LIVRE IV. — LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
dont on entendait les pas résonner sur le sol, affluait-elle chaque matin, dès le crépuscule, vers les grands palais de la ville * . Les clients de la maison , et parmi eux bien des gens affublés d'une toge malpropre et portant des chaussures rapiécetées^, se pressaient et tapageaient dès Taube, dans Tavant-cour, quelquefois en tel nombre qu'ils encombraient la rue et barraient presque le chemin aux passants^. Tantôt des porteurs en manteaux rouges, dans une tenue semblable à celle des soldats, amenaient au pas de course , dans sa litière à rideaux fermés , un homme riche , qui y continuait son sommeil du matin, sous la protection d'une escorte de ses clients^. On entendait le cri bien connu du licteur ^ annonçant l'arrivée d'un consul, et aussitôt la foule de se ranger, devant les officiers munis de faisceaux qui le précèdent, pour faire place au haut digni-
1 11 y avait foule chez Sénèque, cœius sahitantium , suivant l'expression de Tacite {Annales, XIV, 56). Le même dit, dans le Dialogue sur les Orateurs, chap. vi : Quid enim dulcius... quam videre plenam semper et frequentem domum suam concursu splendidissimorum hominum? — Dans Sénèque {De hene fiais, VI, 34, 4) on lit : Ad quemcunque istorum veneris, quorum salutatio concutit urbem. — Voir aussi Plutarque, De amicorum multitudine, 3, p. 94.
- Ju vénal, III, 147, etc. ; V, 137.
3 Sénèque, ad Marciam, 10, 1, dit : Exclusorum clientium turba referta vestibula; le même, Lettres, 84, 12 : Illa tumultuosa rixa salutantium limina; De beneficiis, VI, 34, 4 : Obsessos ingenti frequentia vicos et commeantium in utramque partem catervis itinera compressa.
^ Sénèque, De beneficiis , VI, 28, 5 : Quo te penulati îsti in militum quidem non vulgarem modum subornati, quo, inquam, isti efferunt?
— Voir aussi Juvénal, III, 239, et Martial, IX, 22, 9; XIV, 219.
^ Solemnis ille lictorum et prœnuntius clamor, dit Pline dans son Panégyrique de Trajan, 61. — Juvénal (III, 126) et Martial (X, 10) nous montrent des consuls et des préteurs s'associant à la salutation du malin.
— Rappelons aussi ces vers de Stace {Silves, I, 2, 232) :
Omnis honos, cuncti veniunt ad limina fasees, Omnis plebeio teritur prœtexta tumultu.
taire en toge galonnée de pourpre. Là, on voyait le pauvre savant grec, qui, solliciteur d'une place de précepteur dans la grande maison, s'imposait les frais d'une toilette au-dessus de ses moyens, en s'efforçant d'accommoder la couleur et la façon de son accoutrement au goût du grand homme àla faveur duquel il venait se recommander^ ; ou bien, à l'époque de Marc-Aurèle surtout, le philosophe grec, avec sa longue barbe et son manteau de bure, en instance auprès d'un esclave, pour obtenir la grâce d'une invitation à table-; on voyait aussi le chevalier, le sénateur même, briguant, celui-ci le consulat^, celui-là un tribunal de légion'* : en un mot tout cet essaim de gens, attirés par l'espoir de quelque faveur pour eux, que Plutarque compare avec les mouches dans une cuisine. A la porte se tenait, armé d'une baguette de jonc, le portier, dont il fallait ordinairement acheter les bonnes grâces, et que les gens raisonnables , dit Sénèque^ considéraient comme le fermier du péage d'un pont, pendant que d'autres, assez malavisés pour vouloir forcer le passage , se commettaient sottement avec lui par des voies de fait. Quant aux petites gens, on les éconduisait rudement, en leur fermant la porte
au nez
L'aùium, espèce de cour découverte, qui apparaît, dès le premier siècle, entourée de portiques, et destinée aux réceptions, était, dans les grandes maisons, généralement assez vaste pour contenir une multitude de visiteurs"^. Il y avait
^ Lucien, De merc. cond., c. x.
2 Le même, Nigrin, 24, et Le Pêcheur, 34.
'■^ Martial, XIL 26. — Epictète, Dissert. IV, 10, 20.
^ Juvénal, VII, 90, etc.
^ Ad Seren., 14, 2. — Voir aussi De ira, TU, 37, 2.
6 Epictète, Manuel, 33, 13.
7 Vitruve, VII, 5, 1.