LIVRE m. — LES TROIS ORDRES
n'est pas seulement du sein de la chevalerie de Rome, mais aussi de celle des colonies et des municipes de l'Italie, et bientôt même des provinces, que sortirent des hommes nouveaux, distingués par leur naissance , leur fortune ou leur mérite, et admis dans le sénat en nombre toujours croissant. Ajoutons qu'il y en eut même que leurs richesses, leur mérite personnel ou le vent de la faveur poussaient directement des rangs du troisième ordre dans ceux du premier, et cela dès le commencement de l'ère des Césars. Ainsi Salvidiénus Rufus qui, déjà pendant la guerre civile, fut élevé par Octave au consulat, bien qu'il ne fût même pas sénateur, mais sorti de la condition la plus humble'; Curtius Rufus, homme de si basse extraction qu'on ne se gêna pas de l'appeler fils d'un gladiateur, parvint par son talent et l'appui d'amis, qui l'aidèrent de leur argent, à la questure; puis, comme il savait se faire aussi humble auprès de ses supérieurs qu'il était dur et hautain avec ses intérieurs, même au consulat et au proconsulat d'Afrique. Tibère, qui le préféra pour la préture à ses compétiteurs nobles, se montra homme d'esprit en répondant aux personnes qu'offusquait la tache de la naissance de son protégé : Que voulez-vous! Curtius Rufus m'a paru descendre de lui-même^. Malheureusement beaucoup de ces fils de leurs œuvres ne durent leur élévation qu'à la facihté avec laquelle ils se prêtaient comme instruments à toutes les volontés impériales, surtout
1 Suétone . Octave , chap. lxvi. — Velléjus Paterculus, II, 76. — Dion Cassius, XLVIII, 33. — Il fut supplicié en 40 avant J.-C.
- Tàcite , Annales , XI, 21. — De Rutilius Gallicus, Stace, dans les Silves (1 , 4 , 68) , dit de même :
. . . Genus ipse suis, prœmissaque retro Nobilitas
à d'infâmes délations dans les procès de lèse-majesté. Junius Othon, d'abord professeur de rhétorique, devint sénateur, par la faveur de Séjan , et s'éleva jusqu'à la préture, par un zèle qu'aucun scrupule n'arrêtait ^ De même Eprius Marcellus et Vibius Crispus, tous deux de la plus basse extraction et nés dans l'indigence, parvinrent, à l'aide de talents plus qu'ordinaires, dont ils firent un usage tout aussi peu consciencieux, aux plus hautes positions, à d'immenses fortunes et à un très grand pouvoir 2. Le mérite militaire aussi pouvait frayer le chemin du sénat à des hommes d'humble naissance. Suivant Dion Cassius, Mécène aurait conseillé d'ouvrir la perspective d'une élévation pareille aux officiers les plus distingués, pour peu qu'ils fussent entrés dans l'armée avec le grade de centurions ; quant à l'homme ayant servi comme simple soldat et porté des gabions et des fagots, il n'admettait pas qu'il convînt jamais de le nommer sénateur^. Il est d'ailleurs fort douteux qu'il y ait eu de telles fortunes, par l'avancement, pour de simples soldats, dans les premiers temps de l'empire; mais à la fm du deuxième siècle il y a l'exemple de l'empereur Pertinax^, et Dion Cassius en cite un autre au troisième^. Il n'est pas croyable que l'on ait, avant le règne de Commode^, admis au sénat des affranchis^ lorsque l'accès du premier ordre leur était partout légalement interdit, jusque dans les municipes et les colonies'. Ces
1 Tacite, Annales, III, 66.
2 Tacite, Dialogue sur les Orateurs, chap. viii.
3 Dion Cassius, LU, 25.
* Voir sa biographie, chap. i.