LIVRE iJI. — LES TROIS ORDRES
11 suffit de rappeler une anecdote de Suétone, pour montrer qu'il n'était pas difficile à des sénateurs , s'ils étaient de haute noblesse surtout, d'améliorer leur état de fortune par un riche mariage. Cet historien rapporte que la seconde femme, aussi belle que riche, du père de l'empereur Galba, s'était formellement offerte et presque imposée à son époux, bien qu'il fût petit et bossu, tant elle était entichée de son ancienne et noble origine'.
Les sénateurs étaient limités par la loi julienne dans la faculté de contracter mariage, ainsi que dans celle de l'achat de biens hors d'ItaUe et dans le droit de voyager sans congé, hors de la péninsule, sauf les exceptions déjà mentionnées pour la Sicile et la Gaule Narbonnaise-.
Ce qui , malgré tant de charges onéreuses et de restrictions sensibles, faisait toujours encore de l'admission au sénat le but suprême des visées de l'ambition et continuait à exalter, chez les sénateurs mêmes, le sentiment de leur dignité, c'était avant tout la chance d'arriver à ces charges curules , conservées même après la chute de la république, et auxquelles ils étaient seuls admissibles. Même à cette époque où, presque entièrement dépouillées du pouvoir qui s'y attachait et de l'importance qu'elles avaient anciennement, elles ne procuraient plus qu'un vain éclat extérieur, elles apparaissaient encore , même aux plus sensés et aux meilleurs des hommes, comme de grands honneurs justement enviés. C'est un des phénomènes les plus curieux de la décadence de l'empire et de l'ère néo-laiine qui suivit sa chute, que ce qui n'était plus qu'un triste fantôme
' Suétone, Galba, thap. ii et suivants.
2 Pour cette dernière, seulement depuis l'an 50, — Voir Tacite, An nales , XII, 23, ainsi que Dion Cassius, LU, 42.
de l'ancienne grandeur ait pu, pendant des siècles, continuer à passer pour l'équivalent d'une réalité depuis longtemps évanouie, bénéficier de toute la vénération qu'elle inspirait anciennement et exercer un prestige non moins irrésistible. Ce sentiment de respect avait, dans lésâmes, des racines si profondes et si indestructibles que, jusqu'à la fin de l'antiquité et même postéiieurement encore, le con~ sulat fut estimé la dignité la plus haute à laquelle un sujet pût atteindre. Jusque dans l'âge de décrépitude du monde romain, quand cette charge se trouvait depuis longtemps réduite aux puérilités d'une vaine pompe , l'empereur Julien en parla comme d'un honneur équivalant au plus grand pouvoir; et au sixième siècle encore, où le consulat ne fut plus qu'un mot vide de sens , on le prônait comme le bien suprême et la première dignité du mondée Il doit paraître ainsi moins étrange que, dans la période du plus grand éclat de l'empire, même un Tacite pût regarder comme le couronnement suprême des efforts humains ce consulat qui n'était pas encore alors complètement dépouillé de toutes ses attributions. Dans ses considérations finales sur la vie d'Agricola, son biographe dit : ce Quand il eut obtenu les honneurs du consulat et du triomphe, que pouvait-il attendre de plus de la destinée^? » Est-on curieux de voir, enfin, jusqu'à quel point la vanité de petits esprits pouvait se faire illusion sur l'importance que ces charges avaient conservée et faire accroire aux bonnes gens qu'on était réellfement ce qu'on avait l'air d'être? On en trouve le témoignage le plus sai-
1 Julien, Or. III, vol. 1, p. 108. — Jornandès, De Rébus Geticis , cliap. Lvii. — Casaubon sur Suétone, Caligula , chap. xxvi.
2 Tacite, Agricola , chap. xliv. — Voir aussi Pline le Jeune, Lettres. II, 1.