CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. XXVIJ
vrai, la prépondérance, et n'avait pas entièrement perdu ses anciennes qualités distinclives. Il se maintint ainsi plus longtemps à flot, dans le déluge qui se fit autour de lui; mais la domination romaine, par la servilité qu'elle lui imprima, faussa de bonne heure toutes ses tendances et ne lui fut pas, en définitive, moins funeste que les mœurs orientales.
A défaut de tout ordre de succession régulier, l'adhésion d'une soldatesque vénale, composée des éléments les plus disparates, et dont la discipline se relâchait de plus en plus, fut bientôt, avec la popularité du prince dans la capitale, auprès d'une multitude abjecte, qu'il s'agissait également de gagner par des largesses' , le seul intérêt qu'il eût à ménager pour obtenir et conserver le pouvoir, le grand et souvent terrible souci de chaque empereur, depuis son avènçment jusqu'à sa mort : celui de Tibère déjà. On comprend la pernicieuse influence des exemples d'une pratique soumise aux nécessités d'une pareille condition du pouvoir. Une autorité qui ne reposait que sur la force et dont la définition suprême était l'arbitraire, ne devait bientôt laisser subsister que la forme de toutes les anciennes institutions, dont elle minait les fondements, tuait l'esprit et amortissait le principe. Souvent plus fort que le despotisme lui-même, le respect de la coutume maintenait seul les règles indispensables du droit civil et de l'organisation municipale, objet digne et constant de la sollicitude des plus éclairés parmi les empereurs.
11 est difficile de dire sur quelles bases Jules César, avec son puissant génie d'organisation, eût établi le nou-
^ Telles que le congiaire, les distributions de vivres, les bains et les spectacles gratuits.
XXVllJ CONSIDERATIONS GENERALES.
vel ordre de choses, qu'il se proposait de fonder, si le poignard de Brutus ne l'avait arrêté dans sa brillante carrière. Octave, entre les mains duquel la lassitude des Romains fît tomber le pouvoir, appliqua toute son liabileté au présent, sans trop se préoccuper de l'avenir.
Il fut certainement un grand homme, au point de vue de l'épicurisme de son temps, avide de splendeurs et de jouissances de toute espèce, mais surtout un parfait comédien politique. Il ne créa pas d'institutions nouvelles, mais laissa subsister les anciennes formes de l'État républicain, en les réduisant à de vains simulacres, en dehors desquels il gouverna personnellement en maître absolu, avec l'aide des amis et partisans qu'il avait associés à sa fortune. C'était malheureusement habituer les Romains au vide du formahsme et léguer aux générations futures les dangers d'une stagnation qui finit par l'eixtinction complète de la vie publique.
Le destin le trahit en ne lui laissant pas d'héritier de son sang. Le caractère dominant de l'époque, au milieu de toutes les prospérités du siècle d'Auguste, c'était la prostration morale d'une société déjà profondément pervertie. La monarchie aurait -elle pu l'en relever par un usage intelligent et libéral de son pouvoir : c'est une question que nous n'entreprendrons pas de résoudre, notre tâche devant se borner à montrer ici l'empire romain tel qu'il fut à tous ceux dont le cœur bat sous des aspirations plus nobles, auxquelles répugnent les tendances pernicieuses qui prévalurent alors, il est certain que les princes de la maison adoptive d'Auguste, par leurs actes et par leurs tristes exemples, ne firent qu'aggraver le mal, en façonnant toutes les classes de leurs sujets à la dégradante école du servilisme. Ne pouvant se fier à l'a-