciens qui aient été employés ; il fut en usage chez les Romains, et les Grecs ne l'ont sans doute pas ignoré.
Il consistait à chauffer Fair dans la partie inférieure d'un édifice, et à le laisser ensuite s'élever et se distribuer dans les étages supérieurs, en le faisant passer dans des tuyaux logés dans Tépaisseur des murs (4). Ces tuyaux faisaient circuler une chaleur partout égale; on les appelait des hypocaustes, Pline le Jeune avait un hypocausle pour chauffer en hiver sa maison de campagne.
On n'employait à Rome que du bois pour alimenter le feu; ce bois se vendait soit à la mesure, soit au poids, et pour qu'il ne fumât pas (2) en flambant, on avait soin, au préalable, de le tremper dans l'eau et de le faire longtemps sécher ; puis on l'imprégnait de marc d'huile (3).
On en consommait des quantités relativement considérables, les hypocaustes servant à conduire l'air
(1) Maigne; Dicl, des origines, inventions et découvertes^ 3« édition, p. 147.
(2) Les pauvres n'avaient que la ressource d'ouvrir les portes, pour n'ôtre pas suffoqués par la fumée du bois non apprêté.
(3) Pline, lib. XV, cap. VIII; Theophhastus, Historia plantarum, lib. XV, cap. X.
chaud dans toutes les maisons (1), ou dans tout l'édifice s'il s'agissait d'un palais ou d'un établissement public, comme les thermes (2). Ces appareils étaient, en somme, assez analogues à nos calorifères (3), à cette différence près que le combustible employé était toujours du bois.
Les Gaulois, qui ont tant emprunté aux Romains, auraient eu garde de ne pas les imiter sur ce point, comme sur tant d'autres. Chez les paysans de la Gaule, on trouvait parfois comme une sorte de cheminée (4) ; mais, le plus comrnunément, la fumée du foyer central sortait par un trou de la toiture (5).
(1) Cicéron avait installé chez lui un hypocauste. « Je viens, écrit-il, de faire placer mon hypocauste dans un autre coin de ma salle de bains, parce que les tuyaux servant à donner de la chaleur étaient sous ma chambre et que cela l'échauffé trop en été » Manuel des Frileux, par Fréville; Paris, décembre 1813.
(2) Sur le chauffage des bains, voir le chapitre IV de l'ouvrage précité, de Fréville.
(3) Dans les commencements de l'empire romain, on imagina de chauffer les palais par des fours placés dans des caves. Plus tard, on pratiqua dans les murs des tuyaux qui étaient destinés à porter la chaleur dans les étages supérieurs, et qui ont probablement donné l'idée des tuyaux de cheminée. Nous n'avons pas besoin de dire que ces appareils étaient plutôt des calorifères que des cheminées, et qu'ils ne remplissaient le but auquel ils étaient destinés que très imparfaitement et à l'aide d'une énorme consommation de combustible {Magasin pittoresque, 1836).
(4) Vers sur Cincinnatus, dans le Panégyrique de Majorien^ipar Sidoine Apollinaire.
(5) Locke, voyageant en France, de 1675 à 1679, décrit des huttes sans fenêtres et sans cheminées {Revue de Paris, XIV, 75) ; cent ans plus tard, un autre Ansrlais, Arthur Young, qui par-
Dans les demeures des personnes aisées, il y avait des hypocaustes semblables à ceux que nous venons de décrire : on ménageait, sous trois pavés, un espace dans lequel la chaleur du foyer extérieur circulait, pour monter ensuite verticalement par des tuyaux carrés en terre cuite et sortir par des bouches latérales (1).
Les appartements royaux se partageaient en chambres d'été et chambres d'hiver (zetœ estivales, zetœ hyemales). Voulait-on les rafraîchir, on mettait de l'eau froide dans les tuyaux ; pour les réchauffer, on recourait aux hypocaustes. Mais il y avait aussi des chambres pourvues de cheminées, les ep/caasioriay où Ton s'enfermait, quand on voulait se faire oindre, devant le feu, d'onguents ou d'essences aromatiques (2).
Les palais des Francs étant pourvus de thermes.
court notre pays, pour y étudier principalement l'état de l'agriculture, note, sur ses tablettes de voyage, qu'il existe encore, dans le Dauphiné, des '* huttes de boues ", couvertes, en chaume, dépourvues de cheminées, et dont la fumée sort par un trou pratiqué dans le toit ou par les fenêtres (Alb. Babeau, La Vie rurale dans Vancienne France, 2' édit.,p. 19)-
(1) Mœurs et vie privée des Français, par E. delà Bédollière, t. I; DE Caumont, Cours d'antiquités, planche 22; Ampère, His^ toire littéraire de la France avant le XIJ* siècle; Paris,l839, t. II. p. 261.
(2) Annales bénédictines, t. Il; Vocabularium, de Papias, art. Zetœ; Glossarium de du Gange, art. Epicaustorium ; ce dernier nom désignait aussi Ja plate-forme supérieure où les cheminée» aboutissaient.
16 MÔËCtlS INTÎMËS bV fASSÉ
de môme que les maisons gallo-romaines, on s'était appliqué à y réaliser le mode de chauffage le plus pratique, c'est-à-dire celui dont se servaient les Romains. Mais nos ancêtres semblent avoir également connu le chauffage à la vapeur, que nous devions mettre un si long temps à retrouver. Sidoine Apollinaire a montré, d'une manière très précise, bien qu'il se soit exprimé en vers (1), comment, à l'aide de tuyaux habilement disposés, on faisait arriver de la vapeur d'eau chaude dans toutes les pièces du magnifique castel d'un certain Paulinus Leontius.
Vers le même temps, de pauvres moines, vivant dans un pays barbare, s'étaient avisés de construire de véritables calorifères à vapeur. Avec l'eau des sources bouillantes du Groenland, ils avaient fait, pour le chauffage, ce que les Chinois faisaient, pour l'éclairage, avec leur gaz naturel : ils emprisonnaient dans des conduits la vapeur brûlante et la faisaient circuler à travers les cellules de leurs cloîtres (2). On n'en était pas encore à chauffer des îlots de maisons, comme a voulu le faire récemment une Compagnie industrielle, dans une petite ville de TElat
(1) Voici les vers cités par Ampère (loc. cil.) :
... Sinuata caniino
Ardeniis périt unda globiy fractoque flagella
Spargit lentalum per culmina tola vaporem.
(2) Malte-Brun, M^/a/igres, t. II; citépar Fournier, Vieux-Neuf, 1. 1, 2' édition.
new-yorkais : mais, pour Tépoque, c'était un progrès notable.
Montaigne, qui connaissait ses auteurs, se divertit un jour à écrire contre les cheminées de son temps et contre les poêles, « à chaleur croupie et à mauvaise senteur », qu'il avait vus au cours de son voyage en Allemagne, une plaisante diatribe, qui se terminait par cet éloge des calorifères en usage dans la Rome antique : « Que n'imitons-nous, s'écriait-il (1), rarchitecture romaine ! Car on dit, qu'anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d'icelles ; d'où s'inspiroit la chaleur atout le logis, par des tuyaux practicquez dansl'espais des murs, lesquels alloient embrasant les lieux qui debvoient estre eschauffez ; ce que j'aiveu clairement signifié, je ne sçay où, en Senecque (2). »
Eh bien! l'auteur des Essais était mal informé ; car les hypocaustes antiques furent en usage chez les étuvistes ou, pour nous mieux faire entendre, dans les établissements de bains, jusqu'au dix-huitième siècle. Dans ses Mémoires historiques sarTroyes, au chapi-
{l) Essais, livre III, ch. XIII, t. II, édition Lefèvre.
(2) Le passage de Sénèque a été retrouvé par Ed. Fournier; nous le reproduisons d'après l'auteur du Vieux-Neuf: « Per impressos parielibus tubos, per quos circumfunderelur Câlor, qui ima simul etsumma foveret œqualiter. » Epist., 90.
tre des BainSy Grosley parle d'une étuve de femmes, dans laquelle on avait établi un système de tuyaux distribuant partout la chaleur, en serpentant à travers les murs et sous les planchers. Hâtons nous d'ajouter que c'était une exception ; car on se chauffait depuis longtemps, dans les habitations privées, par le rayonnement direct du feu provenant de foyers ouverts : un conduit, ménagé dans les murailles, conduisait la fumée au-dessus du toit de la maison.
Jl semblerait que la cheminée, cet objet de première nécessité, ait dû toujours exister telle qu'elle est ; or, nous venons de le démontrer, la cheminée, avant d'être devenue ce qu'elle est de nos jours, a passé par des modifications variées.
D'abord, il n'y a pas eu de cheminées dans tous les pays ; et les anciens Grecs ou Romains, qui, malgré la douceur de leur climat, avaient pourtant des jours d'hiver où le feu n'était pas du superflu, semblent n'avoir jamais employé, même quand le besoin s'en faisait le plus sentir, ce mode de chauffage, qui nous paraît si commode et si simple.
Une autre preuve que les anciens n'avaient pas de cheminées, c'est que leurs auteurs se plaignent de la fumée d'une façon très caractéristique, et qu'un de leurs plus grands architectes, Vitruve, recommande dans ses ouvrages de ne pas suspendre de tableaux dans les chambres où Ton fait du feu, et de n'y mettre que des corniches et des moulures sans ornements
pour éviter les dépôts noirs et fumeux qui se font sur tout ce qui est en saillie. Il est bien évident qu'il ne ferait pas cette recommandation si la fumée n'eût été qu'un accident et non pas une habitude normale. Un fait bien frappant aussi, c'est que, dans les nombreux dessins des artistes de Pompéi, on ne voit aucune construction, au sommet d'une maison ou d'un édifice quelconque, ayant le plus léger rapport avec une cheminée.
Nous n^avons, quant à nous, constaté l'existence de cheminées que dès le quatrième siècle (1). Mais ce n'est qu'à partir du onzième siècle qu'on a fait en France usage des cheminées dont le foyer était placé contre une muraille ('2). Le fond de la cheminée, ou cœur, fut maçonné de bonne heure en tuiles posées à plat, afin de mieux résister à la flamme.
(1) Cependant certains érudits font remonter l'usage des premières cheminées à Vitellius, Lorsque Viteilius fut proclamé empereur, dit Suétone, le feu prit à sa chambre « par le tuyau de sa cheminée ». Flagrante iricliniis ex conceptu camini (Suétone, chap. VIII). Le premier feu de cheminée, mentionné par l'iiistoire, remonterait donc à l'an 69 de Jésus-Christ.
(2) Les plus anciennes de ces cheminées, dont les archéologues aient retrouvé les vestiges, ont été découvertes dans le palais que Guillaume le Conquérant s'était fait construire dans l'enceinte de l'abbaye Saint-Étienne, à Caen, et dans le palais dit de la reine Matliildc, dont un dessin se voit dans les Antiquilés anglo-normandes.
20 MOEURS IXTIMKS m: PASSE
La cheminée primitive était fort simple : elle consistait en une niche prise dans l'épaisseur du mur, arrêtée et encadrée de chaque côté par deux pieds-droits, et surmontée d'un manteau ou hotte faisant un peu de tirage, et sous lequel s'engouffrait la fumée.
Les cheminées du douzième siècle ne sont pas si larges que celles du siècle suivant: aussi le manteau est-il droit et formé d'une plate-bande d'un ou quelquefois deux morceaux.
Vers la fin du douzième siècle, comme la cheminée s'élargit, on emploie Tare dans la construction du manteau. On introduit peu à peu d'autres perfectionnements : le fond de la cheminée se maçonne en tuileaux, ou se garnit d'une plaque de fer pour résister au feu ; l'âtre est recouvert d'une couche de briques.
La cheminée, au douzième siècle, est rarement adossée aux murs intérieurs ou transversaux. On la place de préférence sur les murs de face, entre deux croisées. Si le mur n*était pas assez épais, le fond de la cheminée s'avançait en encorbellement, ou reposait sur la saillie de la porte d'entrée. Tout en se chauffant, on voulait voir dans le manteau : aussi pratiquait-on souvent une petite fenêtre d'un côté dans le fond de la cheminée (1).
La construction des véritables cheminées ne date,
^j^Mogasin pilloresque^ 1875.
en réalité, que de la lin du treizième siècle, et on n'a commencé à s'en servir que dans le cours du quatorzième. A cette époque, la famille était pleinement reconstituée, le monde revenait peu à peu à des goûts pacifiques, à des habitudes d'intérieur. L'hiver était la saison de l'année où le guerrier quittait les camps, où le marchand retournait au logis, où le laboureur abandonnait les champs pour la cabane. Le foyer domestique devint un centre naturel de réunion ; c'est là que, dans les manoirs seigneuriaux, le. chef .s'asseyait, entouré de sa nombreuse famille et de ses principaux serviteurs, pour entendre son chap^'lain lire les histoires des temps passés, et son page chanter des ballades guerrières ou des romances ; c'est là que le bourgeois contait, pendant la longue veillée, ses voyages et ses périls. L'architecte dut dés lors donner à la cheminée une forme appropriée à sa destination ; il la fit large et haute pour que la famille du maître pût s'y asseoir tout entière.
On avait alorjr le grands foyers, parce qu'on avait besoin de faire de grands feux pour chauffer de grandes sallus. C'est autour de ces immenses foyers, où brûlaient des troncs d'arbres, que se réunissîiient tous les membres de la famille, et non seulement les maîtres, mais encore les serviteurs, et la lueur de ces feux suffisait à éclairer le travail des femmes qui tricotaient, ou cousaient, ou filaient (1).
(1) Magasin pilloresque, 1830.
Le type actuel des cheminées ne remonte guère qu'à la fin du dix-septième siècle ; cependant, il a existé au moyen âge de petites cheminées pour de petites pièces, telles que les chambres de l'hôtel de Bourgogne, à Paris (1).
Jusqu'au quatorzième siècle, il est à remarquer que les cheminées des châteaux, aussi bien que celles des maisons de bourgeois, sont considérées comme objets de pure nécessité, et qu'on les construit avec une grande simplicité. On ne déploie de luxe que pour les peintures, les boiseries et les tentures. A partir du quatorzième siècle, le goût de la décoration s'applique aussi aux manteaux de cheminées, qui se couvrent de sculptures, de moulures, de bas-reliefs de toutes sortes. La décoration des cheminées est souvent fort riche, même chez les bourgeois ; seulement, comme la sculpture sur pierre était cl.ere, et que beaucoup de personnes songeaient plutôt à paraître qu'à êtrCy — ce qui prouve, quoi qu'on dise, que cette mode n'est pas spéciale au vingtième siècle, — beaucoup de cheminées d'habitations privées étaient recouvertes de plâtre sculpté et mouluré imitant la pierre.
Gomme on rebâtit de grandes salles sur des pro-
(1) Enlart, op. cit.
portions encore plus grandes que les anciennes, on a besoin d'y mettre deux cheminées ou même plus, et la décoration, dans ce cas, devient une nécessité : la nudité des cheminées aurait fait un contraste trop désagréable avecTentourage.
On voit, en outre, un usage intelligent s'établir. Les cheminées, à force de s'agrandir, étaient devenues tellement larges que le vent pouvait et devait rabattre la fumée, à cause du mauvais tirage. On inventa de diviser les tuyaux et le foyer : la cheminée conserve son grand aspect, mais il y a plusieurs conduits plus étroits ; par conséquent, le tirage est plus fort.
Un des exemples les plus remarquables de cette disposition est la cheminée de la grande salle du palais des comtes de Poitiers. Elle a 10 mètres de large sous le manteau, et 2m. 30 de profondeur ; c'est un véritable édifice ; aussi cette cheminée monumentale est-elle divisée en trois foyers.
Pour chauffer de très grandes salles, il n'était pas rare qu'on accolât deux ou trois cheminées, comme il en existait à l'hospice de Fougères, dans la grande salle du palais de Poitiers et dans celle du palais de Bourges (1). Dans les cuisines des vastes habitations, il y en eut même un plus grand nombre. L'abbé Lebeuf affirme avoir vu, dans le donjon de Monthléry, une cheminée qui chauffait jusqu'à quatre chambres.
(1)11 se trouvait également des cheminéeB doubles au Mont- Saint-Michel, au château de Coucy. Au château de Monlargis, la
Les cheminées du moyen âge étaient disposées pour brûler du bois ; mais, dès le onzième siècle, on employa la tourbe (1). Dans les pays de production, on brûla de la houille : à Douai, en 1350, on en alimentait le four à chaux épiscopal. Dans les habitations privées, on arriva de bonne heure à en faire usage et Ton se servit, à cet effet, de petites grilles mobiles, analogues à celles qu'on vend dans nos bazars (2).
Sous le règne de Louis XIII, on fît à Paris Fessai de boules combustibles, dont le secret ne devait être retrouvé que cent ans plus tard (3). Ces boules étaient à base de tourbe, de sciure de bois, de houille desséchée ; on réduisait le mélange en poussière et on en. faisait une sorte de pâte qu'on roulait en boules. Ce sont, apparemment, ces boules, dont parle Gui
grande salle en contenait quatre : deux sur l'une des parois longitudinales, les deux autres à chacune des extrémités (Ha- VARD, Dictionnaire de V ameublement^ art. Cheminée). En 16S8 Louis XIV, visitant le château de Woges, se campait avec admiration devant une double cheminée, construite dans une vaste et belle pièce du château [Cabinet historique, t. VIII, p. 180).
(1) Le charbon était connu de Moïse (Lévitique^ 16, 12). La houille aurait été découverte par Hullos, dans le pays de Liège, en 1039, et employée, dès 1066, à Newcastle.
(2) M. Enlart en a signalé une reproduction, au portail occidental de la cathédrale de Reims, dans un bas-relief symbolisant l'Hiver : la grille y est figurée chargée de bûchettes.
(3) Mémoires de F Académie des sciences (1757), p. 150.
« Si
Patin dans une de ses lettres, datée du 27 novembre 1666. Le malicieux chroniqueur en attribue la paternité à un Italien. « Il y a ici, écrit-il, un Italien qui dit avoir été mandé tout exprès pour un certain secret, qui est d'une terre composée qui eschaufFe incontinent une chambre, sans odeur, sans fumée. Plusieurs ont esté nommez pour en avoir l'épreuve, dont il y a deux médecins (1), sçavoir M. Mathieu et moi. MM. Blondel, Guénaut, Brayer et Morisset s'y sont aussi trouvez. Nous avons signé que ces boules de terre faisoient un feu beau et clair, sans fumée et sans aucune mauvaise odeur (2). «
Sans famée ! . . Les contemporains de Gui Patin ne surent pas en apprécier l'avantage, car le même désagrément subsista pendant plus d'un siècle /^). Bien mieux, des ordonnances de 1712 et de 1723 éoictèrent que les cheminées devraient avoir trois pieds de largeur sur dix pieds de profondeur : les cheminées fumèrent ainsi « de par la loi » .
(1) Déjà, en 1519,1a Faculté de médecine avait été consultée
sur les effets de la fumée et des vapeurs du charbon de terre, relativement à la santé. Dans le quatrième registre de ladite Faculté, on peut lire :
« La Faculté assemblée, à la réquisition de MM. de la Cour, du Parlement et duprévostdè Paris, qui demandaientsi l'usage d'une certaine /erre, venant des Iles Britanniques, et qui étaitnécessaire aux serruriers, n'était point nuisible à la santé, il fut conclu à l'unanimité que la fumée de cette terre ne pouvait apporter aucun dommage au corps humain. » Fréville, op. cit., p. 131-132.
(2) Lettres de G. Patin, t. 111, édition Reveillé-Parise.
(3) Curiosités des inventions, etc. (Bibliothèque de poche).
Cela dura jusqu'à RumPord, qui fit à peu près (1) cesser cet inconvénient, en rétrécissant l'orifice de communication avec le tuyau, en diminuant le foyer en hauteur,largeur et profondeur; enfin, en imaginontles parois latérales inclinées (2). La cheminée de Rumford a servi de type à un grand nombre de systèmes qui lui sont postérieurs et qui en dérivent plus ou moins indirectement : cheminées-poèles, cheminées prussiennes, cheminées hollandaises, etc. (3).
(1) Le marquis d'Argcnson écrivait en 1750 : « Le voyage de Bellevue n'a point éténgrcable. 11 a fait une fumée continuelle! dans les appartements » Mémoires de d Argenson^ t. III, p. 371. Trente ans plus tard, Mme de Genlis, quiavailloué un loirement aux bains de Tivoli, se plaignait de ce que sa cheminée fumait [Mémoires de Mme de Genlis, t. VI, p. 280).
(2j En 1813, on pouvait encore écrire: « Qu'importe d'avoir un foyer splendide si l'on s'y brûle; ou si, au moindre changement de temps, des gouffres de fumée en sortent, sufloquent ceux qui s'y chauffent, et finissent par couvrir d'une teinte de suie les tentures et les meubles? Sur cent cheminées, il est notoire qu'il y en a plus de cinquante qui sont sujettes toute l'année à cet inconvénient si cruel, surtout pour les malades et les personnes infirmes ». Fréville, op. cil. On peut voir dans l'Arc/i/teclure, de Philibert Delorme, comment un éolypile, placé dlins une cheminée, « par l'évaporation causera un tel vent, qu'il n'y a si grande fumée qui n'en soit chassée. » Liv. IX, chap. VIII p. 270 de l'édition de 1597. Androuet du Cerceau avait imaginé également un système de cheminées qui ne fumaient pas. Le voyageur Monconys avait vu à Francfort, en l(lo3, une véritable cheminée /um/uore (t. IV, p. 161, de ses Voyages).
(3) Pendant tout le dix-huitième siècle, on se préoccupa de cette question. En 1749, un ingénieur du nom de Gauger, et dix ans plus tard, un physicien et « méchaniste » nommé Germeté, proposèrent des appareils de leur invention. Le 4 août 1735, Vollaire écrivait à M. de Roncières de lui acheter le livre de la
Il fut un temps où on mettait des cheminées partout : dans les sacristies (il en existait au treizième siècle dans la salle capitulaire de Noyon) ; dans les clochers qui servaient de tours de guet et de refuges (chambre de guetteur du clocher de Chartres) ; dans les chapelles seigneuriales (comme à Pierrefonds) ; dans celles des fonts baptismaux, où les rites obligeaient de déshabiller les enfants; et jusque dans les églises (cathédrale du Mans) (1).
Mécanique du feu ^ qui se vendait rue de la Harpe, « ou chez le libraire Houry,rue Saint-Jacques» (F/eux-yVeu/*, d'Ed.FouRNiER, t. Il, p. 139). C'est à cette époque que furent inventées les cheminées-poêles, construites de façon à pouvoir chauffer deux chambres avec un seul foyer et qu'on appelait cheminées à la Popelinière, en souvenir de l'aventure de Mme de la Popelinière et du duc de Richelieu, qui s'était introduit chez la dame à l'aide de la plaque tournante d'une de ces cheminées doubles (Cf. l'Espion anglais, t. II, p. 280; les Mémoires de Marmonlel, éd. Didot 1857 ; les Nouveaux Mémoires du duc de Richelieu^ éd. de Lescure t. III; l'opuscule de M. Campardon, etc.).
(1) Enlart, Manuel d'archéologie française, t. II. Il faisait telle ment froid dans les •é<;lises, qu'on y tendait une sorte de pavillon ou clolet, pour le roi, quand il s'y rendait pour y remplir ses devoirs religieux; on trouve un clolel mentionné dans les dépenses du couronnement de Philippe le Long et dans les comptes de GeolTroi de Fleuri, argentier du roi, en 1316 (Cf. article Clolel du Glossaire de Gay). Au seizième siècle, onremplaça le clotet par la courtine ( Havard, Diclionnaire de Vameublemenl, t. I.) ajoutons que le port de la calotte pour les prêtres leur a été concédé plutôt pour mettre leur chef à l'abri du froid glacial deséglises que pour dissimuler leur tonsure. (Cf. Dictionnaire liisl. des arls, métiers, professions, de Franklin, art. Calottiers)
Les architectes s'appliquaient à donner aux cheminées des dimensions en rapport avec leur destination.
Dans les manoirs féodaux, elles sont larges et hautes, pour que la famille puisse se grouper autour de son chef pendant les longues veillées d'hiver. Ces vastes cheminées chauffaient, du reste, très mal. On avait beau feutrer les joints des fenêtres, ou mettre des tambours devant les portes (1), l'air frais du dehors s'introduisait malgré tout.
De plus, les vitres étaient loin d'exister partout, à preuve ce qui se passait au Collège de Genève en 156/i. Les fenêtres y étaient dépourvues de verres, et les élèves, placés près des fenêtres, se plaignaient du froid et du courant d'air. Le recteur sollicita le « contrôleur » de « faire faire verrières aux classes basses ». Le Conseil répondit : « Arresté qu'on n'y en fasse point, mais que les escoliers les
(1) Enlart, p. 68. Pour la fermeture des fenêtres, voyez l'ouvrage (lu même auteur, p. 137-139 (et notes). L'usage des bourrelets pour calfeutrer les fenêtres est fort ancien : on le trouve signalé au début du quatorzième siècle ; n'empêche que, sous Louis XVI et dans les appartement royaux, on se contentait de coller autour des fenêtres des bandes de papier (Cf. les Mémoires de Madame Campan, I, 80.) Au Japon, encore de nos jours, les fenêtres ne sont que des châssis garnis de papier huilé. Des nattes de jonc ou de roseaux couvrent les planchers. Le Japonais vit, pendant Thiver, accroupi autour du Hibashi, ou boîte à feu, qui contient des charbons de braise de boulanger couvant sous les cendres chaudes [La Cité d'amour au Japo/ï, parle D' TnESMiN-TRÉMOLiÈnES, p. 22.)
fassent de papier. » Et les vitres ne furent placées que bien des années après.
En Suisse, puisque nous parlons incidemment de Genève, la maison n'avait souvent que la cheminée de la cuisine, laquelle, il est vrai, pouvait compter pour deux ou pour trois. Dans les autres pièces on se servait, le plus souvent, de brasiers portatifs, de réchauds : déjàenl/il6, le mercredi après Pâques, « plusieurs, comme des boulangers, des meuniers, des hôtes, sont mandés au cloître, parce qu'ils ont des maisons mal munies de cheminées. »Enl/i29, on fait une nouvelle crie, interdisant à qui que ce soit de faire du feu en un lieu où ne se trouve pas une bonne cheminée [ubi non esset bonum caminum).
En dépit de ces interdictions, on continuait, tant en Allemagne qu'en Suisse, à se chauffer au poêle. Quelle que soit la misère du lieu, il y a, dans toutes les hôtelleries, un poêle, c'est-à-dire un édifice, haut comme la salle, avec un enfoncement, où les femmes se tapissent et se grillent pendant l'hiver ; et des cordes disposées pour la dessiccation du linge autour de ce monument (1).
Erasme, qui écrivait ses Colloques en 1 527, n'a pas raanquéMe noter cette particularité, qui distinguait les auberges allemandes de celles de notre pays. Après avoir loué « l'urbanité de la nation française »,qui va
(1) Jlisl. des hôlellerien, par Francisque Michel et Ed. Four- NiF.n, t. II, p. 117.
jusqu'à une galanterie licencieuse dans des hôtelleries où tout le service est fait par des femmes, et parlé de la « gravité allemande », qui va jusqu'à la rudesse, dans des hôtelleries où le service est fait par des hommes, il poursuit: « En France, ily a des chambres spéciales pour se' déshabiller, se chauffer et même se reposer, si l'on veut. En Allemagne, rien de semblable. Dans le poêle, vous ôtez vos bottes, vous mettez vos souliers, vous changez de chemise, si vous voulez ; vous suspendez près du poêle vos vêtements mouillés de pluie, et vous vous en approchez pour vous sécher. Vous avez de Peau toute prête pour vous laver les mains; mais elle est ordinairement si propre qu'il faut ensuite chercher une autre eau pour laver cette ablution ».
Montaigne devait faire la même remarque cinquante ans plus tard , et cependant, l'hôtel où il était descendu peut être considéré comme de premier ordre, puisqu'il ne comprenait pas moins de 170 lits, 17 poêles, 11 cuisines : de quoi nourrir parjour« trois cens bouches ». Cet hôtel, par une exception confirmant la règle, avait quelques chambres séparées, mais, ajoute notre voyageur, ces chambres a sont bien chétifves. Il n'y a jamais de rideaus aux licts,et tousjours trois ou quatre licts tous joingnans l'un l'autre, et une chambre. Nulle cheminée ; elne sechauffe-t-on qu'en coni' mun^ et aus polies : car ailleurs nulles nouvelles de feu, ettreuvent fort mauvais qu'on aille en leurs cuisines.
!fl
CQ
eo
hJ
Estans très mal propres au service des chambres : car bien heureux qui peut avoir un linceul blanc ; et le chevet, à leur mode, n'est jamais couvert de linceul, et n'ont guière autre couverte, qu'une d'une coite, cela bien sale, »
Parlant, par comparaison, des deux modes de chauffage usités en France et en Allemagne, Montaigne, s'y attendrait-on, n'hésite pas à se prononcer pour les poêles. « Car, dit-il, depuis qu'on a avalé une certène odeur d'air qui vous frappe en entrant, le demurant c'est une chaleur douce et éguale... A^ moins on ne s'y brusle ny le visage ni les botes, et est-on quitte des fumées de France. Aussi là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées, entrant au logis, eus au rebours se mettent en pourpoint et se tiennent la teste descouverte au poile, et s'habillent chaudement pour se remettre à l'air. »
Calvin, au contraire, ne pouvait supporter les poêles, qui lui donnaient la migraine (!).« Hier, écrit-il àBèze, le 17 novembre 1561, je suis monté à cheval pour aller diner. J'ai trouvé le poêle chauffé [hypo-
(1) Cette cause d'incommodité attribuée aux poêles est signalée par Malhuriri Cohdier, dans ses Colloques (édition de Tournes, 10.'9, 1. II, coll. 55), dont nous ne citerons que ce court fragment ;
« V. : Pourquoy ne veux-tu eslre eschaudéau poile?— P. :.Les vapeurs du fourneau me troublent la teste, que j'ay autrement assers débile; dont se fait qu'aisément ta leste me fait mal. — V. : J'en ay esté ainsi quelquefois; mais je me suis accoutumé petit à petit à supporter les incommodités du poile. »
caustam calefaclam). Dès mon entrée, on m'a remis tes lettres précédentes. Pendant que j'étais occupé à les lire, la vapeur m'a porté au cerveau. La nourriture a arrêté les éternûments : toutefois, rentré à la maison, j'ai senti le mal s'aggraver (1). »
En P>ance, où on ne se servait pas de poêle ('2), on pouvait éviter, de ce chef, la migraine, mais c'était pour retomber dans un mal pire. La dimension des ouvertures était encore telle à la fin du dixseptième siècle que, grâce aux courants d'air, on était le plus souvent grillé d'un côté, tandis qu'on gelait de l'autre : la Princesse palatine, à la table du roi, trouvait le moyen d'avoir à la fois une congestion et un rhume (3).
On peut dire que ce n'est guère qu'à notre époque qu'on a véritablement compris la science du chauffage. Les souverains eux-mêmes n'arrivaient pas, au teçips jadis, à se chauffer convenablement. L'usage des lambris ne s'explique pas autrement que par l'humidité contre laquelle il fallut de bonne heure so
(1) La Genève calviniste, par Doumergue.
(2) En 1676, Bernouilli écrivait : « D'une façon générale, ici et en toute la France, on ne se sert pas de poêles. On se chaufTe au feu de la cuisine qui rôtit les pieds devant, tandis que, derrière, le dos tremble de froid. »
(3) Co, respondance de Madame, l. II.
COMMKiNT NOS AÏEUX SE GAKAiNTlSSAl ENT DU FROID 37
défendre; mais comme les lambris coûtaient cher et que leur construction demandait un certain temps, on se contentait ou de tendre des tapisseries, ou plus modestement des nattes qui en remplissaient roffice. En 1364, quand Charles V vient s'installer au Louvre, le « natier Régnant Lançon reçoit Tordre de garnir de nattes la plus belle chambre du palais pour le roi, ainsi que celle de la reine, mesurant dix toises et demie (1). En avril I/1I6, on fait nafter, au château de Yincennes, la chambre de la reine, et au mois d'octobre de la même année, sa chambre de P Hôtel Saint-Pol. Les chambres ainsi tendues passaient pour être particulièrement chaudes (2). En I4/4O, le nîitier Evrard, de Trye, fournit de nattes pendant rhiver, d'octobre à la fin d'avril, les deux pièces où la municipalité de Paris tenait ses séances (3).
En 1571, les cheminées étaient si rares dans certaines maisons de Paris, que Charles IX, qui aimait beaucoup à jouer à la paume et fréquentait surtout l'établissement situé rue de la Poterie des Halles, dut y faire construire une cheminée, afin d'éviter des refroidissements dangereux (/i).
Un siècle plus tard, on ne trouvait pas encore de cheminées dans les châteaux et demeures seigneu-
(1) Compte des dépenses faites au château- du Louvre^ par le
Roux DE LiNCY, p. 30.
(2) Havard, DicAionnaire du mobilier, t. I.
(3) Histoire de IHôlel-de-Ville, par le Roux de Lincy, p. 10.
(4) Introduction au Journal du siège de Paris en 1590. p. 96.
sa MOEURS INTIMES DU PASSE
riales. Richelieu, alors évêque de Luçon, ne pouvant faire du feu dans aucune pièce du palais qu'il habitait, à cause de la fumée, y frissonnait sans se
plaindre (1).
La civilité voulait qu'en entrant chez le monde, on ôtât ses galoches. « Voiture, dit Tallemant des Réaux, était quelquefois si familier, qu'on l'a vu quitter ses galoches en présence de Mme la Princesse, pour se chauffer les pieds (2). » Encore y avait-il du feu chez la princesse à qui Voiture rendait visite ; chez Mme de Sablé, qui avait une aversion marquée pour le grand feu, on devait s'attendre à grelotter : aussi, son médecin, M. Esprit, avait-il la précaution de porter du papier dans ses poches, pour rallumer le feu toujours prêt à s'éteindre (3). Il est juste d'ajouter que la bonne dame, dans la persuasion qu'on pouvait lui apporter du dehors des germes d'un mal contagieux, faisait donner, aux personnes qui venaient chez elle, des manteaux et autres vêtements, qui pouvaient, dans une certaine mesure, les garantir du froid (k).
C'est à cette période que se rapporte l'anecdote rapportée par Retz. Le trop fameux cardinal, étant
(1) Revue des questions historiques, !•' janvier 1869, p. 177.
(2) Magasin pittoresque, 1857, p. 291.
(3) Mes voyages aux environs de Par/s, par Delort, 1. 1, p. 217.
(4) On a souvent raconté combien Mme Rossini, la femme de
allé voir au Louvre la reine d'Angleterre, la trouve dans la chambre de sa fille, plus tard devenue Madame, duchesse d'Orléans. — « Vous voyez, lui dit-elle, je viens tenir compagnie à Henriette. La pauvre enfant n'apu se lever aujourd'hui faute de feu.» — « Henri IV, ô mon roi, s'écrie le cardinal, c'est ta petite-fille qui, dans ton palais du Louvre, ne se lève point faute d'un fagot ! » La vérité est que la pension était en retard et que les marchands, peu respectueux, refusaient tout crédit. Parsuite, il n'y avait pas un fagotin de bois dans le palais. Retz représenta au Parlement la honte de cette situation : celui-ci accorda 20.000 livres ; mais, dans
l'illustre compositeur, était avare, avare jusqu'à ne faire jamais de feu chez elle, même quand elle recevait; aussi le maestro, avant de passer dans la salle à manger, avait-il coutume de prendre son pardessus dans l'antichambre, engageant ses invités à imiter son exemple. Un jour, c'était un 31 décembre, le tout-Paris artistique et littéraire se pressait dans ses salons. Il faisait un froid de loup; et plusieurs jolies femmes avaient manifesté à l'avance leur terreur d'apparaître décolletées dans ces salons où l'on allait se glacer. Quelques jeunes gens leur répondirent qu'elles pouvaient s'y rendre en toute sécurité et qu'il y aurait du feu, ce soir-là. En effet, un premier élégant se présente portant un fagotin de bois résineux. Après avoir très gravement salué la maîtresse de maison, il jette le fagot dans la cheminée. Un ami le suivait portant une bûche, un autre apportait une autre bûche; bientôt, il y avait de quoi faire un feu splendide; et un dernier conspirateur l'enflammait avec une vraie débauche d'allumettes. Un dernier farceur apparut, portant une magnifique bûche qu'il allait placer sur l'échafaudage; mais Mme Kossini, d'un petit geste, lui fit signe de la placer dans le coffre à bois et dit tranquillement : — Ce sera pour l'année prochaine (L'Actualité illustrée, janvier 1j07).
40 MOEURS IN'IIMES bU PASSE
la crainte d'offenser Anne d'Autriche, il ne fut pas donné suite à la délibération.
Quatre ans après cet incident, en 1652, la grande Mademoiselle, s'étant réfugiée à Saint-Fargeau, se logeait provisoirement dans la chambre de son secrétaire, pendant le temps qu'on perçait une cheminée dans la pièce qui lui était destinée (1). Huit ans plus tard, de passage à Perpignan, elle constate, avec mélancolie, que les maisons y sont construites « à l'espagnole », et qu'il n'y a pas de cheminées ailleurs qu'à la cuisine ; comme elle « aimait fort le feu », elle en fut très incommodée.
Mais la province est toujours en retard et ce n'est qu'à la longue que les usages de la capitale y pénétrent. A Paris, il y avait longtemps déjà que les cheminées de chambre étaient répandues, quand, dans les campagnes, on les ignorait.
Sous Louis XÏV, on les multiplia dans les châteaux royaux : n'en inférez point qu'on y eut plus chaud dans les appartements. Pour se préserver du froid, on recevait dans son lit. A l'époque de la marquise de Rambouillet et des Précieuses, le salon de réception n'est autre que la chambre à coucher ; et, comme les visiteurs craignent les courants d'air, ils demandent et obtiennent d'être admis dans la ruelle, c'est-à-dire dans l'espace libre ménagé entre
(1) Mémoires de A/"' de Montpensier, t. II.
COMMENT NOS AlEUX SE GARANTISSAIENT DU FROID 43
le lit et la muraille : d'où le nom de coureurs de r£/e//es qui leur est resté.
C'est au lit que les nobles dames reçoivent les personnages les plus considérables — et nul ne songe à s'en trouver surpris. C'est dans le lit qu'elles se trouvent le mieux à Tabri du froid, surtout quand ce lit est recouvert de fourrures ou même de couvertures bouclées au matelas sur lequel on dort, suivant les recommandations de la Faculté (1).
Faisait-il vraiment plus froid autrefois que de nos jours ? Après ce qu'on a lu la réponse n'est pas douteuse ; nous sommes à coup sûr favorisés, fet, sous ce rapport, la comparaison entre le temps passe et le temps présent est tout à l'avantage de celui-ci (2).
(1) Nouvelles découvertes pour vivre plus de quatre-vingts ans sans infirmités et pour conserver longtemps les forces et Vagililé du jeune âge, par le docteur J -P. Lostalot-Bachoué.
(2) Sauval {Antiquités de Paris, I, 201 et suiv.), faisant l'histoire des grands froids, a mentionné des particularités telles que nous n'en voyons plus d'analogues de nos jours. En 1325, la Seine gela par doux fois. Quatre ans plus tard, il gela si fortement qu'on ne put vendanger qu'avec des gants et des mitaines. On foulait les raisins avec des bottes et des souliers et on les pressait dans des torchons [Biblioth. de V Ecole des Chartes, 1840-41, p. 164). En 1407, le greffier du Parlement, bien qu'ayant du feu dans sa chambre, grelottait : « de trois mots en trois mots son encre gelait dans sa plume et ne pouvait enregistrer aucun arrêt. » Le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, bâtis en pierre, vingt-sept ou vingt-huit ans avant, croulèrent sous le poids des glaces. Une partie des maisons du Pont-au-change
Sans doute, le dix-neuvième siècle a connu des hivers rigoureux ; mais le dix- septième a eu plusieurs grands hivers, notamment celui de 1608, que L'Estoile et Mézeray n'ont pas omis de mentionner; ceux de 1623, 1659, etc.
Le début du siècle suivant fut aussi marqué par un hiver particulièrement rude.
En 1709, le froid prit subitement la veille des Rois et, selon l'expression de Saint-Simon (1), « fut près de deux mois au delà de tout souvenir ». La violence du froid fut telle, « que l'eau de la reine de Hongrie, lesélixirsles plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent les bouteilles dans les armoires de chambres à feu et environnées de tuyaux de cheminées,dans plusieurs appartements du château de Versailles ». Saint-Simon confirme ce que disent d'autres chroniqueurs, de la rigueur de la température qui régnait à Versailles ; ce que nous savions déjà par Madame (2) et par Dangeau. Même au cœur deTétéjUn garçon de fourrière venait, chaque matin, faire du feu
tomberont peu après. De fortes innondations s'en suivirent ; des femmes, des vieillards, des enfants en grand nombre, furent noyés ; « on en sauva un à Paris ([u'on vit venir de loin sur un glaçon, couebé sur un berceau. » Sauvai signale encore les hivers de 1480, 1564 et 1616.
(1) Mémoires, éd. de Boislisle, t. XVIl.
(2) « Les gens du peuple meurent de froid comme les mouches,» écrivait Madame et elle ajoute, peut-être en exagérant un peu, qu'il mourut 21.000 personnes à Paris, entre le ô janvier et le 2 février 1709 (Cf. Revue des deux Mondes, 1" juin 1905, p. 529-
dans la chambre du roi pour son lever, et remettre du bois dans la cheminée, si c'était en hiver (1).
Mais Saint-Simon neforce-t-il pns la note, quand il nous conte que, « soupant chez le duc de Villeroy, dans sa petite chambre à coucher, les bouteilles sur le manteau de la cheminée, sortant de sa très petite cuisine où il avoit grand feu et qui étoit de plain-pied à sa chambre, une très petite antichambre entre deux, les glaçons tombaient dans les verres ? » Le noble duc a tout Tair de nous en faire accroire ; n'oublions pas qu'il rédigeait ses souvenirs trente ans après les événements dont il nous a conservé le récit.
Il est certain, toutefois, qu'à la table même du roi, Madame éprouvait « un froid atroce » devant la cheminée, dont « le terrible feu » lui donnait la migraine sans guérir sa toux (2).
Louis XIV, qui ne ressentait pas plus celte température glaciale que la grosse chaleur, n'en continuait pas moins ses promenades en plein air ; mais, par compassion pour les courtisans, gens de service et gardes obligés de le suivre, il se décida à les suspendre pendant quelques jours (3).
531 ot une très suggeslivc estampe, parue dans le bel ouvraj^e <le M. BoL'Rr.Eois, Leyrand Siècle, p. 268.)
(1) Élal (Je la France, Kiy.S, t. I, p. 251.
(2) Correspondance de Madame, éd. Jsejjlé, t. II, pp. 71), 82. (3: Dk BorsLiSLE, le Grand ffiuer et la Diaelle de 1709.
A Paris, pendant ce fameux hiver de 1709, « les spectacles cessèrent aussi bien que les procès. » Plus de réunions mondaines, plus de fêtes. Les collèges, les ateliers, étaient fermés. Dans le bureau de nouvelles de la marquise d'Huxelles, son copiste s'arrêtait au milieu d'une lettre écrite le 14 janvier : Tencre était gelée !
Le bois faisant défaut (1), d'Argenson fut chargé d'en faire distribuer aux pauvres. Un magistrat parisien, écrivant sur cette époque, rapporte que « le pain geloit sur la table à mesure qu'on le mangeoit. Le vin même geloit dans la cave. Une bouteille de vin de Champagne se trouva toute gelée, à l'exception d'un demi-verre qui étoit resté dans le centre de la bouteille, qui étoit tout l'esprit-de-vin et qui se trouva plus fort que l'eau-de-vie ». Le même narrateur conte avoir vu « deux pauvres petits savoyards trouvés morts, gelés de froid, au coin d'une porte où ils s'étoient cantonnés et embrassés l'un l'autre pour se réchauffer (2) » . On trouva plusieurs personnes mortes
(1) A ce point qu'une des aimables personnes faisant commerce de galanterie, une demoiselle Raye, accoutumée à recevoir 25 louis des admirateurs de ses charmes, se donna à l'un d'eux, M. de Blagny, contre un billet de « quatre voies de bois à prendre chez son maichand. » Cf. la Revue, i" sept. 1908.
(2) De BoiSLiSLE, br. cil., p. 21-22.
dans les chemins ; d'autres, même aisées, mortes dans leur lit. La plupart des enfants nouveaunés succombaient le jour ou le lendemain de leur naissance; très peu en réchappèrent.
Toute la nature souffrit de ce terrible hiver : les fruits gelaient dans les fruitiers ; les grains se res^sentirent aussi de la rigueur du froid. Une grande quantité d'oiseaux furent trouvés inanimés dans la campagne; les lièvres, les perdrix mouraient par milliers.
Certaines rivières, comme l'Eure, étaient gelées « presque jusqu'au sable » et les moulins ne pouvaient plus tourner. Les boulangers vinrent à manquer de farine et il s'en suivit une cherté excessive du pnin. Tandis qu'au commencement de d 709, il valait plutôt au-dessous qu'au-dessus de l'ordinaire (11 sous les 9 livres), il arriva progressivement au chiffre de 51 sous les 9 livres (1).
La valeur de l'argent étant au moins le double de ce qu'elle serait aujourd'hui, on voit quelle pouvait être la situation des pauvres gens. Les convois qui apportaient le blé aux marchés n'étaient plus en sécurité : des bandes les pillaient et razziaient aussi les farines.
Ce fut, de toutes parts, un grand élan de charité : pendant les grandes gelées on distribua le plus
(1) D'après le journal manuscrit d'un échevin de Chartres, Michel Auvray, qu'a publié le Magasin pittoresque, en 1886, p.,B2H,
grand nombre possible de soupes, et du charbon autant qu'on en eut.
Avec des froids pareils, on grelottait autant à la Cour qu'à la ville (1). Louis XIV, dans ses immenses salons, souffrait du froid et s'enveloppait de paravents, au coin d'une cheminée dans laquelle disparaissait Je bois d'une forêt (2). Mme de Maintenon, assise à l'autre coin, n'arrivait pas à se réchauffer. « Si j'habite encore longtemps la chambre du Roi, écrivait-elle au duc de Noailles, je deviendrai paralytique : il n'y a ni porte ni fenêtre qui ferme. On y est battu d'un vent qui vous fait souvenir des ouragans de l'Amérique. » Mme de Maintenon gémissait à bon escient. Elle faisait plaisir au roi, qui souffrait en silence, mais n'était pas fâché, dans son égoïsme de malade, que les autres ne fussent pas plus que lui exempts d'infirmités.
La favorite en prit prétexte pour réclamer un siège spécial, une sorte de niche portative, où elle pût trôner à son aise, sans porter atteinte à l'étiquette. Cette niche, dont le marquis de Sourches nous a
(1) Quand la Seine était prise par les t^Iace». le bois se vendait très cher, les arrivages ne se Hiisanl pins. Une année, pendant la Régence, à une pareille époque de disette, il fut de bon ton de s'envoyer, en guise d'étrenncs, de [tetits cotrels. On les acceptait en riant, mais on était bien .n^e do les brûler.
(2) Curiosilés des inuenlions el découvcrlcs (Ijciahaye, éditeur).
laissé la description, était « un grand confessionnal, garni d'étoffe, pour empêcher le vent de trois côtés ».
LA VniLEUsE, par gravelot.
(Ccn)inuniquée par M. John GBAf(D-CAnTi;RET).
Mme de Maintenon en avait de semblables dans tous ses appartements. Bientôt elle en eut même en
dehors de chez elle, affectant de se trouver mal à l'aise, partout où sa niche lui manquait.
A son exemple, la reine et la dauphine eurent recours à cet accessoire, mais seulement pendant leurs grossesses, ou pour aller, en hiver, entendre la messe dans la chapelle toujours glacée de Versailles (1). Cette niche devint bientôt assez grande pour contenir un lit de cinq pieds de long sur deux pieds et demi de large : « les lits en niche » étaient encore à la mode au commencement du dernier siècle.
Que les niches soient nées du caprice d'une favorite, il n'en est pas moins qu'elles répondaient à un véritable besoin. Il paraît bien avéré que, au château de Versailles, le Roi-Soleil avait peine à se préserver des atteintes du froid (2). La preuve en est encore dans ce détail, que Louis XV, qui s'était servi,
(1) Havard, Dictionnaire, t. III.
(2) Le château de Versailles était, du reste, à cette époque, tout ce qu'il y a de plus insalubre. Et, malgré cela, « les plus grands seigneurs se contentaient de pièces misérables, sans air et sans lumière, pour avoir l'honneur d'être auprès du roi et de partager sa vie ». Même sous Louis XVI, bien qu'en général les logements fussent moins restreints que sous le grand règne, les seigneurs de la Cour se résignaient à « habiter sous les comblés, en des appartements sombres et incommodes; ils les trouvaient toujours plus agréables pour passer quelques jourc à la Cour que les hôtels qu'ils avaient en ville; obligés par leu? charge d'être au château plusieurs fois le jour, ils n'avaient qu ^ ses galeries à traverser, sans être obligés de faire atteler leurs équipages, qui restaient, ainsi que leurs cuisines, dans leurs hôtels {Mémoires de la Société des Sciences morales, des Lettres et des Arts de Seine-et-Oise, t. XII, p. 22).
pendant toute la première partie de son règne, de la chambre à coucher de son aïeul (1), dut finir par l'abandonner, à cause de la température rigoureuse qui y régnait.
Un passage des Mémoires du ducdeLuynes (2) est,à cet égard, des plus démonstratifs. « 11 y a quelques jours, écrit le duc, que le Roi parla, à son souper, du grand froid qu'il faisoit ici dans sa chambre à coucher, qui Tobligeoit même de passer quelquefois dans son cabinet, lorsqu'il se lève le matin, avant que l'on soit entré chez lui. J'eus l'honneur de lui dire que, puisqu'il trouvoit son cabinet plus chaud, il me sembloit qu'il en pourroit faire usage plus souvent. C'est sur cela qu'il me répondit : « Lorsque je me lève avant que l'on soit entré, j'allume mon feu moi-même
(1) Cette assertion de M. de Nolhac ne paraît guère s'accorder avec ce qu'écrit M. Le Roi, dans une de ses annotations du Journal de la santé du roi (Louis XIV), et que nous transcrivons :
« Le grand appartement du roi, à Versailles, est situé au nord du côté des jardins. La chambre à coucher précédait la salle du trône. Dans les premiers temps de son séjour à Versailles Louis XIV couchait dans cette chambre, mais comme elle était très froide, il alla s'établir dans l'ancienne chambre à coucher de Louis XIII, faisant partie des petits appartements. Cette chambre, située au levant, sur la petite cour de marbre, a été détruite en 1704, pour faire le f^alon deVŒil-de~Bœuf. La chambre à coucher de Louis XîV fut alors placée dans le salon central à côté de l'Œilde-Bœuf. C'est celle existant encore aujourd'hui, dans laquelle il mourut, et qui, depuis ne fut pluA habitée par se* successeurs. »
(2; 26 novembre 1737.
et je n'ai besoin d'appeler personne. Si je passois dans mon cabinet, il f audroit appeler ; il faut laisser dormir ces pauvres gens, je les en empêche assez souvent (4). »
M. de Luynes revient, le moiè suivant, sur les inconvénients de la chambre, à propos d'une maladie du roi: «Gomme sa chambre est extrêmement froide, on a tendu un lit dans le cabinet de glace et c'est là qu'il couche; il entend la messe dans ce même cabinet, l'autel entre les deux croisées. »
Dans rhiver de 1758, le roi ayant, de nouveau, souffert du froid, songe à faire installer deux cheminées dans sa chambre : sous Louis XIV, il n'y en avait qu'une, dans le mur du cabinet du roi; c'était, il est vrai, la plus belle du château (2). Gomme il fut impossible de rassortir le marbre à celui de la cheminée qui existait déjà, on prit le parti de démolir cette dernière et de faire les deux nouvelles cheminées pareilles; mais ce travail ne dura pas moins de deux ans. En attendant, on mit un poêle dans la chambre de Louis XV,
(1) Il y avait, cependant, un service de la fourrière royale Les fonctions des Officiers de fourrière consistaient à fournir tout le bois de cliaurfage de la Maison du Roi, ainsi que le charbon et la paille nécessaires. Ces officiers avaient les premières entrées, et devaient allumer le feu dans la chambre du roi, avant qu'on éveillât S. M. Ils devaient également veiller à ce qu'on entretint les feux de l'appartement royal pendant toute la journée (Cf. Etat de la France pour 1712, t. I, et pour 1736, t. I.)
(2) Le Ch âleau de Versailles sous Louis Xr,par P. de Nolhac.
ainsi que dans le salon d'Hercule et dans la chapelle du château î
Le Bien-Aimé était pourtant moins frileux que la reine, Marie Leczinska, qui se blottissait dans des lits de plume, recouverts de nombreux édredons. C'était un véritable supplice, pour Louis XV, de tempérament moins refroidi, d'être obligé de partager la couche royale. L'indiscret de Luynes rapporte qu'à maintes reprises le roi, étouffant de chaleur, se jeta en bas du lit, au risque de se blesser gravement. Il n'est pas besoin de chercher ailleurs l'origine de l'inconstance du plus volage des monarques.
A la lin du règne de Louis XV et sous le règne de Louis XVI, le chauffage des Tuileries est toujours aussi défectueux. Les fenêtres joignent mal et les chambres sont des glacières. Le comte de Polignac s'en plaint au directeur des bâtiments du roi. « Les croisées ne tiennent à rien, écrit le comte à M. d'Angiviller, les vitres tombent souvent par les vents qui soufflent, parce que le bois est pourri, les peaux de mouton ne servent à rien, et le pauvre Polignac est gelé. » Et celui qui gémit de la sorte est un vieux 0 dur-à-cuire, qui a fait la guerre de Sept Ans, et qui n*a pas moins de soixante-huit ans de services militaires à son actif.
54 MOEURS Iî^JTIMES DU PASSE
Mme de Staal, qui faisait partie de la maison de la duchesse du Maine, conte qu'il ne se trouva, pour sa suite, aux Tuileries, que « deux grandes pièces, qui furent partagées entre ses femmes ». Quant à elle, on lui avait réservé « un petit recoin, sans jour et sans plus de feu que celui de V antichambre commune (i) ».
En 1779, la marquise de GroUier, qui occupe cependant le plus bel appartement des Tuileries, réclame des doubles châssis neufs, parce que l'air passe à travers les croisées : Tarchitecte, estimant juste la réclamation, ne s'oppose pas à la dépense, qui ne devait pas, toutefois, dépasser 800 livres.
M. d'Angiviller ne se montre pas moins empressé à donner satisfaction à la comtesse de La Mark, dont la gratitude ne connaît pas de bornes : elle écrit à son bienfaiteur qu'elle lui doit « la santé et peut-être la vie... » Malgré tout ce qu'elle avait pu faire jusque-là pour se garantir du froid, elle n'y avait pas réussi (2) ; tous les hivers elle était malade. A l'en-
(1) Bulletin de la Société de V Histoire de Paris et de VIle-de-Franee, 31* année (1904), 2» livraison.
(2) Mme de Genlis rapporte, dans un de ses ouvrages [Dictionnaire des étiquettes de la Cour, t. I, p. 349), que les princes du sang eux-mêmes « faisoient allumer, à la porte de leurs hôtels, d'énormes brasiers entretenus depuis six heures du soir jusqu'à une heure après minuit. Si ces feux étoient plus dispendieux qu'utiles, du moins c'étoit une belle enseigne de magnificence et un signe éclatant d'hospitalité, qui étonnoit lès étrangers, qui donnoit à la ville un air de fête et qui servoit
tendre, M. le directeur des bâtiments est « un médecin bien puissant ! »
L'humidité régnait à ce point dans le palais, que tous ceux qui avaient sollicité ces logements tant recherchés, demandaient à les quitter, pour fuir le mal qui sV gagnait.
Le premier lieutenant de la compagnie qui garde le château ne quitte plus le chevet de sa fille, depuis qu'il est logé aux Tuileries. L'abbé Donadieu, à qui la duchesse de Brancas a cédé une chambre, voit bientôt le plafond s'effondrer et le vent s'engouffrer par les fenêtres mal jointes. L'évêque de Digne demande, en 1 750, une alcôve et une cheminée, pour « le parer du grand froid d'hiver ». L'architecte du palais, qui n'est autre que Soufflot, lui donne à choisir entre l'une ou l'autre.
Du plus grand au plus petit, tout le monde se plaint et ce sont toujours les cheminées qui figurent en tête des réclamations. Jusqu'au premier valet de chambre, qui n'a qu'une cheminée à son logement, dont les murs sont tellement humides, que la tapisserie se pourrit entièrement dans le cours d'un hiver et que les plafonds manquent de s'écrouler.
Quelques années à franchir, et nous verrons les
à purifier l'air. » Et Mme de Genlis ajoute : « On sait que rien ne le purifie comme le feu ; aussi a-t-on remarqué que, depuis que cet usage a cessé, il y y beaucoup plus de maladies à Paris. »» Ce qui n'était pas trop mal observé.
cheminées se multiplier. L'auteur du Tableau de Paris observe, non sans humeur, que de son temps — à la veille de la Révolution — on trouve des cheminées jusque dans les chambres des domestiques. Les maîtres d'hôtel, les femmes de chambre ne sont plus, comme jadis, obligés de s'aller chauffer à la cuisine, au foyer commun, et il s'en désole (1)!
La cheminée était encore un luxe (2), qui n'étaitpas pour des vilains (3). Passe pour le poêle, contre lequel toutes les épigrammes sont permises; mais « quelle distance entre un poêle et une cheminée ! »
(1) C'est le même Mercier qui prétend que, p.ir une tolérance au moins singulière, les fossoyeurs n'achetaient jamais de bois Ihiver, «car ils se chauiïent, dit-il, avec les morceaux dc-^ bières qu'ils coupent et emportent des cimetières. Par la même raison, ils n'ont pas besoin de dépenser de l'argent pour avoir des chemises. » Tableau de Parh, I, 2ô8.
(2) Quelques années avant la Révolution, le chauffage ou bois était également considéré sinon comme un luxe, du moins comme une dépense appréciable, même dans des endroits où les forêts n'avaient pas encore été trop massacrées. Le 15 mars 1781, les officiers municipaux, anciens et notables de la ville d'Auniale, se réunissaient, pour décider si l'on devait faire venir un médecin dans la commune. Un M. de Raynal se proposait, à la condition que la commune, en attendant de lui faire une pension, lui donnerait le logement et le chauffage. L'assemblée décida qu'on logerait le médecin à l'hôtel de ville et que si l'on avait besoin de celui-ci pour caserner les troupes, on donnerait au médecin 120 livres; en outre qu'il lui serait alloué 6 cordes de bois el 200 fagots {Hisl. d'Aumale, par Semichon, t. ll.\
(3) L'anecdote suivante montre que, même après la Restauration, sous le règne du roi-citoyen, le « coin de la cheminée» fut parfois témoin d'étranges spectacles et qui n'étaient certes pas faits pour des « vilains ».C'estleromancierMARYLAFONqui conte