LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
pas les moyens de suivre la carrière dispendieuse des liants emplois, pouvaient acquérir de la fortune en plaidant en justice, car, bien que les honoraires de la défense y eussent été limités itérativeraeat, par des édits, à 10,000 sesterces \ les avocats en vogue n'en gagnaient pas moins beaucoup d'argent. On payait, il est vrai, bien plus largement encore , et ils ne furent que trop nombreux au premier siècle de l'empire, ceux qui abusaient de leur talent pour faire l'infâme métier d'accusateurs dans les procès de lèse-majesté, comme le prouvent, pour ne citer que les noms les plus connus, les grandes richesses des Vibius Crispus^, des Éprius Marcellus^, des Régulus^. Le premier, dont la richesse était proverbiale, possédait 200, le second 300, le troisième près de 600 millions, fortune que ce dernier avait l'espoir de doubler encore.
Si les moyens légaux et honorables laissés aux sénateurs pour l'augmentation de leurs revenus ne répondaient pas, en général, à l'énormité des dépenses dont la cliarge leur incombait, il ne faut pas s'étonner de la gêne extrême, de la profonde indigence même dans laquelle on voyait si souvent retomber tant de familles sénatoriales. Quand ViteUius, qui devint plus tard empereur, fut envoyé par Galba comme légat consulaire en Germanie, il manquait tellement d'argent, pour ce voyage, qu'il dut engager une perle, détachée d'une boucle d'oreille de sa mère, mettre son palais en location , pour le reste de- l'année , et caser dans un appartement loué sa femme et ses enfants.
1 Tacite, Annales, XI, 7, etc. ; XIII, 5. — Suétone, Néron, chap. xvii. — Pline le Jeune, Lettres, V, 4, 14, 21. — Quintilien, XII, 7, 8, etc.
2 Martial, IV, 54, 7.
3 Tacite, Dialogue sur les orateurs , chap. vin. ^ Pline le Jeune , Lettres, II , 20.
qu'il laissait à Rome. Il ne parvint qu'avec peine et à force d'impudence à se débarrasser des nombreux créanciers qui voulaient le retenir ^ Les dettes d'Othon s'élevaient, après la mort de Néron, à 200 millions de sesterces^. Beaucoup de sénateurs de droit restèrent chevaliers pour se soustraire à la charge accablante des honneurs sénatoriaux, ou du moins fallut-il souvent user de contrainte pour la leur imposer. Un certain Surdinius Gallus , s'étant retiré en 47 à Carthage, pour ne pas devenir sénateur, fut sommé de revenir et forcé , par ordre de Claude, d'endosser ces chaînes dorées \ D'autres chevaliers de rang sénatorial ayant refusé de siéger au sénat , cet empereur les éhmina de l'ordre équestre même*. Les pétitions de sénateurs demandant à l'empereur des secours ou la grâce qu'il voulût bien accepter leur démission, étaient très fréquentes. En général les empereurs, appartenant eux-mêmes au premier ordre, accordaient assez volontiers ces secours, Tibère notamment, et ne manquaient pas de sollicitude pour la conservation des anciennes familles historiques^; mais ils ne pouvaient, naturellement, suffire à toutes les demandes, à tous les besoins^. Leurs procédés à cet égard différaient beaucoup aussi. Auguste, non moins généreux sous ce rapport que dans d'autres cas, porta par exemple ainsi par ses dons, en l'an 4 de notre ère, la fortune de quatre-vingts-sénateurs jusqu'à 1,200,000
* Suétone, Vitellius ^ chap. vu. — Dion Cassius , LXV, 5. — Voir aussi Plutarque , Galba, chap. xxii, et Tacite, Hist., Il, 59.
2 Plutarque , Galba, chap. xxi.
3 Dion Cassius, LX , 29. "
^ Suétone, Claude, chap. xxiv.
^ Tacite, Atmales, 11, 37, 48.
6 Ibid,, XII, 52.