LIVRE IV. — LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
divertissements ne consistent pas en musique et en conversations sérieuses, mais en orgies libertines qui se prolongent souvent jusqu'au lendemain mâtiné »
Mais, quelque nombreux que fussent à Rome les Ardélions, on conçoit que la grande majorité de ces visiteurs , qui parcouraient sans cesse les rues, dans les premières heures de la matinée, n'étaient pas poussés simplement par un vague besoin de s'agiter ou le désir de tuer le temps , mais par l'envie d'un lucre et d'avantages quelconques. Au fond, cette envie était bien réellement le mobile principal de l'agitation bruyante et sans répit dont rues et palais étaient remplis tous les jours; c'était la chasse universelle de ce que l'on regardait comme le souverain bien, ou plutôt comme Tunique bien, clef de tout, en ce qu'il procurait rang, qualité, honneurs et considération : celle de l'argent, divinité suprême qu'adorait et servait tout le monde, comme le déclare avec tant d'ironie J u vénal , dans sa première satire :
Quando quidem inter nos sanctissiraa divitiarum
Majestas, etsi fiinesta Pecunia teraplo
Nondum habitas, nullas numraonim ereximus aras.
Tout se faisait et l'on obtenait tout avec de l'argent -.
1 Galien,Me^/i. med.^I, 1, éd. Kiilin, X, 3.
- Juvénal. Sat. I, 112. — Déjà Pline l'Ancien, Hist. nat.y XIV, 5, disait : Postquam senator censu legi cœptus, judex fieri censu, magistratum ducemque nihil magis exornare quam census, postquam cœpere orbitas in summa aucloritate et potentia esse, captatio in quœstu fertilissimo ac sola gaudia in posstdendo, pessum iere vitœ pretia omnesque a inaxumo bono libérales diclœ artes in conlrariiim cecidere ac servitute sola profici cœptum. Hanc alius alio modo et in aliis adorare, eodem tamen hahendique ad spes omnium tendante voto ; passim vero etiam egregii aliéna vitia quam bona sua colère malle. — Voir aussi Galien, Meth. med., I, 1, éd. Kuhn, X, 2 et III, 2, éd. Kuhn, p. 172.
308 mœURS ROMAINES.
Le profond égoïsme, le matérialisme grossier, avaient beau se cacher sous le voile des formes les plus subtiles du raffinement et de la politesse, personne, à moins d'être aveugle ou complètement ébloui, ne pouvait s'y tromper. Ce n'était pas un secret à Rome, tout le monde le sachant, que précisément les plus attentifs et les plus empressés des officieux, ou gens de courtoisie, n'avaient pas d'autre état que celui de chasseurs d'héritages, guettant, avec une tension d'esprit continuelle, la mort des personnes qu'ils comblaient de leurs témoignages d'amitié et de respect ; que , ne se contentant pas toujours de recourir aux calculs des astrologues, pour être fixés d'avance sur l'époque de l'événement qu'ils désiraient, ils ne s'appliquaient peut-être même que trop souvent à gagner des médecins, pour le hâter à l'aide du poison ^
Rien n'est plus caractéristique pour Rome, en ce tempslà, rien ne jette un jour plus vif sur l'odieux mensonge de toute cette vie de formes, que la grande échelle sur laquelle la captation s'y exerçait, comme un métier. C'est un phénomène dont on ne retrouverait probablement l'analogue à aucun autre âge de l'histoire. Le choix de cette voie précisément pour arriver au but désiré , voie qui n'était pas celle des chevaliers d'industrie et des intrigants spéculatifs seuls, tenait au fait, sans exemple et contraire à toutes les lois naturelles , des progrès inouïs du célibat et au manque d'enfants dans les classes supérieures, à cette époque. Déjà sous la république le mariage était regardé comme une charge, que le citoyen n'assumait que par devoir, pour se
1 Pline, Uist. nat., XXIX, 20, dit de la médecine de son temps : Quid enim venenorum feracius, aut unde plures teslamentorum insidiae? — Voir aussi Lucien, Dialogues des Morts, 7.