LIVRE III. — LES TROIS ORDRES. i
ration semblable des biens ruraux de Régulus, dans Martial* , n'est pas moins instructive.
Le cens sénatorial d'un million de sesterces, ou environ 262,500 francs, ne peut avoir été qu'un minimum, suffisant peut-être pour faire vivre le titulaire conformément à son rang, mais non pour l'entretien de toute une famille sénatoriale, comme il appert bien des données que nous avons sur les dépenses de Pline le Jeune. Néron accorda à des sénateurs, Vespasien à des consulaires pauvres, des pensions annuelles de 500,000 sesterces, c'est-à-dire de la moitié du cens sénatorial^. C'est que les membres du premier ordre étaient, selon l'expression dePline^, comme placés en évidence sur une hauteur où tous les regards se portaient sur eux, ce qui ne leur permettait d'éluder aucune des obligations grandes et multiples résultant de ce que l'on attendait d'eux de toutes parts, sans heurter l'opinion publique, exigeant de ces dignitaires un luxe conforme à leur rang. Déjà Horace s'applaudissait de ne pas être d'une haute naissance, ce qui lui eût imposé un fardeau gênant , en l'obligeant à s'appliquer aux moyens d'accroître sa fortune, à faire plus de visites, à se pourvoir d'une escorte pour la campagne et les voyages, ainsi qu'à entretenir des chevaux, des voitures et des palefreniers. Un préteur ayant été rencontré sur la route de Tibur, sans autre accompagnement que celui de cinq esclaves, chargés de sa batterie de cuisine, il n'en avait pas fallu davantage pour le couvrir de ridicule. Que le comfort de la vie du poète l'emportait sur celui d'un illustrissime
1 VII , 39 , etc.
2 Suétone, Néron, chap. x. — Vespasien, chap. xvii.
3 In hac altissiraa spécula conspiciendum se monslrandumque prœbere. (Pline le Jeune, Lettres ,11, 12.)
sénateur^ ! Un membre de cet ordre avait , à l'approche du 1" juillet, terme principal des déménagements, établi sa demeure provisoire dans un pavillon de campagne, en attendant l'occasion de pouvoir louer à meilleur compte quelque appartement restant vide après terme. Tibère eut à peine connaissance du fait, qu'il lui ôta la bande de pourpre-. Quiconque ne paye pour son appartement que 6,000 sesterces de loyer par an, écrivait alors Velléjus Paterculus^, n'est guère pris pour un sénateur. Or ce temps était encore, relativement, une époque de simplicité; c'est seulement après Tibère que le luxe, dont les empereurs eux-mêmes furent les premiers à donner l'exemple, fit des progrès à n'avoir plus de bornes, jusqu'à ce que Vespasien ramenât des habitudes d'économie. Les familles sénatoriales, renchérissant les unes sur les autres en faste et en prodigalité, n'aspirant entre elles qu'à se surpasser par la magnificence de leurs palais, de leur état de maison et de leurs escortes, finirent en partie par épuiser même d'immenses ressources , à tel point que beaucoup d'entre elles, de plus en plus criblées de dettes, tombèrent dans l'indigence \ Ce qui obligeait les sénateurs à un luxe plus grand encore que ne le commandait la nécessité d'une vie conforme à leur rang , c'était la carrière honorifique des hautes charges sénatoriales, qui entraînaient d'énormes dépenses, surtout en raison des jeux qu'on y était tenu d'offrir au public. C'était là un objet si coûteux que le cens sénatorial y passait aisément tout entier. Les jeux donnés en l'honneur de la grande
1 Horace , Satires ^ 1,6, 100.
2 Suétone, Tiftère , chap. xxxv.
* Tacite, Annales, III, 55.