LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
Bien que, depuis la fondation de l'empire, nombre d'affranchis fussent parvenus à de grandes positions, par l'ascendant du pouvoir et plus encore par celui de la richesse, et que la durée de la possession de ces avantages dût nécessairement faire monter en considération toute la classe, les membres de celle-ci, comme tels, ne réussirent pourtant jamais à se faire reconnaître pour égaux des hommes libres de naissance. Lors môme que ceux-ci s'inclinaient le plus profondément devant ceux-là, rampaient à leurs pieds et les flagornaient, jamais l'homme né libre n'oubliait qu'il était réputé de condition meilleure que l'affranchi, ce Quand tu célèbres l'anniversaire de ta naissance, » dit Martial en s'adressant à un riche affranchi, « certes le sénat et nombre de chevaliers viennent dîner chez toi; mais personne, Diodore, ne croit à ta naissance '. » Et ailleurs le même poète apostrophe ainsi un autre parvenu de la même classe :
Jus tibi natorum vel septem, Zoïle, detur, Dum matrem nemo det tibi, nemo patrem 2.
Même le fils d'affranchi trouvait d'autant plus de difficulté à faire oublier son origine qu'il s'élevait davantage, quoique, en cela, il fut naturellement plus malaisé de maintenir la rigueur des anciens préjugés. Horace s'entendit traiter, sur le ton de l'insulte, de fils d'un père affranchi, par des jaloux qui lui enviaient Tamitié de Mécène, bien que Mécène lui-même eût l'esprit assez large pour déclarer que la condition du père d'un homme était chose indiffé-
rente, pourvu que le fils fût né libre ^ Cinquante ou cent ans plus lard, après que maint fils d'affranchi fût devenu sénateur 2, cet esprit de jalousie aurait probablement cherché un autre prétexte pour attaquer, comme illégitime, la position si modeste de notre poète; cependant, même au bout de deux siècles, quand Pertinax, le fils d'un affranchi % parvint, par son mérite militaire, à s'élever, en 178, au consulat, on ne manqua pas de faire circuler des mots dédaigneux à propos de son humble origine. « Voilà, disait-on, ce que fait la maudite guerre ^. »
Après ceux qui ne descendaient pas d'hommes hbres, c'est les gens des provinces conquises que l'orgueil national romain considérait le moins". Le testament politique d'Auguste, dans les conseils qu'il renferme pour ses successeurs, leur recommande, entre autres, de conférer sobrement le droit de cité, pour maintenir la distance entre les citoyens et les provinciaux. Parmi ceux-ci, on faisait comparativement plus de cas des occidentaux que des orientaux, contre lesquels on éprouvait d'ailleurs en partie une répugnance fondée sur la diversité de race. Aux habitants des provinces de l'Occident même, on ne reconnut que tardivement, et après une très vive opposition, les droits que les Italiens possédaient de longue date.
César, en introduisant dans le sénat quelques Gaulois à demi barbares, ne le put sans frapper en quelque sorte l'opinion publique au visage. « Le Gaulois le plus cossu peut-il être comparé au dernier citoyen ro-
* Horace , Sat. 1 , 6 . G , etc. ; 16 , 45 , etc.
2 Pline le Jeune, Lettres , IFI , 14.
3 Voir sa biographie , chap. i.
* Dion Cassiiis^LXXl, 22.