‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 2)Chapitre 156 sur 266 · LIVRE III. — LES TROIS ORDRES · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LES TROIS ORDRES

Vie de César ^. Dans Pline le Jeune^^, un homme, dont il blâme les façons sordides, fait servir trois sortes de vins à sa table, l'une pour lui et les convives privilégiés, une autre pour les amis dont il faisait moins de cas {minoribus amicis), c'est-à-dire les clients, la troisième pour les affranchis. Pline, lui-même, traitait tous ses invités sur un pied d'égalité parfaite. Lucien^ rapporte des faits semblables, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure.

Le maître de la maison buvait dans des coupes précieuses; mais si Ton en confiait une pareille au client, c'est qu'il y avait près de lui un gardien pour compter les pierres fines, dont elle était ornée, et regarder sur les doigts du pauvre convive ; ou bien ce dernier ne recevait qu'un vase en terre, quelquefois même fêlé. Tandis que la fleur de la jeunesse de l'Asie Mineure était affectée au service de la personne du maître, il faisait servir le client par quelque valet de pied africain, un nègre à main osseuse, qu'on eût été fâché de rencontrer la nuit sur la grande route. C'est en vain que le pauvret appelle les esclaves; ils sont ennuyés d'avoir à servir un vieux client, mécontents de le voir couché sur un sofa et se mêlant de leur donner des ordres, à eux, obligés de se tenir debout derrière lui. Ils lui présentent du pain moisi et dur comme la pierre, en réservant pour le maître le bon pain de froment, blanc et tendre. Le client ose-t-il toucher à ce pain, on lui dit : Veux-tu bien ne prendre , pour te garnir la panse , que ce qu'il y a dans ton panier? Au maître on sert un poisson magnifique, avec des asperges de grosseur phénoménale

^ Au chap. XLViii.

2 Lettres, II, 6.

3 Voir entre autres : De merc. cond., 26.

28î2 MOEURS ROMAINES.

et l'huile la plus fine, au client un mauvais poisson du Tibre et de l'iiuile qui sent la lampe. Il ne peut se permettre d'inviter le maître à boire; pour peu qu'il ouvre la bouche, sans avoir été interpellé, il risque de se faire mettre à la porte; mais il faut qu'il se prête, en toute circonstance, comme cible aux outrageants sarcasmes du maître de la maison et de ses convives ^ .

Quelque grande qu'apparaisse déjà, dans ces relations, la distance entre les clients et le patron , elle ne fit qu'augmenter avec le temps, soit par suite de la concurrence, qui déprima la valeur des services de la clientèle, soit, particulièrement depuis le deuxième siècle, par l'influence toujours croissante des exemples de l'Orient, qui rendirent de plus en plus générale la servile humilité des petits, vis-à-vis des grands.

Cependant la disparition de l'ancienne noblesse devait d'autant moins entraîner l'abandon des maigres avantages de la clientèle, qu'ils dérivaient non de la naissance, mais delà fortune du patron, et que, pour chaque famille qui s'éteignait, on en voyait, continuellement, surgir de nouvelles, non moins favorisées sous le rapport de la richesse, de l'influence et du rang. On ne saurait admettre que le nombre des familles sénatoriales, à Rome, ait été, au deuxième siècle et au troisième, moindre qu'au premier.

1 Voir, outre la satire V de Juvénal, l'ode à Pison (y. 104). dans la maison duquel, exceptionnellement :

..... NuUius subitos affert injuria risus,

tandis qu'en général (v. 113), :

Nec quisquara vero pretium largitur amico

Sed miserum parva stipe focilat, ut pudibundos

Exercere sales inter convivia possit.

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