XXX CONSIDERATIONS GENERALES
après la morl de Marc-Aurèle, et le découragement du meilleur de ses successeurs, du vertueux Alexandre Sévère, témoignent assez de l'impuissance de ces efforts.
Le monde romain, ne vivant plus que sur un ancien fonds de richesses et de lumières acquises, le voyait se consumer davantage tous les jours, et aucune période de l'histoire n'a été d'une stérilité plus complète en idées de progrès quelconques.
Tout l'échafaudage de l'administration impériale et du culte public et officiel, de plus en plus ébranlé par le scepticisme, était vermoulu et avait perdu sa vitalité, en conservant pourtant un prestige de grandeur, qui survécut longtemps à l'empire même. Seule, une religion nouvelle, cheminant à l'ombre avec les humbles, dont elle éclairait la voie de son flambeau divin, celle du Christ et de ses apôtres, offrait une consolation aux opprimés de toutes les classes et montrait à la société un port de refuge dans la mer de corruption, de doute et de désespoir où elle s'abîmait. Elle attirait tous ceux dont le sentiment intime répugnait à l'opprobre d'une basse adoration de la puissance du jour. Le profond découragement des choses terrestres , dans toutes ces âmes foulées , se recueillant auprès du foyer domestique, devait naturellement diriger leurs aspirations vers le ciel. Mais en emportant, avec le renversement du culte des faux dieux, jusqu'aux derniers restes du respect des vieilles croyances et des traditions de l'ordre de choses étabU, le christianisme fit fléchir tous les supports de la domination romaine et finit par supprimer même la barrière que la politique impériale s'efforçait de maintenir entre le monde romain et le monde barbare. La gloire du martyre, dans sa sublimité, témoignait d'ailleurs.
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aussi hautement que la froide résignation des stoïciens, du découragement universel des esprits et de l'impuissance du christianisme lui-même à reconstruire à neuf l'édifice politique et social, avec les anciens matériaux, en Occident surtout.
A cet égard Gibbon n'a pas mal jugé les nouveaux sectaires du temps; mais, dominé par son point de vue trop étroit de tory strictement conservateur, il ne voulut pas voir qu'au-dessus de la raison d'Etat passagère de Tempire romain il y avait la cause sacrée de l'humanité et l'avenir, éternellement dirigé par la Providence.
Heureusement qu'aux yeux des chrétiens les barbares commençaient à être des frères, aussi bien que les sujets de l'empire. Le concours des barbares était indispensable à la grande franc-maçonnerie chrétienne, pour la rénovation d'un monde des larges plaies duquel la gangrène ne pouvait être extirpée que par l'action brûlante d'un élément destructeur.
A l'avènement de Constantin, les doctrines chrétiennes avaient déjà fait de tels progrès, dans toutes les classes, et Rome, le foyer séculaire de l'ancienne religion et de l'ancienne politique, s'était déjà tellement affaiblie que la translation du siège de la monarchie à Conslantinople s'opéra sans secousse, comme la conséquence naturelle d'une révolution déjà accompUe dans les idées et d'un changement complet dans les rapports extérieurs de la situation politique et militaire de l'empire. La ruine d'une puissance comme celle de Rome devait commencer par le centre même de la corruption qui en était la cause première.
L'Orient, comparativement du moins, avait un reste de vitalité et quelque force de résistance. La Grèce, l'Asie
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iMineure, l'Egypte, Alexandrie surtout, devaient à leur situation géographique la persistance d'une certaine activité commerciale, qui y entretenait aussi la prospérité de l'industrie, réparait peu à peu les perles de ces contrées et les empêchait ainsi de succombera l'épuisement. Constantinople avait sur Rome l'avantage d'une position inexpugnable pour des barbares, toutes ses avenues se trouvant admirablement protégées du côté de la terre comme de celui de la mer, où elle ralliait toute la marine du monde romain. L'Orient, comme nous l'avons déjà fait observer, était resté plus grec qu'il n'était devenu romain. Bien que l'héritage du génie créateur de la Grèce antique lui eût complètement échappé, le Bas-Empire parvint néanmoins rà sauver les traditions de la civilisation ancienne et à garder les germes de celle-ci pour des jours meilleurs, qui ne devaient revenir qu'après des siècles de ténèbres, au terme de sa propre carrière. La souplesse d'esprit des Grecs les rendit habiles à transiger, selon les circonstances, avec la barbarie de ce monde gréco-slave qui porte encore aujourd'hui si profondément l'empreinte du cachet byzantin , et dont le patronage est si fortement ambitionné de nos jours par la Russie, depuis que cette puissance poursuit, en Orient, une pohtique analogue à celle qui procura la couronne impériale d'Occident à Charlemagne et à ses successeurs, au moyen âge. Ce n'est qu'en gardant, vis-à-vis de ses belliqueux voisins du Nord, une attitude toute défensive que l'empire d'Orient put encore prolonger sa peu glorieuse existence de plus d'un millier d'années, après le partage de Théodose en 395, pour devenir finalement, d'un autre côté, la proie des Turcs, ses derniers et. plus redoutables assaillants, en 14o3.
L'Occident, déjà beaucoup amoindri, sous Constantin,
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par le déplacement d'une grande partie de ce qu'il avait encore de puissance, de richesse et de lumières, puis constamment battu en brèche du dehors, se disloqua plus vite, après le dernier partage de l'empire, et fut bientôt submergé par les flots de la barbarie germanique, dans l'invasion générale qui suivit les irruptions réitérées des Goths, des Huns, et des Vandales en Italie. Telle était déjà la décrépitude de cet empire que des barbares furent ses derniers défenseurs, et qu'il n'avait plus aucun moyen de cacher, même aux yeux de ses ennemis les plus redoutés, l'humiliant spectacle de son état de langueur incurable et les causes de sa faiblesse. Dans ce grand naufrage , dont les dernières péripéties tirent à peine sensation, l'Église seule se mit en devoir de recueiUir et de garder en dépôt ce qui pouvait encore servir des épaves de la civilisation latine, pendant que l'Europe , renouvelée presque en entier par les barbares, entrait, au milieu de ravages et de guerres sans fin, dans cette longue et pénible période de crise et de transition qu'on appelle le Moyen Age : âge de fer et de ténèbres, mais dont Tenfantement laborieux n'aboutit à rien moins, après la chute de Constantinople aussi, qu'à la reconstitution politique et sociale du monde et à une nouvelle ère de progrès, sous l'influence de la civilisation moderne.
La décadence de Rome, centre de la domination du monde, mais réduite, par l'inertie générale de la société, à subir avec lui toute volonté et tout caprice d'un maître despotique, a eu ses gradations, ses vicissitudes et ses phases diverses, dans la grande loterie des bons et des mauvais empereurs. La différence entre les générations qui s'élèvent et celles qui tombent ne peut être saisie d'une manière absolue sur la ligne de démarcation du