LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
Dans toutes les positions, la noblesse était un puissant moyen d'avancement et une forte recommandation. Aussi continua-t-elle à former un grand avantage, bien que l'on attachât peut-être encore plus d'importance à la fortune, déjà regardée comme la plus réelle des bases déterminantes de la condition sociale et du rang^ Plusieurs des familles encore florissantes au temps des empereurs se recommandaient effectivement à la vénération par leur ancienneté et la gloire de leur passé. De celles dont les ancêtres siégeaient au sénat depuis Romulus ou Brutus, et qui partant pouvaient se vanter d'une noblesse de huit siècles, il ne restait plus, il est vrai, qu'un très petit nombre, même au premier siècle de l'empire^. Cependant, il doit encore avoir existé, à cette époque, plusieurs des familles appelées troyennes, comme issues d'Énée et de ses compagnons, et albaines, d'après le lieu de leur origine, également antérieure à la fondation de Rome, puisqu'on comptait encore une cinquantaine des premières seulement, à la fin de la république^. Parmi celles-ci, il faut mentionner tout d'abord les Jules, qui dérivaient leur origine d'Énée et faisaient figurer son image, avec celles de Romulus et des rois albains, aux obsèques de chacun de leurs membres^. Les Quintilius, desquels descendait Varus, qui périt dans la forêt de Teutobourg, étaient de race albaine. Les Antoines comme les Fabiens appelaient Hercule leur auteur. Les Pisons, delà race calpurnienne, rapportaient leur origine au roi Numa^ Cnéus Pison, chef de
1 Sénèque, Bemed., 16, 6 : Ne imagines proavosque respexeris nec patrimoniiim , cui jam ipsa nobilitas primo loco cessit.
2 Tacite, Ajinales, XI, 25.
3 Denys d'Halicarnasse , I, 85.
* Tacite, Annales, IV, 9.
'" Marquardt, HIst. eq.. p. 52, adn. 30.
celte maison sous Tibère, cédait tout au plus le pas à l'empereur, dont il regardait les fils comme bien au-dessous de lui, quanta la naissance ^ En général, il n'y avait pas manque de généalogies remontant jusqu'aux temps fabuleux, et on trouvait toujours des érudits grecs prêts à en fabriquer ^. L'empereur Galba, de l'ancienne et noble famille des Sulpicius, lit dresser dans son atrium une table généalogique sur laquelle son origine était ramenée à Jupiter, en ligne paternelle, et à Pasiphaé, l'épouse de Minos, en ligne maternelle^. Même ceux qui faisaient bon marché de ces généalogies, vis-à-vis des incrédules, ou s'en moquaient eux-mêmes, croyaient devoir néanmoins prendre la peine de s'en faire les avocats, vis-à-vis du public, et le purent sans se rendre ridicules. Ainsi, Jules César, en prononçant l'oraison funèbre de sa tante Julie, fit sonner qu'elle descendait d'Ancus Marcius, d'une part, et de Vénus, mère d'Iule, de l'autre"*. Ce ridicule des généalogies postiches n'était pas moins commun en Grèce et en Orient. Celle d'Hérode, par exemple, remontait jusqu'aux Eacides^ A Rome, aucune famille, peut-être, n'était aussi riche en glorieux souvenirs que celle des Claudius, dont les commencements dataient des premiers temps de la république , et qui comptait sur la liste de ses
1 Tacite, Annales, II, 43.
- Suétone, Vitellius, chap. i : Exstat Q. Elogi ad Quintum Vitellium divi Augusti quœstorem libellus , quo continetur Vitellios Fauno Aboriginutn rege et Vitellia , quas multis locis pro numine coleretur, ortos toto Latio imperasse. — Vespasien, chap. xii : Quin et conantes quosdam originem Flavii generis ad conditores Reatinos comitemque Herculis referre , irrisit ultro.
3 Le même, Galba, chap. ii. — Silius Ilalicus , VIII, 470.
'* Le même , César, chap. yi .
^ Philostrate, Vies des Sophistes, II, 1.