LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
heure de chemin de là^ Ils étaient chargés de lui frayer le passage dans la foule, au besoin même à l'aide de gros mots et de coudoiements 2. Le patron allait-il à la campagne ou en voyage, ils étaient obligés de se tenir prêts à occuper la place vide dans sa voiture^. Lui plaisait-il de faire lecture des vers qu'il avait composés, ils donnaient, en se levant et par leurs gestes admiratifs, le signal des applaudissements à Tauditoire^ comme les claqueurs de nos théâtres parisiens; s'il parlait en justice, la cohue en toge éclatait encore en bravos^. Toujours dévoués et soumis^, ils étaient là pour louer tout ce qu'il disait ou faisait, ce qui n'empêchait pas le patron, dans les grandes circonstances, d'enrôler encore d'autres claqueurs à gages , hors du cercle de ses clients'. Sénèque^ raconte à ce sujet une anecdote assez piquante. Chez Célius, qui était extrêmement irascible, dînait un jour un client d'une patience à toute épreuve, lequel, à force de dire toujours oui, réussit à éviter toute dispute, jusqu'à ce que Célius lui-même, fatigué de cette approbation continuelle, finit par s'écrier :
1 Martial, III, 36.
- Ibid., III, 46; C. in Pisonem, 122 :
Nec enim tibi dura clientum
Turba rudisve placet, misero quœ fréta labori Nil nisi summoto novit prœcedere vulgo.
'■ Horace, Épttres, I, 7, 75.
i Martial, X, 10.
• ma., VI, 48 :
Quod tam grande sophos clamai tibi turba togata, . Non tu, Pomponi, cœna diserta tua est.
*> Ibid., XI, 24.
^ Quintilien, XI, 3, 131. — Pline, Lettres, II, 14, 4. — Juvénal, XIIL 29-31.
^ De Ira, III, 8, 6.
« Contredis-moi donc une bonne fois, pour marquer au moins que nous sommes ici deux interlocuteurs! »
Ajoutons que les services exigés des clients n'étaient pas toujours sans péril; car ils durent parfois se prêter comme instruments à la perpétration de desseins et de complots qui, découverts ou déjoués, devenaient funestes à quiconque y avait participé. Ainsi Junia Silana obligea deux de ses clients, Iturius et Calvisius, à se porter accusateurs d'Agrippine; mais, ce plan ayant échoué, tous les deux furent envoyés en exil^
Les clients avaient d'ailleurs à subir les plus grandes humiliations non-seulement de la part de leur maître, mais aussi de celle de ses esclaves. Columelle^ appelle leur métier l'oisellerie mensongère du visiteur à gages, qui voltige sur le seuil du puissant patron pour conjecturer d'après les on-dit comment a dormi son roi. Car à leurs questions , sur ce qui se passe dans l'intérieur du palais^ les esclaves dédaignent de répondre, et souvent, repoussé par le chien de garde enchaîné à la porte, le pauvre client n'a d'autre parti à prendre que de rester couché la nuit devant cette porte inhospitahère. Les visiteurs avaient-ils une affaire pressante , pour laquelle il leur importait de ne pas se laisser éconduire par les prétextes ordinaires que le maître n'était pas à la maison % qu'il était à se faire raser ou occupé à recueillir solennellement la chevelure d'un esclave favori, auquel on venait de la couper pour la première fois : ils étaient obligés de recourir aux moyens de la corruption auprès de la domesticité et, de cette manière, maint tribut, pré-
1 Tacite, Annales, XIII, 19-21.
2 Préface au livre I, 9.
3 Martial, V, 22.