LIVHE III. — LES TROIS ORDRES
quelle il était presque impossible de lutter^ mais les distributions de blé mettaient même les plus pauvres en état de vivre absolument, ou presque tout à fait, sans travail. Cependant il n'y avait dans cette classe de la population non plus manque de gens aisés et même riches, surtout parmi ceux qui ne dédaignaient pas d'exercer des professions réputées viles ou déshonorantes d'après les idées romaines^, mais en partie très-lucratives de fait, comme l'entreprise des funérailles^, les boulangeries ou les maisons de bains, l'entreprise de travaux et la gestion d'affaires d'établissements publics, la ferme des latrines et vidanges^, les ventes publiques, où se faisait la vente à Tencan tantôt d'objets du plus haut prix, tantôt de vieux mobiliers et de toute sorte d'effets^ GaHen^ signale, en termes généraux, comme ayant le plus de chances pour s'enrichir, les gens d'affaires des riches , les fermiers généraux et les négociants importateurs. Cependant la profession de crieur public et commissaire priseur {prœco) était notamment lucrative^, ce qui suppose un mouvement d'une rapidité extraordinaire dans les mutations de propriété à Rome. Arronce Évareste, commissaire priseur, qui joua un
1 Quintilien, I, 12, 17 : Dicant sine his multi et acquirant , dum sit locupletior aliquis sordidee mercis negotiator et plus voci suœ debeat prœco.
2 Ou, si l'on veut, des pompes funèbres, Libitina (Voir plus haut, p. 47, et Juvénal, III, 31, etc.). Dans le personnel de cette entreprise {lihitinarn) , on distinguait les dissignatores , ordonnateurs des funérailles et maîtres des cérémonies, coriime aussi des prxcones , hérauts. Tous les officiers des pompes funèbres étaient, d'après la table héracléenne, exclus des offices municipaux.
3 Juvénal, Tbid. , 38 : Conducunt foricas. — Voir aussi Ibid., VII, 4, et, sur les foricarU, Cujas , Observ. 22-34.
Muvénal,III, 33; VII, 5,etc.
'" Prolégomènes, chap. xiv, éd. Kuhn , I , p. 38.
6 Horace, Satires, I, 7, 55, etc. — Martial, I, 85. — Josèphe, XIX,
rôle dans le désordre occasionné par le meurtre de Caligula, était par sa fortune, au rapport de Josèphe, l'égal des Romains les plus riches de son temps, et avait alors comme il garda longtemps encore assez d'influence pour faire , à Rome, tout ce qu'il voulait. Dans Martial^ , la main d'une jeune fdle est recherchée par dix poëtes, sept avoués, quatre tribuns et deux crieurs publics, et le père n'hésite pas à se prononcer pour l'un de ces derniers. Le même poëte*, dans l'intérêt de l'avenir d'un jeune garçon qui doit faire son chemin dans le monde, conseille que l'on se garde surtout de lui faire faire des études classiques ou des vers, qu'on le laisse plutôt s'appliquer au luth ou à la flûte, ou bien, s'il a la tète dure, qu'on fasse de lui un commissaire aux ventes ou un entrepreneur de bâtiments. Les musiciens et tous les artistes travaillant pour le luxe ou pour le plaisir du public, étaient en général très largement payés, les acteurs et les danseurs notamment aussi; on vit môme des maîtres d'escrime et des conducteurs de chars du cirque acquérir de grandes fortunes. D'après Juvénal, celle d'un cocher du cirque en renom pouvait faire envie à cent avocats.
Les professions savantes aussi, comme les beaux-arts et
1, 18. — Cependant il paraît qu'elle ne l'était encore que médiocrement du temps d'Horace, qui dit ailleurs {Sat. ^ 1 , 6 , 86) :
Si praeco parvas aut , ut fuit ipse , coaclor Mercedes sequerer
Les coactores argentarii se chargeaient, à leur risque et péril, du recouvrement des fonds et des payements dans les ventés publiques {Digeste, XL, 7, 40, § 8 : Argenlarius coactor, quum paene totam fortunam in nominibus haberet), et cela moyennant une commission d'un pour cent en sus du prix de la vente ( Cicéron , Pro Babir. , 11 , 30 ).
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les professions techniques, quand elles ne demeuraient pas abandonnées aux esclaves, étaient presque exclusivement embrassées par des personnes appartenant au troisième ordre, de la catégorie de celles du moins qui ne reculaient pas devant des années d'études pénibles, pour s'y préparer, et qui avaient les moyens de se passer, pendant tout ce temps, des gains qu'un simple métier procurait beaucoup plus tôt'. Galien- mentionne comme les principales branches du savoir et de l'art à acquérir ou à choisir pour profession, la médecine, la rhétorique et la musique, la géométrie et l'arithmétique, la logique, l'astronomie, la grammaire et le droit, auxquels il ajoute encore les arts plastiques et graphiques. Nous avons quelques données sur l'existence et la position sociale que procuraient ces diverses professions. Juvénal en a fait, dans sa septième satire, un tableau très-triste, mais qui tombe certainement dans l'exagération, à force de généraliser. Le professorat manquait encore en majeure partie, il est vrai, dans les premiers siècles, d'une existence bien assurée et de la considération extérieure qui s'attache à des fondions publiques. L'enseignement n'était, au commencement de l'empire, regardé d'aucune façon comme une affaire de l'État; il ne le devint que dans une mesure très-bornée au deuxième siècle, et on n'y reconnut même probablement qu'à cette époque un objet d'intérêt général pour les communes^. Vespasien et Adrien confirmèrent aux professeurs certaines
1 Lucien, Somn., 1.
- Prolégom., ehap. xiv, éd. Kuhn , I, p. 38.
^' Pline le Jeune {Lettres, IV, 13) dit, au sujet d'une cotisation entre les familles intéressées, pour la rétribution d'un professeur, dans la ville de Côme, où il n'y en avait pas encore : Totum enim pollicerer, nisi timerem, ne hoc munus meum quandoque ambitu corramperetur, ut accidere multis in locis video, in quibus prœceptores publiée conducuntur.
immunilés^ Cependant le nombre des professeurs publiquement institués et réiribiiés ne paraît avoir été grand ni à cette époque, ni même plus tard , à Rome pas plus qu'ailleurs. Par un rescrit, destiné à faire loi premièrement en Asie, Antonin le Pieux permit d'accorder Pexemption des charges municipales, dans les grandes villes, à dix médecins, cinq rhéteurs et cinq grammairiens; dans les moyennes, à sept médecins et quatre maîtres ou professeurs , dans les -petites, enfin, à cinq médecins et trois maîtres, pour l'enseignement de chacune des deux autres branches 2. Si ces chiffres représentent, comme il y a lieu de le croire, l'état normal des médecins et du personnel enseignant des chaires entretenues par les communes, il est clair qu'il ne devait suffire aux besoins nulle part, et que, même abstraction faite de l'instruction élémentaire et des autres branches de l'enseignement général, celui-ci devait en majeure partie reposer sur les leçons particulières de maîtres et professeurs libres. Il y avait cependant des chaires publiques de grammaire, instituées par les villes, à Rome même, notamment à l'Athénée, bien qu'Aulu-Gelle^, qui parle souvent des grammairiens professant dans la capitale , ait omis de mentionner ce fait. Parmi les maîtres particuliers, les uns donnaient des leçons au domicile de leurs élèves, comme le père de Stace par exemple'*, ou entraient assez souvent aussi, pour un temps, comme précepteurs, dans de grandes maisons; les autres, et c'est ce que paraissent
1 Digeste, L, 4, 18, § 30 : Magistris qui civilium munerurn vacationem habent, item grammaticis et oratoribus et medicis et philosophis ne bospilem reciperent, a principlbus fuisse immunitateni indultam et Divus Vespasianus et Divus" Hadrianus rescripserunt.
2 Ibid., XXVII, 1, 6, §2.
3 IV, I; V,4; VI, 17; XIV, 5 et 10; XV, 9; XX, 10. * Stace, S/7ye5,V, 3, 176, etc.