LIVRE III. — LES TROIS ORDRES
Le riche affranchi était, à cette époque, le vériable type du parvenu commun, effronté, vantard, comme le Zoïle dont Martial a fait le représentant de cette classe à Rome, ou le Trimalchion de Pétrone dans la colonie. Le premier porte à ses doigts des bagues pi'esque aussi lourdes que les anneaux qu'il avait naguère à ses jambes; il fait le malade, uniquement pour se donner la satisfaction de montrer aux personnes qui viennent le voir les coussins , recouverts de housses de vraie pourpre et d'écarlate, qu'il a fait venir d'Egypte; il change de toilette onze fois pendant un repas; il se régale des mets et des vins les plus exquis, pendant qu'il fait servir à ses convives les plats les plus ordinaires, avec un vin détestable; s'il s'endort à table, ils sont obligés d'écouter ses ronflements , dans un respectueux silence, et ne peuvent s'inviter à boire que par signes ^
Le pouvoir de leurs confrères à la cour ne contribua pas peu, sans doute, à relever la haute idée que ces gens avaient d'eux-mêmes, une partie de l'éclat de ce pouvoir se réfléchissant sur la classe entière. Aussi n'était-il pas rare que leurs fils et petits-fils, comme on l'a déjà fait remarquer, s'élevassent aux plus hautes positions des deux ordres supérieurs. Déjà du temps de Néron, beaucoup de familles équestres, et même des familles sénatoriales, descendaient de pareils ancêtres. Mais à côté de ce plat orgueil, dont faisaient parade de ci-devant esclaves enrichis , on trouve aussi parfois l'expression d'une lierté plus noble, chez l'homme libre, né dans une humble sphère, mais capable et ayant pleine conscience de sa force, vis-à-vis d'une aristocratie inepte et corrompue.
Les danses et les chants impudiques de l'Espagne,
1 Martial, II, 16, 42; III, 29, 82; V, 79; XI,.37, -
dit Juvénal S ne sont pas à leur place dans une maison modeste, mais bons pour les somptueux palais des riches. Les dés et l'adultère, regardés par les petits comme infâmes , sont chez les grands comme des brevets d'amabilité et de savoir-vivre, ce Dans le plus bas peuple, » dit le même poète, « vous trouverez des hommes diserts; ce sont eux qui conduisent les procès du noble ignorant; du peuple sortent ceux qui débrouillent les écheveaux du droit et les énigmes des lois, ainsi que la jeunesse exercée au métier des armes, toujours prête à courir sur l'Euphrate, ou à se ranger autour des aigles qui surveillent les Bataves domptés; tandis que ceux qui n'ont à faire valoir d'autres titres que leur incommensurable généalogie d'aïeux, ressemblent à des statues sans bras, comme celles d'Hermès -; c'est que, dans les hautes positions, le bon sens est rare ^. » Mais par quels degrés s'opéra l'élévation progressive de ces éléments plus vigoureux des couches inférieures de la population, pendant que, d'un autre côté, les éléments énervés des classes supérieures descendaient peu à peu jusqu'au fond? Comment et par quelle suite ininterrompue de vicissitudes et de transitions les trois ordres parvinrent-ils à s'absorber ainsi, jusqu'à un certain point, mutuellement et à tour de rôle? Voilà ce que l'incohérence des faibles données qui nous ^ont été transmises sur l'état social de cette époque ne permet de reconnaître que d'une manière très-imparfaite.
■i VIII, 39-55.
Rarus enim ferme sensus communis in illa. Fortuna