LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
jalousie contre eux, le dédain dont avaient à souffrir tous les gens nés hors de l'enceinte du mur de la capitale , persistèrent à Rome jusque dans les derniers temps de l'empire, et, à cette époque encore, la populace y manifestait au spectacle, par des clameurs bruyantes, sa haine pour ce qu'il appelait les étrangers'.
Les Italiens, les Latins eux-mêmes n'étaient pas acceptés comme frères par les Romains exclusifs, bien que placés plus haut dans leur esprit que les provinciaux. L'Italien, fût-il sénateur, restait un parvenu, et même ses enfants avaient encore de la peine à faire oublier leur origine. Marc-Antoine, qui descendait d'une race antique, avait reproché à Octave sa naissance d'une mère d'Aricie -. « On croirait, )> dit Cicéron du premier, « l'entendre parler d'une femme de Traites ou d'Éphèse. Vous voyez le peu de cas qu'on fait de nous, qui sommes originaires de municipes, c'est-à-dire de nous tous, tant que nous sommes. Car en est-il beaucoup parmi nous qui n'en sortent pas? » On peut juger de la profondeur des racines que cet orgueil avait dans le sentiment romain, de la résistance opiniâtre qu'il trouvait moyen d'opposer à toutes les influences tendant à modifier et détruire les anciens rapports de la société, par le fait qu'un siècle et demi plus tard encore, un Tacite ne faisait guère moins de différence entre Rome et les autres villes d'Italie, et cela après les règnes des Flaviens, famille' originaire de Reate (Rieti), ville d'Ombrie, et sous celui de Trajan, d'un empereur natif d'Espagne. Ce qu'il dit à ce sujet serait encore plus significatif, s'il avait été réellement d'origine
1 Ammien Marcellin , XIV, 6, 22; XXVIII, 4, 32.
- Citéron, Philippiqnes , 3, 6. 15. — Suétone, Octave, iha\^. iv.
équestre. Il accompagne le récit de l'adultère de Livie, femme de Drusus, avec Séjan, le chevalier de Volsinies (Bolsène), ville d'Étrurie, de cette observation : « Et cette femme qui avait Auguste pour oncle, Tibère pour beaupère et des enfants de Drusus, déshonora sa personne, ses ancêtres et sa postérité par l'adultère avec un municipal ' î » Le mariage de la petite-fille de Tibère, Julie, en secondes noces, avec Rubellius Blandus, lui parut une telle mésallianee pour cette princesse, qu'il le désigna comme un sujet d'affliction pubhque; beaucoup de personnes se souvenant encore du grand-père de Rubellius, simple chevalier de Tibur^; et cependant Rubellius luimême, ou du moins son père, avait été consuP. Si, cinquante ans après l'époque à laquelle écrivait Tacite, Marc-Aurêle donna sa fille Lucille au fils d'un chevalier romain d'origine antiochienne et d'une noblesse de peu d'éclat^, cela s'explique sans doute moins par- un changement dans les idées du temps , que par l'esprit cosmopolite de cet empereur philosophe, qui était plus que tous ses contemporains exempt des préjugés étroits d'un romanisme exclusif. Il ne choisit point, nous dit-on, pour gendres, les premiers du -sénat, car il ne regardait pas à la vieille noblesse , nia lariehesse, mais uniquement à la valeur personnelle des hommes ^ Du reste ni Lucille, ni sa mère Faustine, ne furent satisfaites de ce mariage , et il paraît que l'âge déjà avancé de l'élu ne fut pas la seule raison de leur mécontentement.
1 Annales, IV , 3. — Voir aussi III , 29.
2 Ibid. , VI , 27.
^ Ihid., III, 55.
* Vie de Marc-Antonin, chap. 20.
-> Hérodien , 1,2,2.